DERNIÈIIKS ANNÉES DK FRANÇOIS DR LA NOUE
C'est donc au printemps de 1501, et très probablement d'avril à mai, que la Noue résolut, pour défeiulre son roi contre les calomnies des ligueurs et pour empêcher le succès du tiers parti, d'ajouter à son (vuvro un vingt-septit^me discours. lia mort houW l'empôclia de le publier.
Dans ce mémoire, comme dans tout ce qu'il a écrit, la Noue se tient à égale distance des exagérés des deux partis. Il repousse hautement les prétentions des ligueurs. Très nettement, il refuse d'admettre l'idée d'ouvrir une controverse religieuse tant que dure la guorre (1). Ce serait une grave imprudence; car pendant que le Roi discuterait avec les théologiens, l'Espagnol, le Savoyard et le Lorrain s'uniraient pour lui prendre son royaume ; dans les villes de province comme à Paris, les chefs de la Ligue établiraient de petites républiques indépendantes. — Cela serait contraire à la dignité de la monarchie : car il n'appartient pas aux sujets de forcer leur roi en sa conscience ; tous doivent se soumettre à lui sans conditions ; sa tolérance, sa bonté pour les catholiques de son parti, qu'il favorise plus encore que ses anciens serviteurs, ont enlevé déjà tout prétexte à la révolte.
miers mouvements et le temps de leur soulevation le manifestent assez, s'étant rebellés contre le feu Roi... qui a toujours été très catholique, et lorsque plus il faisait la guerre \)0\iv lad. Religion, etc. » Déjà dans une conversation tenue avec Villeroy après Ivry [Mém. (V Estât, p. 211), Henri IV avait dit « qu'elle [S. M.] adoroit le service d'un inesmeBieu, et que la religion en laquelle elle avoit esté nourrie n'estait si différente de l'autre qu'elle deust estre incompatible, qu'enfin en tel changement quiimportoit à la conscience, Dieu y devoit opérer et non les hommes, se faire avec le temps instruire et non à coups d'espoes... »
(1) Cf. M. Hurault, IP dise.
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— De plus, ce serait se déshonorer en pure perte : car se faire de la religion des ligueurs, ce n'est pas se faire catholique. Ici s'ouvre un admirable parallèle entre la religion des ligueurs et celle des bons catholiques. Rarement, même aux meilleures pages de ses Discours, la Noue a trouvé des accents plus éloquents, des paroles plus vigoureuses. Son patriotisme se soulève à la pensée que les malheurs qu'il prédisait jadis sont à la veille de se réaliser : la ruine de l'autorité tutélaire delà monarcliie, le morcellement de la France, l'invasion étrangère. L'indignation fait de lui, pendant une ou deux pages, presque un grand écrivain. Il oppose aux paroles de paix et d'humilité, aux paroles de Jésus et de Paul, les maximes furieuses de « ces nouveaux docteurs », qui « commandent et sollicitent de tuer les Roys; et quand on l'a fait, ils attribuent sainteté à ces horribles assassins, et leur baillent la couronne du martyre : sur quoy il faut noter que le diable a aussi ses martyrs ». Le calviniste qui croit fermement à l'efficacité souveraine de la grâce, est révolté par l'odieux abus que les curés de la Ligue font journellement de la doctrine des œuvres : « Le seul moyen de réconciliation, s'écrie-t-il, gistau mérite du Fils de Dieu. Qu'ont presché ceux-cy? C'est que quiconque aura tué père et mère, violé ses plus proches parens et ravi injustement les biens de plusieurs familles, s'il se range sous la Sainte Union et s'y monstre passionné, ses péchés luy sont remis et acquiert paradis. »
Il n'y a donc pas d'entente possible entre le Roi et ces « seize brigands, qui ont pillé et volé les ri-
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chesses do la cité qu'ils ont asservie ». La religion n'est qu'un prétexte ;\ couvrir leurs anihilions (l('sordonnées. Eu veut- on la prouve ? C'est que leur révolte a été dirigée contre le très catholique Henri de Valois. Tour attirera eux les catholiques royaux, ils allirmcnt qu'ils se soumettront au Koi dés (pi'il se sera converti (1). Mais entre eux ils disent et écrivent que l'abjuration du relaps est entachée de nullité, et « qu'il ne devroit cstre receu au giron de leur Eglise, encore qu'à mains jointes et genoux lléchis il demandast d'y estre réintégré •> . Nous avons conservé un certain nombre de ces « libelles » , et nous y pouvons voir que la Noue n'exagérait pas (2).
La proposition des ligueurs n'est donc qu'un artitice pour rendre l'inconstance religieuse du Roi odieuse non seulement aux catholiques, mais aux protestants même, et lui enlever l'affection de ses alliés.
(1) B. N. F. fr. 2751, f° Hv, Articles proposez au Eoy de Navarre par ceux de la Ligue pour estre reconneu ll^y de France, avec les responses^ 1592. « Premièrement : ils ont déclaré que la paix ne dépend que d'un seul poinct, qui est de la réduction de S. M. à la religion catholique, protestant que cela faict ils le reconnoistront promptement pour le roy et princj légitime sans désirer d'elle autre seureté ». Le Eoi leur répond comme la Noue. — Voy. aussi Villeroy, Mém. d'Ent., passim.
(2) B. N. 2751, f° 142 (Cal. nov. 1592). Qitod pettlio quod rcx Navarra: interpelletnr ut fiât catholicus inepta sit, seditiosa et iinpia. Suivent 10 articles, dont voici le sixième : « Eo notorium est fore infructuosum quo notoria est Henrici relapsi pertinacia » ; et la conclusion : « qui itaque illam proponunt ut mali cives, inconstantes, perjuri, politici, seditiosi, publici boni perturbatores, hasretici fautores, de hseresi suspecti, et excommunicati sunt ab urbe expellendi, ne morbidae factœ pecudes totum corrumpant ovile ». Cet état d'esprit survécut même à la conversion. Arch. nat. K. 1569, n° 21-1 : Pour prouver que, malgré la messe de Saint-Dcnys, Henry de Navarre est resté calvûiiste.
N'ont-ils pas répandu en Allemagne le bruit qu'il allait abjurer, et qu'une fois maître du royaume il ne se soucierait plus des réformés ? Ici encore nous pouvons établir que la Noue ne parlait pas sans preuves- Depuis trois ans (il le savait par M. de Ségur), les ligueurs avaient envoyé des émissaires, experts dans l'art de la calomnie, sur les bords du Rhin : « Ils publient partout et ont publié depuis cinq ou six mois que led. s"" Roy avoit appelé l'armée estrangère pour la perdre; qu'il est traistre; disent aux uns qu'il est papiste, aux autres athéiste ; qu'il a fait empoisonner M. le Prince ; qu'il ne se soucie en aucune façon de l'amitié des Princes d'Allemagne. » La Noue ne partage pas davantage l'avis des huguenots exaltés, de ceux qui repoussent toute transaction, et qui voudraient voir Henri de Béarn porter sur le trône de France les passions d'un chef de parti et d'un sectaire (1). La Noue est un politique. Il sait bien que son Roi, s'il a hçrité des fortes vertus de Jeanne d' Albret, a malheureusement quelque chose aussi de l'inconstance fuyante de son père, qu'avant tout il veut être roi, et que pour lui la question religieuse n'est guère qu'une question politique. Il s'agit
(1) U faut mettre dans ce groupe l'auteur de An Advice... hy a ministcr ofthe Frcneh Church ^20 janv. 1589, vx st. — R. G. Fr. 95): « Ses sujets de la Ligue en France luy font assés entendre par plusieurs moiens qu'il ny a que ce seul empeschement de la Religion qui les éloigne de son obéissance. Le cardinal et les docteurs envoyés de Rome apportent bien pour terreur des foudres et excommunications... Les princes et seigneurs catholiques qui suivent le parti du Roi le pressent d'ailleursrudement, comme n'y aiant que ce seul retardement à la paix et au repos de la France. — Et mesmes de ceux qnijusqucs icy ont suivi la Religion, \\ est à craindre qu'il ne s'en trouve que trop qui suggèrent au Roi ce conseil de s'accommoder aux catholiques romains ».
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donc surtout, pour un bon Français, do sauver les apparences. La Noue ne voulait point du tout d'une conversion ù la diable, comme celle ([ui aura lieu en réalité en 1593. Il n'est point pour « le saut périlleux » et il entendrait dire avec chagrin que a Paris vaut bien une messe )i. Il semble même qu'au fond, et sans qu'il le dise, il souffre un peu de l'indifférence de son roi (l). Il distingue deux sortes de conversion : l'une, celle qu'exigent les membres du tiers parti, et qui s'opère « avec précipitation et par cupidité de règne... » ; celle-Là ne lui inspire que dégoût; elle ne regarde que « les commodités temporelles : quand, pour garantir son bien ou sa vie, ou s'acquérir des grandeurs, on fait une profession extérieure que le cœur n'aprouve pas, qui est en bon langage estre hypocrite » ; — l'autre « regarde aune fin religieuse ; car puisqu'il est question de l'honneur de Dieu et du salut de l'àme, il faut contenter la conscience ». La dignité de la religion même et l'honneur de la France exigent qu'on donne à l'abjuration du Roi, si elle a lieu, ce caractère d'une conversion purement religieuse, déterminée par « l'illumination » du Saint- Esprit (2). Il ne faut donc pas agiter la question reli-
(1) Nous ne pouvons qu'effleurer ce sujet en passant. Ce n'est pas ici le lieu de dire ce qu'il faut penser de la conversion du Eoi, ni d'examiner si son indifférence religieuse était aussi complète qu'on le veut dire.
(2) Voy. les Articles proposez... 1" réponse : « A cela leur a esté répondu que le faict de la conscience est chose si précieuse qu'il ne 86 faut point attendre qne S. M. s'y gouverne par traicté ou capitulation, et qu'elle ne fera rien en cela que selon sa saincte inspiration qu'elle en recevra de Dieu et de l'instruction qui luy en sera faicte, à laquelle elle se disposera volontiers quand l'on luy en donnera le loisir». B. N. F. fr. 23.300, fos 83 et suiv. Discours sur la conversion du Roy fait par les catholiques du party du Roy à ceux de la Ligue
g-ieuse avant que la paix ait ramené les loisirs. 11 ne faut môme pas que le Roi s'abstienne jusque-là de faire prêcher, car ses ennemis en profiteraient pour le taxer d'athéisme. Le calme une fois rétabli, on réunira un concile général, ou, si le pape résiste encore, un national ; mais un vrai et libre concile où viendront des théologiens des deux partis. Le Roi écoutera évêques et pasteurs : « Et ne faut douter, si Dieu répand sa bénédiction sur la paix, qu'il ne bénisse aussi la concorde de l'Eglise, et que S. M. ne donne contentement à ses subjects ».
La Noue n'en dit pas davantage. Il espère « la concorde de l'Eglise », sans dire si, après cette conférence, le Roi sera de la religion du peuple, ou le peuple de la religion du Roi. C'est que, pour lui, il n'y a pas en présence deux religions différentes et ennemies. Le mot do conversion, qu'il ne prononce pas à la fin de sa lettre, est-il bien le mot qui convient à ce règlement de la question religieuse (1)? Toute sa vie, la Noue a été hanté par une noble chimère, la réunion des deux Eglises. L'explosion définitive de la Ligue, l'assassinat d'Henri III ne l'ont
notamment f° 86 : « Les chaugemens où il va non seulement de la conscience, mais aussi de Texemple, mesmement es personnes de si grande dignité, ne se peuvent faire en un moment et eans que les formes qui y sont requises précèdent ji. Ces idées étainnt déjà dans la Déclaration du Roi de Navarre rédigée dès L585 par Mornay (Mém. de la Li(/., I, p. 122). Voy. deux lettres (id. p. 350 et ilô) ; G. Chappuys, Ilist. du Jioj/. de Navarre, p. 739, et de nombreux textes cités par btiilielin.
(1) Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, il a été suivi par M. Hurault, p. 133 : « Si nous avons à souhaitter quelque chose en nostre Koy, cen'eU pas qu'il suijve la srcle de Rome ou de Geiiève... Mais qu'il réduise tous ses peuples à servir Dieu », et p. 161: a encore qu'il soit plus séant de souhaitter plustost /« réunion de toute l' Eglise
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pas fait roiioiicoi" à sos cli^ros idées iraiitrefois. - - No jugeons pas les événements do ce temps et les croyances de ces hommes avec les habitudes d'esprit que trois siècles nous ont données. A la fin du seizième siècle (1), il n'y avait pas encore entre les deux confessions, du moins au regard do quelques esprits éclairés et véritablement chrétiens, l'abîme sans fond qui s'est creusé depuis. En réalité, le passag-e capital de celte longue lettre, c'est le suivant : « Je ne suis pas de ceux qui, se représentansles disputes, animositez et injures, tant passées que présentes, survenues entre nous pour le fait de la religion, et la différence des doctrines, estiment qu'il est impossible de trouver aucun règlement ecclésiastique qui puisse contenter et réunir nos esprits. » Il a la ferme espérance que le concile saura trouver ce « règlement ecclésiastique ». Comment cette belle œuvre seraitelle impossible, puisqu'après tout (la Noue, qui Ta dit autrefois, tient à le répéter), « nous ne sommes pas si diamétralement contraires es choses spirituelles, car nous recognoissons tous un mesme Christ et portons la marque extérieure des chrestiens, qui est le baptême, retenans tous les fondemens que les Apostres ont posés ? » Le concile aura la gloire de rame-
que la conversion d'un seul homme ». P. 162 : « et peut estre en l'instruisant vous vous instruirez vous mesmes ». Ce discours, écrit également en 1591, est en partie reproduit, sans nom d'auteur, dans Mém. de la Ldg. IV, p. 659. Mais la supériorité de la Noue est de ne pas se perdre dans le fatras théologique, de rester homme du monde. En outre, Hurault est assez indifférent en matière religieuse, ce qui rend sa modération moins méritoire.
(1) Et peut-être plus tard. On a bien pu avancer, non sans vraisemblance (Brunetière, Etudes critiques, II), que Bossuet, lui aussi, a rêvé la réunion des Eglises chrétiennes.
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nerla paix en France, de rétablir l'unité du monde ciirétien, et « la beauté do l'Eglise catholique r>.
Ce mot de « catholique », la Noue ne l'entend pas dans le sens étroit que nous lui donnons aujourd'hui, mais dans toute la largeur de son sens primitif (1). Pour lui c'est l'Eglise universelle, telle que saint Paul l'a instituée, débarrassée des « inventions » dont a la perversité de l'homme » a souillé sa splendeur. En ce sens, la Noue se déclare ici, comme dans son manifeste de Sedan^ profondément catholique, c'est-àdire qu'il est moins huguenot encore que chrétien. A cette hauteur de pensée, les misérables disputes qui divisent l'Eglise disparaissent : c'est la grande famille des enfants de Dieu.
En même temps que chrétien, il est resté Français.
(1) Quelques textes ne seront pas inutiles pour montrer avec quelle précaution il faut éviter, dans l'histoire religieuse du xvi* siècle, de laisser aux mots le sens que nous y attachons. Calvin, Inxt.. IV, 1, » De la vraye Eglise », p. 812 : « Parquoyelle est nommée catholique ou universelle... » Confession de Th. de Bèze à Poissy (de la Place, p. 162) : a Nous croyons qu'il y aune saincte Eglise catholique, c'està-dire universelle, qui est la compagnie et communauté des saints, hors laquelle il n'y a point de salut ». La Place, p. 126, remontrance du Parlement, 1.561 : « Car ceux qui vivent selon la religion nouvelle voudront dire qu'ils vivent catholiquement ». Déclaration du Roi de Navarre... 1585, l. c, p. 121 : « Qu'il croit une Eglise catholique apostolique «. L'expression est répétée plus bas, et expliquée : » Il embrasse les plus anciens, célèbres et légitimes conciles ». Ce qui achève de donner leur vrai sens aux deux passages de la Lettre où. le mot de catholique est employé, c'est : 1° la Déclaration de la Noue lui-même : a Certes je ne le suis pas hérétique], car je veux vivre et mourir en ceste foy renommée et excellente de l'Eglise romaine, membre de la catholique, telle que saint Pol (qui en a esté le premier Ecêque) l'a instituée... Le vray catlwlique est celuy qui «poursuit la paix et l'union, etc. » Ce sont déjà les pensées et le langage de la lettre de 1591. 2° la Noue s'était déjà proclamé catholique dans eon XXIV* discours. Cf. Hurault, 134 v° et 133: a se faire catholique (il vie faut nécessairement servir de ces mots-là).,, »