MARGUERITE A PAU. — MORT DE FRANÇOIS I" ET DE MARGUERITE D*ANGOULÊME
Marguerite aussi avait pris des années, et les déceptions et les peines s'étaient amoncelées sur sa route. Elle n'avait été ni heureuse épouse, ni heureuse mère. « Henri d'Albret la traitoit fort mal, — nous dit Brajitôme, — et eust encore faict pis sans le Boy son frère, qui parla bien à luy , le rudoya fort, et le menaça pour honorer si peu sa sœur veu le rang qu'elle avoit * . » La correspondance de Marguerite ne trahit aucune de ces difficultés, sans doute atténuées par sa grande douceur. Nous Ty voyons entrer dans tous les désirs, les convenances, les intérêts de son mari, parler de lui en chaque occasion avec sollicitude, affection et un parfait naturel*. De ses deux enfants, elle perdit un fils à cinq mois, et sa fille, Jeanne d'Albret, qu'elle n'eut pas d'ailleurs la joie d'élever, semble n'avoir jamais eu pour elle de tendresse'. Les plus grands chagrins de Marguerite lui vinrent pourtant encore de son frère. Gdmme son amour pour lui était resté le sentiment le plus profond de son cœur, c'est aussi de là que devaient partir les coups les plus pénétrants et les plus cruels. Non que François
1 Brantôme, t. II, p. 167.
* Lettres inédites de la Reine de Navarre, 1*"* partie, p. 248, 251, 273, 303, 307, 318, 324, 345.
^ Marot, Épilre à madame Marguerite pour la naissance de sa fille , t. I, p. 183.
fût méchant et dur; mais gâté d'adoration, habitué à voir Marguerite à ses pieds, la soumission à sa volonté et le souci de sa gloire devaient à ses yeux lui suffire. Ce qui la touchait personnellement n'existait pas.
Après s'être engagé par le contrat de sa sœur à rendre la Navarre espagnole à Henri d' Albret, le Roi ne fit jamais le moindre effort pour tenir sa promesse. Vainement, sous le coup du mécontentement de son mari, Marguerite la lui rappelle en suppliante, il ne s'en soucie ' . Henri d' Albret, irrité, accueille alors les ouvertures secrètes de Charles- Quint qui proposait de marier son fils Philippe à la petite Jeanne, âgée de deux ans et demi, en reconstituant en faveur des époux l'ancien royaume de Navarre. La correspondance qui traitait de ce projet, surprise parle cardinal de Grammont, archevêque de Bordeaux, et mise sous les yeux du Roi, le jeta dans une grande colère*. Sans doute, François P' ne pouvait permettre une alliance qui aurait ouvert la France à l'Espagne. Mais les moyens de s'y opposer ne lui manquaient pas, et il choisit pour sa sœur le plus cruel. Il lui enleva sa fille pour la faire élever au château de Plessis-lez-Tours, sous son autorité propre, et la marier plus tard à sa convenance sans consulter ses parents. On peut imaginer la douleur et l'humiliation de Marguerite, qui ne fit d'ailleurs entendre aucune plainte.
1 Lettres inédites, 226, 282, 322, 340, 343. — Introduction, p. 36.
* u On dit que le» Roys et Reynes de Navarre faisoient des pratiques et estoient très âpres à marier leur fille unique avec Philippe, prince d'Espagne et fils unique de l'empereur Gharles-Quînt ; et tient-on que Charles de Grammont, archevêque de Bordeaux, fit surprendre quelques lettres de ces princes et princesses par le capitaine de Mauléon^ envoyées à l'Empereur et au prince Philippe, lesquelles faisoient mention de ce mariage. Charles de Grammont les envoya au Roy. n Belleforest, t. II, p. 1507. — Le Perron, dans Duhaillan, p. 1466, rapporte le même fait. Cette version, combattue par -quelques historiens, — entre autres par l'éditeur des lettres de Marguerite, — est la seule qui puisse expliquer ia conduite du Roi. -
On lui permit de choisir la gouvernante de sa fille. Elle lui donna madame de Silly, baillive de Caen, qu*elle aipiait beaucoup. Mais elle ne possédait plus son enfant. A dater de cette époque, nous la voyons sans cesse sur la route de Plessi«-lez-Tours, s'inquiétant des dispositions de la petite Jeanne, de son développement, de sa santé, et au moindre accident tombant en alarmes ' .
Un jour, nous dit Sainte- Marthe, au mois de décembre 1537, la cour étant à Paris, on apprend tout à coup que mademoiselle d Âlbret est fort nialade d'une fièvre mêlée de dyssenterie; on dit même qu'elle se meurt. Il était quatre heures du soir, déjà nuit en décembre, la pluie tombait à verse, et les officiers, domestiques et « mulets de coffres p de la Reine de Navarre, dispersés dans Paris ou aux environs, ne se peuvent trouver. La Reine, pourtant, veut partir coûte que coûte, se rendre auprès de sa fille. Elle prend la litière de madame Marguerite sa nièce, la troisième fille du Roi, et se met en route. Arrivée au Bourg-la-Reyne où il lui faut coucher, elle s'en va droit à l'église, en disant à ceux qui l'entourent : « Mon cœur m'annonce ye ne sais quoy de la mort de mon enfant. »
Elle demande qu'on la laisse entrer seule avec sa fidèle dame d'honneur, la sénéchale de Poitou, tante de Brantôme, qui a succédé à madame de Chatillon; et aussitôt elle se met en oraison, « s'accusant auprès de Dieu d'être cause par ses péchés de la maladie de sa fille » .
En sortant, elle dit à ceux qui l'attendaient : « Le Saint- Esprit m'a promis que ma fille recouvrera la santé. » Elle rentre au gîte où le souper l'attend, se met à table tout en parlant de la bonté de Dieu et de la guérison de sa fille.
* Lettres inédites de la Reine de Navarre , 1'* partie, p. 361, 362, 363 ; 2« partie, p. 171, 172, 175.
Après le souper, elle ouvre la Bible au hasard et tombe sur un chapitre d'Ézéchias, ce qui lui paraît d'un bon présage.
Tout à coup, le sou d'un cor retentit : c'est un postillon qui arrive, la foule s'assemble à la porte, Marguerite s'élance à la fenêtre et demande quelles nouvelles. Personne ne répond, elle se remet en prières. La porte s'ouvre et donne entrée à Nicolas d'Auguye, évêque de Séez. A sa vue, la Reine, agenouillée sur le plancher, appuyée sur un petit banc et la face prosternée à terre, s'écrie sans se relever : « J'entends maintenant que ma fille est avec Dieu. »
Alors, Tévêque lui apprend avec précaution qu'elle est rendue à la vie *.
Les épreuves maternelles n'étaient pas finies.
En 1540, le Roi, se préparant à rompre la trêve de Nice et voulant se rapprocher des princes allemands, propose sa nièce au duc de Clèves, déjà beau-frère de Henri VIII, comme gage d'union avec la France. Désolation des parents; leur fille unique va s'éloigner d'eux, se rendre aux pays d'Allemagne dont ils redoutent les mœurs grossières. Ils supplient le Roi de la leur laisser. Mais le Roi s'irrite; on se tait, on obéit, et même quand la petite Jeanne prie le Roi qui la visite de ne pas lui imposer ce mariage détesté, ses parents la blâment et lui ordonnent de se soumettre. Marguerite écrit humblement au Roi :
u Ayant entendu que ma fille ne connaissoit ne le grand honneur que vous luy faisiez de.la daigner visiter, ne l'obeyssance qu'elle vous doiyt, ne aussy qu'elle ne doiyt
* Oraison funèbre de V incomparable Marguerite, Reyne de Navarre, duchesse d* Alençon, composée en latin par Charles de Sainte 'Marthe et tra^ duite par luy en langue française,éà, de 1550, p. 37 à 42. — Voir aussi la lettre écrite à Montmorency de Bourg-la-Reinc, cette même nuit, à deux lieures du matin. Lettres inédites, 1" partie^ p. 163.
point avoir de volounté, vous a tenu ung si fort propos que de vous dire qu'elle vous supplioit qu'elle .ne fust point mariée à M. de Clèves, que je ne sais, Monseigneur, ne ce que je doiys penser ne ce que je doiys dire, car je suis oultrée de douleur. Si je savois créature qui luy eustmit telle opinion en la tète, j'en ferois telle démonstration que. Monseigneur, reconnaîtriez que cette folie est faite contre l'intention du père et de la mère, qui n'ont jamais eu ne n'auront que la vôtre ^ «
Devant un tel concert de volontés, Jeanne cède, mais en nous laissant un curieux monument de sa résistance. Par-devant les notaires Legiers et Terrault, et en présence du cardinal de Toùmon, de Babou, évêque d'Angouléme, de du Chastel, évêque deMàcon, et de plusieurs autres, elle fit la protestation suivante :
« Moy, Jehanne de Navarre, déclare et proteste que le mariage que l'on veult faire de moy au duc de Glèves est contre ma volonté, que je n*y ay jamais consenti, et ny consentiray que par force, contre mon grez et vouloir, et pour la crainte du Roy, du Roy mon père et de la Reyne ma mère, qui m'a menacée et fait fouetter par la baillive de Caen, ma gouvernante, laquelle m'a menacée, si je ne faisois au faict du dit mariage ce que le dict Roy vouloit, je serois tant fessée que l'on me feroit mourir et que je serois la cause de la perte et destruction de mes père et mère et de leur maison, dont je suis entrée en telle crainte et peur, mesmement de la destruction de mes dits. père et mère, que je ne scay à qui avoir recours que à Dieu, quand
> Lettres inédites de la Reine de Navarre y 2* partie, p. 176. — « Au reste, tout cecy (le mariage) se passoit contre la voulonté du Roy et de la Reyne de Navarre, père et mère de la princesse, qui ne prenoient plaisir que leur fille et seule héritière s*en allast si loing. Mais ils n*osoîent dèsplaire au Roy, qui pensoit par ceste alliance assurer son estât. » Bblleforest, p. 1507.
je Yoys que mes père et mère m'ont délaissée, lesquels savent ce que je leur ay dit que jamais n'aymerais le duc de Glèves et que je n'en veulx point.
a J'en appelle à Dieu et à vous, mes témoins, pour signer ma protestation ' . »
Pour une fillette de douze ans « instituée en bonne discipline par le poëte Nicolas Bourbon * », ce n'était pas trop mal.
Cette opposition d'ailleurs n'arrête point le Roi. Il fait venir le duc de Cléves à Châtellerault, et le 15 juillet on procède en grande pompe à la cérémonie. L'enfant ne pouvant marcher à cause de sa lourde robe chargée de pierreries, et peut-être aussi de son mauvais vouloir, « le Roy, — nous dit Brantôme, — commanda à M. le connestable de la prendre au col et de la porter » .
Le jour même, pour rendre l'union indissoluble,. il exigea que l'époux, en présence de témoins, entrât dans le lit de la mariée. Mais ici la mère luttant pied à pied, sa volonté prévalut. Elle obtint que des matrones entourant le lit préservassent sa fille encore enfant. La cérémonie ne fut que de pure forme. Le duc de Glèves partit le soir même, après avoir signé une alliance avec le Roi et obtenu la promesse qu'on lui enverrait bientôt sa femme.
Trois ans se passent en délais. Le duc, alors, menaçant de rompre avec la France, le Roi fait partir de force la jeune fille. A chaque station, Jeanne veut revenir sur ses pas; elle proteste à nouveau contre la violence qu'on lui fait. Heureusement pour elle, au cours du voyage, le duc se détache de François pour se rallier à Charles- Quint. Le Roi déclare alors que l'affaire ne le regarde plus, et renvoie l'épouse aux parents. On devine le reste.
1 Granvelle, Papiers d*État, t. III.
^ Sainte-Marthe, p. 56.
Jeanne revint en France, et le mariage fut annulé '.
La fille va-t-elle être du moins rendue à la mère? Nullement. Le Roi entend la garder dans sa main. On lui installe une maison à la cour sous la conduite de sa gouvernante, et ses parents, éloignés, doivent suffire aux frais. Charge lourde pour eux. Marguerite s'en explique tristement avec M. d'Izernay, l'intendant de la maison de sa fille , en lui recommandant l'économie *.
C'est qu'en effet les époux ne sont pas riches. Margueguerite n'a aucun bien propre, et pendant que le Roi comble ses maîtresses et ses favoris, il oublie sa sœur, qui ne sait demander que pour les autres . Les années passent d'ailleprs ; les chagrins s'accumulent. Marguerite se retire du monde et de la cour; son crédit diminue; bien des amis la délaissent. L'abandon le plus cruel fut celui de Montmorency. C'était un compagnon d'enfance qu'elle se plaisait à appeler « mon neveu » , par un goût précoce de se vieillir. Sa confiance en lui était complète. Mais Montmorency a-t-il jamais aimé personne? Sans doute, il ménage Marguerite comme la sœur unique et chérie de son souverain. En même temps , il la jalouse , la surveille , et comme ils sont en dissidence dans les affaires religieuses, il cherche l'occasion de la discréditer. '
« J'ay ouy conter à personne de foy, — nous dit Brantome, — que M. le connétable, en sa plus grande faveur, discourant un jour avec le Roi du faict de la religion, ne fit difficulté ny scrupule de luy dire que s'il vouloit bien exterminer les hérétiques de son royaulme, qu'il falloit commencer par la Reyne sa sœur. A quoy le Roy répondit : Ne
' Lettre de Mar^rucrite à son frère, 2" partie, p. 234.
2 Lettres inédites, l*"* partie, p. 390.
3 Toute la première partie de la Correspondance inédite est adressée à Anne de Montmorency.
parlons point de celle-là^ elle m'ayme trop; elle ne croira jamais que ce que je croyray, et ne prendra jamais de religion qui préjudicie à mon Estât. Dont oncques, puis Fayant sceu, elle n'ayma jamais M. le connestable '. »
Marguerite, sans rien montrer de ses peines, s'éloigne peu à peu, se retire dans le Béarn. Là, au lieu de pleurer sur elle-même, elle se refait une vie nouvelle en s'appliquant à rendre bienfaisant l'exercice de sa petite royauté. Son activité est incessante. Elle bâtit le château de Pau pour sa demeure, crée les jardins qui l'entourent, puis elle travaille à accroître la prospérité du pays, le bien-être de ses habitants. Elle améliore l'agriculture, très mal entendue dans cette partie de la France, en appelant des laboureurs du Berry, de la Saintonge et de la Sologne, qui y introduisent de meilleurs procédés. Elle fonde des maisons charitables, des hôpitaux à Alençon et à Mortagne, des orphelinats à Pau et à Paris **. Elle-même visitait les pauvres, « les consolait, conseillait, assistait » , leur envoyant souvent dans les maladies son propre médecin. Elle donnait audience à tous et lisait les requêtes elle-même, disant « que nul ne doit s'en aller triste et marry de la parole d'un prince » , et que les Rois et princes ne sont les « maistres et seigneurs des pauvres, mais seulement leurs ministres ^ » . Ses amis mêmes sont associés à ses œuvres.
« Georges d'Armagnac, — écrit-elle à son frère, — a a nourry huit mille pauvres et faict tant de bien, que si « Dieu me l'ôte, je metrouveray bien empeschée, car j'es- « père plus de service de luy sur ma vieillesse que de nul « enfant que j'eusse sceu avoir ^. »
1 Brantôme, ^ I, p. 184. — Sainte-Marthe, p. 45.
* L'orphelinat de Paris prit le titre des Enfants rouges y à cause de Tuniforme qui y était adopté. Lettres inédites, Introd., p. 55.
^ Sainte-Marthe, p. 50 et 51.
* Lettres inédites^ 2" partie, p. S52. — On peut juger par l'analyse des
Malgré le peu de ressource de ses États, jamais elle ne consentit à vendre aucun office de judicature, disant que « c'est la sordide marchandise des magistrats qui ouvre la voie aux corruptions et pilleries, et à toutes les manières de vices qui détruisent et ruinent les Républiques » . Elle ne nommait pas les juges et magistrats pour la richesse et noblesse, mais pour a la capacité et vertu », et ne permettait jamais à « Tœuvre de justice » d'être en retard. Sa propre maison était installée avec une grande sagesse. Gomme elle n'aimait pas à faire les réprimandes, elle avait n baillé à tous ses domestiques une certaine discipline de loy et manière de vivre, laquelle quiconque méprisoit ou oultrepassoit » , après deux avertissements, était chassé de son état; car elle ne voulait souffrir à son service « gents mal conditionnés, oisifs, détracteurs, ivrognes, subjets à leur bouche, joueurs, paillards, blasphémateurs, iséditieux ' » .
Marguerite, en Béarn, reste la plus fidèle et la plus généreuse des amies pour ceux que le fanatisme continue de poursuivre. Sa puissance est bien amoindrie. Loin de pouvoir arrêter les persécutions, il lui faut aujourd'hui s'en défendre elle-même. Les fanatiques semblent avoir fait faire une enquête jusque dans ses entours, car elle écrit au Roi ; « Sire, nuls de nous n'ont été trouvés sacramentaires*.*» La colère qu'elle leur inspire est si grande que, ne pouvant l'atteindre directement, ils essaient de l'empoisonner. Elle signale ces tentatives : « Ce prisonnier, — écrit- « elle encore, — a librement confessé d'avoir délibéré de « nous empoisonner. . . »
nombreuses lettres de recommandation qui terminent la première partie de la Correspondance, p. 408 à 430, du zèle que Marguerite déployait pour assister ses semblables.
' Sainte-Marthe, p. 58.
• Lettres inédites, 2" partie, p. 14.
Et un peu plus loin : « J'ay grand regret que Lescure qui tt vouloit mener la pratique de ma mort et du comte Pala- <c tin, n'a este pris comme Tespéroit le Roi de Navarre '. »
Une profession publique d'orthodoxie aurait seule pu désarmer ses ennemis. L'évéque de Tarbes, depuis cardinal de Grammont^ et le cardinal de Tournon, que Gaillard appelle le plus vertueux des intolérants, la lui demandent avec instance^. Elle refuse, par fierté pour elle-même et par tendresse pour ses amis soupçonnés, qui auraient pu y voir un abandon *. Si elle ne peut plus les sauver de la colère du Boi, du moins elle leur reste attachée et leur garde un refuge. Rien de curieux et d'intéressant à étudier comme le groupe qui se serre autour d'elle. Hélas! elle en avait perdu plus d'un : Berquin, qu'elle n'avait pu arracher aux flammes; Jean Michel, un de ses aumôniers, qui avait été aussi brûlé à Bourges; Garoli, un autre de ses aumôniers, qui l'avait quittée pour se faire ministre à Neufchàtel; Calvin, retiré à Genève, d'où il injuriait son entourage, etc. Mais d'autres aussi lui restaient : Gérard Roussel, échappé aux foudres de la Sorbonne, qu'elle a fait abbé de Clairac et évéque d'Oléron ; Nicolas Bourbon, précepteur de sa fille, amant passionné des lettres latines; Montluc, évéque de Valence; Lefebvre d'Étaple, bibliothécaire de Blois; René de Silly, bailli et gouverneur de la province ; mademoiselle de Saint-Pather, directrice de ses aumônes ; mademoiselle de la Beneston ; madame de Bourdeilles, tante de Brantôme. Tous ses ministres, ses maîtres des requêtes, ses conseillers et les visiteurs de passage : le bon Amyot, professeur de son université de Bourges, et le brillant Marot, son poëte. « Et n'estoit contente, la
» Lettres inédites, 2" partie, p. i6, 210, 211, 213.
'^ Gaillard, t. V, p. 416.
*** Lettres inédites, 2® partie, p. 17. »
FRANÇOIS l*'. 849
bonne Reyne, d'avoir appelé en sa maison et retenu à ses gages tant de notables personnages, mais aussy leur faisoit toujours le plus d'honneur qu'elle pouvoit et ne tenoit en leur absence aulcun mauvais propos d'eux, et ne leur parloit et ne leur escripvoit sans leur donner titre d'hon-
neur '
Marguerite préside la table hospitalière où ils sont tous réunis. Nous la voyons au milieu d'eux, sous ce costume simple et sombre, mais bien caractéristique, qu'elle a adopté dès sa jeunesse et qu'elle gardera toute sa vie sans souci des modes de la cour. Elle nous le décrit elle-même, dans la mise en scène d'un de ses poèmes :
« Un manteau de velours noir couppé ung peu soubs le bras ; la cotte noire, assez à hault collet, fourrée de marthes attachée d'espingles par devant ; la cornette assez bassç sur la teste, et apparoît ung peu, la chemise froncée au collet '. »
La table est des plus sobres. Les entretiens roulent sur la médecine, l'histoire, l'histoire naturelle, la religion surtout. On prend un texte de l'Écriture. Chacun apporte son opinion en l'appuyant de celle des Pères. On compare les maximes de la religion aux principes de la philosophie, et on les commente. Nous ne savons si Marguerite avait fait des progrès en théologie, mais elle se plaisait toujours à en parler, et disputait fort doctement avec « les gens de robes longues et de bonnets ronds » . Toutefois, ajoute son bio-
* Sainte-Marthe, p. 77. Il était maîu^e des requêtes et faisait partie de ce groupe. — On comptait au service de Marguerite deux cliainbellans, dix maîtres d'hôtel, trois écuyers, trente-huit dames ou demoiselles, dix-sept secrétaires, quatre médecins, un chapelain, six aumôniers, vingt valets de chambre. En outre, tout un personnel de gens de robe, de finance et de conseillers, cent six serviteurs de maison et vingt serviteurs pensionnés. (Marguerite d'Angoulême, son livre de dépense publié par ïe marquis de Ferrièbe, p. 13.)
' L'.original se trouve dans Béthune , cité dans les Lettres inédites, !'• partie, p. 117.
graphe, devant son mari elle se taisait toujours par respect. — Faut-il en féliciter le roi de Navarre? — Un gentilhomme espagnol visitant un jour Marguerite, la trouve au milieu de cette compagnie. Il tombe de surprise en entendant ces conversations savantes, et s'ébahit surtout de ne voir aucune noblesse autour de la Reine ' .
Des occupations moins graves succèdent à celles-ci. Marguerite travaillait souvent à Taiguille pendant qu'on lui faisait la lecture. Puis ce sont des représentations semi-religieuses et semir profanes. Florimond Remond nous raconte, dans son histoire de Thérésie, que la Reine avait tiré du Nouveau Testament une pièce tragi-comique qu'elle faisait représenter « en la grande salle, devant le Roy son mary, ayant recouvert pour cet effet les meilleurs comédiens qui fussent pour lors en Italie ». — Et parmi leurs jeux , ils entremêlaient des « rondeaux et virelais » , toujcfurs quelque moine faisant les frais de la moquerie^. La Reine elle-même parfois prenait rôle : » Nous passons notre temps, — écrit-elle à M. d'Yzernay, — à faire momerieset farces ^. »
Si Marguerite était restée fidèle à la théologie, elle ne Tétait pas moins restée à l'amour. Son dernier poème, la Coche, est un débat sur le Dieu aveugle et perfide^ entre trois dames qui finissent par en appeler à la Reine. Marguerite alors se récuse :
u Mes cinquante ans, ma vertu affoibliô, M Le temps passé, commandent que j'oubliye M Pour mieux penser à la prochaine mort, u Sans plus avoir mémoire ni remords, M Si en amour a douleur ou plaisir. »
1 Sainte-Marthe, p. 57 à 68.
^ Heptaméron, cdit. de Leroux de Lincy, t. IV, p. 1
3 Lettres inédites, !'• partie, p. 381.
Marguerite a beau dire, le grand âge, la prochaine mort et les pensées de l'autre vie ne Fempécheront pas, jusqu'à la dernière heure, de deviser d'amour, mêlant, comme dans ses comédies et de la manière la plus ingénieuse, le sacré au profane.
Un jour, le capitaine de Bourdeilles, frère de Brantôme, en visite chez sa mère à Pau, va tirer sa révérence à la Reine qui sortait de souper.
Le capitaine de Bourdeilles avait beaucoup aimé, à Ferrare, mademoiselle de la Roche, pour lors au service de madame Renée. Mademoiselle de la Roche étant revenue en France suspecte d'hérésie, s'était réfugiée chez la Reine de Navarre, et Bourdeilles était retourné à la guerre. Au moment de la visite, elle venait de mourir il y avait quelques semaines déjà. Marguerite ne dit rien au capitaine, mais elle le mène à l'église, et tout à coup l'arrête sur la pierre d'une tombe :
« — Mon cousin, — lui dit-elle, car une fille d'Albret avait été mariée dans, la maison de Bourdeilles, — ne sentez-vous rien sous vos pieds?
« — Non, madame, — répondit-il.
« — Songez-y bien, mon cousin.
u — J'y ai bien songé, mais je ne sens rien mouvoir, marchant sur une pierre ferme.
« — Je vous advise, — dit alors la Reyne, — que vous êtes sur la tombe et le corps de cette pauvre mademoiselle de la Roche que vous avez tant aimée. Et puisque les âmes ont du sentiment après la mort, il ne faut pas douter qu'elle se soit émue à votre approche. Si vous ne l'avez pas senti, c'est à cause de V épaisseur de la tombe. Donnez-luy, je vous prie, un Pater, un Ave et un De profundis, comme un fidèle amant et bon chrétien; je vous laisserai faire cela.
tt Et aussitôt elle s'éloigne '. »
Et pourtant, à côté de cette foi mystique, — particularité curieuse de sa nature contrastée, — Marguerite garde Tinaltérable curiosité d'esprit qui Ta promenée à travers tant de choses et ne cesse de la hanter. Elle croit et elle doute. Elle vit dans le monde invisible et elle interroge la nature. Elle cherche le secret de la vie et de la mort.
a I3ne de ses filles de chambre qu'elle aimoit fort, — nous dit encore Brantôme, — étant à sa dernière heure, elle la voulut voir mourir. » Et comme elle ne bougeait d'auprès d'elle, la regardant fixement au visage, ses dames lui demandèrent « à quoy elle amusoit tant sa veu sur cette créature trespassante » . Elle répondit qu' « ayant ouy de savants docteurs » dire que le cygne chantait avant sa mort, a pour l'amour de l'esprit qui travailloit à sortir de son long col » , et que notre àme sort aussi du corps aussitôt qu'il trépasse, elle avait voulu voir si elle sentirait quelque « vent ou bruit, ou le moindre résonnement du monde » , près de cette pauvre mourante. Mais elle n'avait rien aperçu, et elle « adjouta que si elle n'estoit ferme en la foy, elle ne sauroit que penser de ce deslogement et despartement de l'àme et du corps » . Elle disait parfois aussi, parlant des joies du ciel : « Tout cela est vray, mais nous demeurons si longtemps morts sous terre avant que venir là * ! »
Ainsi, au milieu des duretés de la vie, Marguerite s'est fait un refuge en elle-même, dans ses amitiés fidèles, sa foi au bien, ses œuvres de piété et de justice, et elle y trouve des pensées, des consolations, des joies même hors de toute atteinte. Exempte d'ailleurs des passions qui flétrissent et qui usent, de la desséchante ambition, de Tàpre
' Brantôme, t. II, 5* discours, p. 390.
2 Jbid., p. 185 et 186.
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orgueil, de la sensualité abaissante; exempte des fantaisies égoïstes et parfois cruelles du pouvoir absolu, Tamertume particulière au mépris des hommes n'entre pas dans son cœur. La résignation Tapaise. Elle a gardé la jeunesse et la naïveté des sensations preniières, la tendresse ardente et Télan romanesque des sentiments. Rien n'est touchant comme son inaltérable amour pour François P^ Sa présence est moins fréquente à la cour parce qu'elle est moins désirée ; Montmorency règne et l'écarté. Marguerite demeurera étrangère à la politique de persécution qui prévaut, elle la repousse même ouvertement ; mais son frère n'est pas coupable, on le trompe, on abuse de lui. Il reste un héros au-dessus du jugement des hommes. Qu'on lise le dernier portrait qu'elle en trace dans le poème de la Coche; qu'on lise aussi ses lettres ' . L'enthousiasme et la tendresse n'ont pas diminué.
Souvent elle va le rejoindre sur quelque point du royaume, au cours de ses campagnes ou de ses nombreux voyages : à Valence, en 1536, lors de l'expédition du Midi* ; au camp d'Avignon, qu'elle visite avec Montmorency ^ ; en Picardie, au moment où les Impériaux y pénètrent. Elle lui écrit au sujet de Hesdin*, de la Rochelle^, du renouvellement de la guerre du Nord ®, de la prise de Grespy '', et les tristes confidences du Roi sur les trahisons de madame d'Étampes la remplissent d'émotion et de sympathie^.
La dernière réunion de François et de Marguerite fut au commencement de l'année 1546.
* Lettres de Marguerite, !'• partie, p. 114.
* Lettres de la Reine de Navarre, 1^* partie, » Ibid.y p. 317, 324, 325.
* Ibid., p. 338 à 341.
« Jbid.y 2« partie, p. 138.
« Ibid., p. 200.
"7 Ibid.y p. 238 et 256.
François vieilli, dëçu, irrité, malade, appelle sa sœur auprès de lui. Elle accourt aussitôt.
«LaReyne de Navarre arriva le quinzième de ce mois, — « écrit le cardinal d'Armagnac à la duchesse de Ferraré", dans «une lettre datée de Tours, le 31 janvier 1546. — La Reyne tt m'écrit comme Sa Majesté se trouve bien et ne luy est « aucun mal ny douleur, ains (mais) seulement l'évacuation « d'un apostume qui se purge encore ' . »
La présence de Marguerite, en effet, semble un instant, comme à Madrid, devoir rendre à François la vie. Il retrouve les impressions d'autrefois auprès de celle dont le cœur fidèle et chaud sait si bien garder les souvenirs. N'est-elle pas toujours pour lui la même sœur, la mignonne, la Marguerite des Marguerites, avec sa vivacité, sa douceur et son mélancolique enjouement? Si quelques rides altèrent le visage, si les cheveux blanchissent, si le corps parfois douloureusement s'affaisse sous les prosaïques rhu* matismes^, le regard et le sourire n'ont pas changé; c'est le ravonnement de l'àme. Aussi ce délicieux contact apporte-t-il au malheureux prince une sorte de rajeunissement. Les douces causeries, les vifs entretiens alimentés par les choses de l'ai-t reprennent entre eux leur place. Ils visitent ensemble des bibliothèques, des collections, des ateliers de peinture et de typographie. Ils causent avec les ouvriers et les artistes, les encouragent, les récompensent. Ils parcourent aussi les châteaux que le Roi élève et décore. Toutes les questions d'art, de littérature, de psychologie, soulevées à nouveau, les animent à la repartie. L'amour s'en mêle, bien entendu — douce et charmante rabâcherie des sentiments qu'on n'a plus. — Un jour, à Chambord,
1 Bétliune, 8515, p. 59. — Cité dans la Correspondance y i**' partie, p. 473.
* Correspondance y V* partie.
comme Marguerite défendait très vivement son sexe, François, pendant qu'elle discourt, écrit au côté de ]a fenêtre à main gauche :
Toute femme varie '.
Marguerite partit dans le courant de l'été, avec grande promesse de retour. La vie semblait belle encore. C'était le dernier rayon.
A l'entrée de l'hiver, François retombe rapidement. Les accès de fièvre se succèdent; la faiblesse augmente chaque jour avec l'agitation. Il change sans cesse de place, ne pouvant se tenir nulle part en repos. Tantôt il va coucher à Villepreux, tantôt à Dampierre, à Ghevreuse, à Limours, à Rochefort; enfin, une nuit, à Rambouillet. A la fin de mars, la fièvre et la douleur deviennent si fortes qu'il renonce à aller plus loin'. « La dernière maladie du Roy fut un abcès fort angoisseux et de violence extrême » , nous ditParadin'.
Se sentant tout à fait mal, il envoie quérir le Dauphin, auquel il fait ses dernières remontrances et recommandations. Il insiste pour qu'il tienne Montmorency éloigné du
> Lettres inédites, !'• partie. — C'est sur la foi de l'éditeur des Lettres de Marguerite que nous disons que ce vers fut écrit en sa présence. Voici le passage de Brantôme qui le premier a rapporté le fait sans mentionner Mai*guerite. Il ne cite non plus qu'un vers. Peut-être était-ce le commencement d'une chanson.
M II me souvient qu'une fois m*estant allé promener à Chambourg, un vieux concierge qui estoit céans et a voit été valet de chambre du Roy François m*y receust fort honnestement, car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la cour et aux guerres, et luy mesme me voulut montrer tout, et m'ayant mené à là chambre du Roy, il me montra un mot d'écrit au côté de la fenestre sur la main gauche.
« — Tenez, dit-il, et lisez cela, monsieur ; si vous n*avez sceu de l'escriturc du Roy mon maistre, en voyla. Et l'ayant Icu en grande lettre, y avoit ce mot : Toute femme varie. « Brantôme, éd. Lalanne, t. IX, p. 715.
« Martin du Bellay, t. XXI, p. 276 à 279.
3 Paradin, Histoire de notre temps, p. 474. L'auteur insiste sur la piété de la mort de François I'''.
pouvoir et pour qu'il se dëfiede Guise, dontrambition commençait déjà à percer. On sait ce qui en fut...
a Mon fils, — écrit sur les lieux le secrétaire d'État Bochetel «à son gendre, M. deTAubespine, — je vous fis savoir parla « poste Textrémité de la maladye du Roy et qu'il n'y avoit «plus grande espérance... tant il y aque le dernier de mars, «entre deux et trois heures de l'aprèsdisner, il rendit l'âme « à Dieu, et vous advise qu'il y a cent ans qu'il ne mourut « prince avec si grande contrition né repentance * . » — « Il mourut avec tant de piété et de constance, — dit encore Ferronius, — que comme le souffle lui échappoit, il répéta à plusieurs reprises le nom de Dieu, et lorsqu'il n'eut plus de voix, il fit encore le signe de la croix sur le lit*. «
Marguerite, à cette époque, était à l'abbaye de Tusson', monastère de femmes, en Angoumois, où elle se plaisait souvent à se retirer. Là, une nuit, son frère lui apparaît en songe, le visage pale et défait, l'appelant d'une voix plaintive : « Ma sœur, ma sœur! »
Saisie d'épouvante, elle se lève et expédie successivement plusieurs courriers à Paris.
« Quiconque viendra à ma porte m'annoncer la guérison du Roy, — s'écrie-t-elle, — tel courrier, fût-il las, fangeux et malpropre, je l'iray baiser et accoler comme loi plus propre gentilhomme de France; et s'il auroit fault de^lit, et n'en pourroit trouver pour se délasser, je luy donnerois le mien, et coucherois plustost sur la dure pour telle nouvelle qu'il m'appX)rteroit. »
Hélas! le seul courrier qui vint fut celui de la mort, mais
* ViEILLEVILLE, t. XXVIII, p. 416.
^ Ferrorii, t. IX, p. 239.
• « Elle s'y estoit faict bastir un beau logU, et souvent on l'y voyoit faire office d'abbesse et chanter avec les religieuses en leurs messes et vespres. • BniiTTÔME, t. II, p. 186.
personne n'osa le lui amener. Vainement elle s'informe ; on se tait. Dans Tanxiëtë, elle s'apprêtait à en envoyer un autre, quand elle entend tout à coup pleurer et gémir sous les arcades du monastère. Elle s'avance, et voit venir à elle une pauvre religieuse privée de raison, qu'on laissait en liberté parce qu'elle n'était pas dangereuse.
« — Qu'avez vous à gémir? — lui demande-t-elle.
« — Hélas! madame, c'est sur vous que je pleure... »
A ces mots, Marguerite s'écrie :
u — Vous me celiez la mort du Roi, mais l'esprit de Dieu, par cette folle, me l'a révélée.
« Gela dict, elle remonte en sa chambre, s'agenouille,
et se remet à Dieu *. » Le coup, avait porté en plein cœur.
« Elle en fist, — dit Brantôme, — des lamentations si
grandes, des regrets si cuisants, qu'oncqiies depuis ne s'en
remist, et ne fist jamais plus son profit'. »
« Las ! tant malheureuse je suis, « Que mon malheur dire ne puis, « Sinon qu'il est sans espérance.
« Mort qui m'a faict ce mauvais tour, tt D'abattre ma force et ma tour, « Tout mon refuge et ma défense, M N'a sceu ruyner mon amour, M Que je vois croistre nuit et jour u Que ma douleur croist et s'avance.
M Je t'envoie ma deffiance « Puisque mon frère est en tes lacs, « Prends moy afin qu'un seul soûlas M Donne à tous deux resjouissance ^. »
A dater de cette époque, Marguerite, prenant tout en dégoût, laisse à son mari l'administration de ses biens et
' Saikte-Marthe, Oraison funèbre y p. 103 et suivantes.
^ Brantôme, t. II, p. 185.
3 Lettres inédites de la Reine de Navarre y p. 83 et 84.
se détourne même des choses de T esprit qui avaient fait jusque-là son intérêt et sa joie. Sa fille était restée loin d'elle. Henri II la marie à Antoine de Bourbon, d'accord avec Henri d'Albret, mais contrairement au désir de la mère. Marguerite s'incline et se tait. Les besoins seuls de ceux qui dépendent d'elle peuvent encore la toucher. François ayant omis de lui assurer après sa mort la pension qu'il lui faisait pendant sa vie, elle écrit à son neveu, lui demandant de la continuera Puis elle répond à Montmorency, qui lui envoie un message, par un acte de conciliation dernière :
« Je voyes bien, — lui dit-elle, — par lespropous que m'a « tenus ce porteur, que le temps n'a point eu victoire sur « vostre mémoire, d'en ppuvoir effacer l'amour que dès «vostre enfanceje vousay porté*. » Samort suivit deprès. Une très belle femme vêtue de blanc lui apparut en rêve, et la lui annonça.
Marguerite mourut le 21 décembre 1549, au château d'Odos enBigorre, après une maladie de vingt jours, dans la cinquante-huitième année de son âge. Toute la cour, où elle n'était plus guère connue, vint à ses obsèques, et tous les beaux esprits du temps lui firent une infinité d'épitaphes, «qui. grec, qui latin, qui français, qui italien, si bien qu'il y en a un livre encore en lumière, tout complet et qui est très beau' » .
' Lettres inédites de la Reine de Navarre, 155, 157, 161, p. 387 à 396 */6iV/., l'« partie, p. 386.
•^ Brantôme, t. II, p. 185.
François P' exerça une double et très puissante* action sur les destinées de la France : d'une part, en développant tous les éléments de la civilisation; de Tautre, en précipitant le mouvement de la monarchie vers la centralisation et le pouvoir absolu. Cette double action tient à sa nature propre. Chez lui, Tinstinct est puissant et haut; la raison, faible et vacillante. L'instinct le porte aux grandes choses de Tesprit comme aux grandes choses de la guerre, mais le livre aux emportements d'une personnalité inconsciente et aveugle, que. la raison ne contrôle pas. Incapable de rattacher dans un ensemble les idées et les faits, de juger les hommes et de se désintéresser de lui-même, il n'a pas plus compris et appliqué le principe d'un gouvernement despotique que celui d'un gouvernement légal et régulier, et son règne nous offre cette contradiction étrange d*un prince qui travaille à émanciper l'esprit, à étendre l'horizon de la pensée et de l'activité pratique, tout en détruisant les garanties sociales qui assurent aux hommes la possession de ces biens.
A l'intérieur, il affaiblit ou entrave toutes les institutions dont l'esprit d'indépendance peut gêner son' pouvoir. Jamais il ne consentit à la réunion des États généraux, pas même le jour où il aurait eu tout intérêt à leur faire partager la responsabilité de son manque de foi
envers Charles-Quint. Il ne tient aucun compte du droit des communes et des États provinciaux quand il s'agit d'accroître les taxes; il détruit d'un trait de plume les vieilles libertés de l'Église gallicane, et il écrase avec violence le mouvement de protestation soulevé par cet attentat; il abaisse la magistrature par la vénalité des charges en intervenant dans la procédure et en imposant les arrêts ; il multiplie pour les vendre les offices de justice et de finance qui, en exemptant les titulaires de la plupart des impôts, accroissent^doublement les charges du peuple '. Et tout l'ensemble de cette politique est inspiré par le despotisme ^puéril qui s'irrite de l'obstacle, non par la tyrannie raisonnée qui combine ses moyens d'action. En abattant, l'un après l'autre, les éléments de la vieille France, ce prince ne s'aperçoit pas qu'ils soutiennent la monarchie en la limitant, et que les remplacer par le pouvoir arbitraire du souverain, c'est élever le colosse aux pieds d'argile. Il prépare ainsi, de la manière la plus inconsciente, les quarante ans de guerre civile qui suivront son règne, et la terrible révolution qui, à deux siècles de distance, emportera sa dynastie.
A l'extérieur, même esprit.
Qu'est-ce que la fameuse rivalité avec Charles-Quint? Dans la* grande lutte qui partage le seizième siècle, Charles- Quint s'élève à la hauteur de l'idée. Il représente la théo-
1 Le nombre de ces nouveaux offices est considérable. Ce sont des maîtres en la Cbambre des comptes, des commissaires' examinateurs au Gbâtelet, des avocats du Boi au grand conseil, des lieutenants criminels en chaque bailliage, des conservateurs de TUniversité, des procureurs du Roi en chaque siège des eaux et forêts, un élu surnuméraire en chaque élection. Le plus irritant pour le Parlement fut, le 31 janvier 1522, la création d'une quatrième chambre, sous prétexte du nombre des procès, composée de dix-huit conseillers et de deux présidents qui tous avaient acheté leur place. Le Parlement en fit des remontrances au Roi et à sa mère, qui tous deux se fâchèrent, niant Tachât avéré
cratie, et la grandeur de cette conception fait la grandeur , de son règne. Mais que représente François T ? Il pouvait adopter la même cause ou il pouvait la combattre : Tadopter, c'était se faire le lieutenant de Charles-Quint, rôle piteux sans doute, — la France, d'ailleurs, neTy portait pas; la combattre, c'était les intérêts, la force, l'honneur, le passé du pays. François V% en acceptant la Réforme, en prenait la tête. L'Europe protestante tout entière le lui demandait, et du même coup il accroissait de la manière la plus fructueuse le territoire national. Les Flandres, ces vieilles provinces françaises que Marie de Bourgogne avait portées à l'Empire, détestaient les Espagnols et ne demandaient, pour s'unir à nous, que le maintien de leurs libertés religieuses et de leurs coutumes locales. Elles s'offraient d'elles-mêmes; la Réforme eût garanti le lien. Fortifié de ces riches et industrieuses provinces, appuyé à l'extérieur sur l'Angleterre, les princes allemands et les pays du Nord, François était invincible. Que pouvaient contre lui les forces disséminées et sans cohésion de l'Empire? Il aurait du premier coup refoulé Charles-Quint en Espagne et dans l'Allemagne du Sud, en assurant même généreusement l'indépendance de l'Italie, sous le patronage du Pape. Soliman restait à l'est comme une menace sur Vienne, et, sans jamais appeler ses flottes dans la Méditerranée, une entente cordiale avec ce très grand prince ouvrait à l'Europe le commerce de l'Orient. Voilà ce qui eût fait de la France la première contrée du monde. Mais son Roi ne comprit rien à ce rôle; le grand problème religieux et politique du siècle lui passa pardessus la tête sans que son œil d'enfant l'ait aperçu. La rivalité de François P' et de Charles-Quint, commencée avec la compétition de l'Empire, continuée par les prétentions sur l'Italie, n'est qu'une misérable rivalité de per-
sonnes à dénoncer dans un cartel et à vider en champ clos. Les fluctuations de ce sentiment puéril, telles sont les raisons de la politique du Roi! Aussi le voyons-nous sans cesse, tantôt s'allier avec les protestants et les Turcs, tantôt faire brûler les uns et préparer une croisade contre les autres, sans qu'il soit possible de disting[uer, au milieu de ces alternatives, ni un but ni un plan. La passion de François V pour T Italie, qui seule Ta vraiment détourné de la Réforme, a été le fléau de son règne. François n'a point aimé Tltalie à la façon d'un souverain ambitieux qui veut accroître sa puissance; il l'a aimée comme un amant, avec un aveuglement, une constance, une ardeur, une folie que rien n'a pu dimjnuer. Il y a mis toute son âme, pour son malheur et pour le nôtre, et c'est cependant parce qu'il y a mis son âme que la nation lui a pardonné. Car elle lui a pardonné... Malgré ses erreurs et ses fautes, malgré les infortunes qu'il amena au pays, les larmes qu'il fit répandre, François n'a jamais cessé d'être populaire.
Dans les temps de culte monarchique, le pauvre peuple demande si peu ! Il lui suffit de contempler sur le trône un glorieux visage et de sentir battre un cœur. Or, François P' avait cela. Sa beauté, sa force, sa grâce, sa sensibilité facile à émouvoir et prompte au pardon, sa bonté ouverte et rayonnante, ses élans spontanés séduisaient les âmes. On se racontait ses paroles, ses actes; on s'attendrissait sur ses malheurs ; on accusait la fortune de ses fautes !
François avait ce grand prestige aux yeux de ceux qui peinent et qui souffrent, de savoir souffrir et peiner. « Si mes sujets ont eu du mal, — dit-il, — j'en ai eu avec eux. » Et en effet, on ne le voit point trôner au milieu des courtisans et des femmes pendant que ses sujets se font tuer pour lui. Souverain à l'antique façon, il mène lui-même sa noblesse, il se bat en soldat, de ses mains et de ses armes,
toujours au poste le plus périlleux, ne devant la vie qu'au dévouement de ses fidèles. La nation sentait cela : » Les Français honorent leur Roi avec un sentiment si profond, — nous dit Marino Gavali, — qu'ils lui donnent non seulement leurs biens et leur vie, mais leur honneur et leur
àme^. »
Et à cette gloire du chevalier, François joignit celle du civilisateur. Il n'est pas une branche de l'activité nationale qu'il n'ait développée ou grandie.
C'est d'abord l'armée qu'il reconstitue. Non seulement il réforme les compagnies d'ordonnance, en fixant l'effectif et resserrant la discipline; non seulement il assure à l'artillerie, jusque-là livrée au hasard, un service régulier* ; mais surtout, comprenant l'importance des hommes de pied sur le champ de bataille, il crée l'infanterie française et lui ouvre les rangs de la noblesse. C'est l'armée moderne qui est fondée.
François V institue aussi la marine royale et commence les grandes entreprises de colonisation.
Jusqu'alors, en cas de guerre maritime, on louait dans les ports français ou étrangers des flottes marchandes, armées tant bien que mal, — l'État ne possédant que quelques bâtiments d apparat, — et la guerre finie, les vaisseaux retournaient à leurs propriétaires. Tout le matériel et le
' Ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 269.
2 Sous les derniers règnes, c'était le plus souvent au moment d'ouvrir les hostilités qu'on recrutait les troupes d'artillerie. Alors, comme personne n'était formé au métier, il fallait s'adresser à des étrangers, aux Italien»' .surtout, pour trouver des maîtres canonniers, des maîtres bombardiers en état de faire manœuvrer les pièces. On traitait avec eux de gré à gré ; puis, la campagne finie, on les licenciait, et l'on réintégrait les boucbes à feu dans les arsenaux, de sorte que les choses étaient toujours à refaire. François I*^ donna à l'artillerie toute sa valeur, en attachant à ce corps des hommes spéciaux connaissant la manœuvre. Galiot de Genouillac fut, dans l'artillerie, le digne successeur de Bureau. — Ghassigret, Institutions militaires de la France,
personnel de la marine, compris sous le nom d'amirauté, était attaché aux provinces des côtes, à la charge du gouverneur, qui avait le titre d'amiral. Il y avait Tamirauté de Bretagne, l'amirauté de Çuyenne, l'amirauté de Provence, etc.
François V fait construire dans les ports de Bretagne de nouveaux galions très résistants à la mer. Il crée le port du Havre, y centralise les flottes et réunit en une seule toutes les amirautés particulières de l'Océan. Il établit en outre une flotte réglée de galères dans la Méditerranée, sous un amiral qui prend le nom d'amiral du Levant ' .
On était alors dans l'orgueil et la joie des premières grandes découvertes. Déjà Christophe Colomb et Améric Vespuce avaient donné à l'Europe le nouveau monde; Alvarès Cabrai savait découvert le Brésil; Fernand Cortez, conquis le Mexique; Almagro et Pizaro, le Pérou; Vasco de Gama, en doublant le cap de Bonne-Espérance, avait trouvé la route des Indes orientales; Magellan, le détroit qui mène à la mer du Sud. François ne voulut pas que la France restât étrangère à ce beau mouvement. Il encourage le Florentin Verazini à pénétrer dans l'Amérique septentrionale, et bientôt après, sous son patronage, le Malouin Jacques Cartier arrive jusqu'au golfe qu'il appelle Saint-Laurent, du jour de sa découverte, le 10 août; le 15 du même mois, il découvre une île qu'il appelle Y Assomption^. Puis il remonte le fleuve jusqu'à Montréal ou Mont- Royal, et, en 1541, un gentilhomme picard qui l'avait accompagné, le sire de Roberval, envoie un de ses pilotes reconnaître le nord du Canada.
* Le Laboureur prétend que le baron de La Garde fut le premier |>énéral des galères. Les 'lettres patentes de son institution lui donnent le titre de chef et capitaine général de l'armée du Levant (23 avril 1544).
^ L'ile de l'Assomption donna soa nom à la baie découverte depuis vers le nord. Cette ile s'appelle aujourd'hui Anticosti. Gaillard, t. VI, p. 432.
François P' avait déjà pris à son service le grand capitaine de mer Jean Ango, sorte de Médicis dieppois qui, après avoir fait une immense fortune par le trafic, équipa M à ses propres coust et dépens, — nous dit la chronique de Dieppe, — une flotte de douze à treize navires, de sorte qu'il remporta de grandes victoires sur les Anglais, Flamands, Espagnols, Portugais, et prit mesme une île sur les Anglais » . D'extraction plébéienne, Ango fut fait vicomte de Dieppe par le Roi, « pour ses vaillances et hauts faits ^ » .
François P' signa aussi, en 1541, le premier traité de commerce connu dans notre histoire avec Gustave Wasa, pour établir des relations directes de nation à nation, sans passer par le courtage et les falsifications des marchands hollandais'.
C'est également par l'initiative du Roi que Tart de l'imprimerie se développa et s'acclimata en France, et que l'industrie de la soie, y fat importée. Deux Génois appelés par lui, Etienne Turquetet Barthélémy Norris, commencèrent à Lyon ces brillantes manufactures qui devaient plus tard faire à l'Italie une concurrence si fructueuse '.
Dans l'administration des finances, même progrès. Les
* L*1iistoire, par une singulière inadvertance, ne semble pas avoir fait à ce grand capitaine la place qui lui revient légitimement. Voir la Chronique de Dieppe^ citée par M. Genin dans les Lettres de Marguerite^ 1^« partie, p. 252. Voir aussi VHistoire de Dieppe^ de M. Vitet. — La reine de " Navarre parle d'Ango avec la plus grande amitié et admiration dans une lettre au légat du Pape datée de Blois, le 10 juin^ 1530. M. Barbey d'Aurevilly descend par sa mère de Jean Ango.
' Le Mémoire de la conférence du secrétaire de Gustave Wasa et de celui de François P*" est caractéristique du dédain de cette époque guerrière pour tout ce qui touche au trafic. — « Afin, dit le secrétaire suédois, que le Roy Très Chrestien ne treuve estrange et ne prenne en mauvaise part qu'on lui propose une affaire qui mérite d'estre démenée plus tôt par marchands que par roys et princes, le prye de bien gouster les raisons, etc. » Gaillard, t. VI, p. 436.
3/6iW., t. VII, p. 9 et 10.
débuts du règne, livrés à Tavidité de Louise de Savoie, avaient été désastreux. Une grande partie de nos malheurs sur le champ de bataille vinrent de ces désordres ' . Mais, après la mort de Louise, Montmorency prenant en main la charge des finances, tout change d'aspect. On rembourse les dettes, on retire les domaines engagés et Ton diminue les impôts, tout en continuant la guerre, en favorisant les arts, en élevant de magnifiques monuments. Le Roi donnait lui-même des ordres pour restreindre les dépenses de la maison de ses enfants ; il faisait porter dans son château de Blois le produit des impôts pour éviter le vol; il présidait en personne aux fortifications construites à la frontière. Malgré tant de travaux et de guerres, il laissa en mourant un trésor plein ^.
La constitution des premières rentes sur T Hôtel de ville date aussi de ce règne. Le 10 octobre 1522, le Roi fit à ses sujets un emprunt de deux cent mille livres dont la rente, alors au denier douze, fut si exactement servie qu'en 1534, lors de la double invasion de la Provence et de la Picardie, le peuple n'attendit pas son appel : de lui-même, il lui apporta cent mille livres sans faire aucune condition pour la rente ^. En 1542, le royaume avait été partagé en généralités pour la recette des finances et l'administration du domaine^.
1 Les généraux étaient toujours u court pour la paie des troupes, et pourtant on faisait argent de tout. Ce sont des emprunts au chapitre de Notre- Dame, au collège des secrétaires du Roi, au Parlement, au Châtelet, à la Chambre des comptes, aux généraux des monnaies; puis la vénalité des charges, des aliénations à titre onéreux et la révocation des aliénations à titre gratuit. Le Roi alla jusqu'à enlever et faire fondre la grille en or du tombeau de saint Martin, ce qu'on lui a beaucoup reproché. — Manuscrits de la Bibliothèque du Roi, cités par Gaillabd, t. VI, p. 439.
* Ibid,, p. 441.
' Jbid., p. 444.
* Jbid., p. 395.
Des réformes d'une grande importance signalent aussi la législation et Tadministration de la justice. Lu célèbre ordonnance de Villers-Gotterets (août 1539) abrège la procédure, diminue les frais des procès et détermine avec rigueur les limites des deux juridictions ecclésiastique et laïque. Les empiétements coutumiers aux tribunaux ecclésiastiques sont réprimés à ce point, nous dit Loyseau dans son Traité des seigneuries, que la proportion des affaires contentieuses entre les deux juridictions est entièrement retournée. De trente-cinq procureurs que Tofficialité de Sens comptait avant Fordonnance, elle tomba à cinq, et le bailliage s'éleva de cinq à trente-cinq. Toutes les immunités ecclésiastiques furent réduites du même coup ^ .
Un autre point important dé l'ordonnance de Yillers- Cotterets, ce fut de remplacer le latin barbare, encore en usage dans tous les actes de la vie publique, par la langue française, qui de ce fait prit une grande extension.
Nous avons parlé ailleurs de l'œuvre littéraire et artistique de François 1". Il n'a pas créé, sans doute, la magnifique éclosion de l'esprit qui se fit à son époque; mais il gardera toujours la gloire de l'avoir provoquée, défendue et naturalisée en France. La lutte qu'il soutint en &veur du Collège royal, c'est la lutte même de la science qui se constitue dans la liberté de ses études et l'indépendance de ses résultats. François émancipe notre langue des lisières du latin, et lui donne un caractère vraiment national en en faisant la langue de la loi, de l'administration, de la politique, de la poésie et des lettres, comme elle était déjà la langue de la cour et du peuple. Enfin, dans cette France
> Chose curieuse, c'est seulement sous le règne de François 1*^', par un édit de juillet 1541, que les ecclésiastiques furent régulièrement exemptés du service personnel dans les armées du Roi. Jusqu'alors, les prescriptions de la loi féodale, bien que rarement observées, étaient restées debout en opposition à la loi religieuse.
encore barbare, il crée un centre unique de connaissances et d^arts, un refîige des grands esprits qu'il appelle de tous les points de l'Europe, qu'il groupe à son foyer, dont il facilite la vie, protège le travail, soutient le courage, anime le génie, et non pas seulement de son pouvoir de roi, mais de son âme d'homme. Ses rapports avec ses hôtes sont empreints d'une sympathie communicative, d'une cordialité ouverte, d'un élan, d'une admiration chaleureuse souvent enthousiaste qui ne se démententjamais. Gentilhomme, François croit à sa race, mais les choses de l'esprit représentent à ses yeux une autre sorte d'aristocratie avec laquelle on peut sans déroger traiter également. Rien en lui du Roi-Soleil, qui daigne éblouir de ses rayons les mortels vulgaires. La royauté est encore jeune et sincère, et François la tient assez haute pour ne pas la monter sur des échasses et la décorer d'oripeaux.
En se faisant en France l'initiateur du mouvement de la Renaissance, François y crée une société nouvelle où, pour la première fois, les femmes prennent part à tous les intérêts de la vie publique, à toutes les idées, à toutes les connaissances. Tandis que partout ailleurs en Europe, elles vivent encore dans l'infériorité et la dépendance de l'antique gynécée , François comprend instinctivement qu'aucune grande civilisation ne peut se faire sans elles, et il les appelle à ce renouvellement de l'esprit où sa sœur Marguerite elle-même avait eu tant de part. On commence à comprendre que des rapports d'un ordre élevé et délicat puissent s'établir avec elles, qui deviennent une source de jouissances pures et intimes, d'éducation mutuelle et de perfectionnement. De ces rapports nouveaux naît l'art de la conversation, cet échange spontané des esprits, tour à tour léger et sérieux, enjoué et grave, qui passe de la surface au fond et du fond à la surface des choses avec une
égale aisance, et sait tout faire entendre, sans avoir l'air de rien dire. Cet art aiguise Tesprit, provoque les idées, répand les connaissances, développe la politesse, resserre les liens de la sociabilité et contribue même à la morale, en élevant les âmes des intérêts positifs et des passions grossières aux plaisirs désintéressés.
One civilisation plus avancée et plus mûre développera tous les germes qui sont ici semés. Mais quels que soient plus tard son éclat en Europe, sa renommée, ses triomphes, la société de François l" n'en gardera pas moins devant F histoire un caractère unique. La jeunesse de Timagination, Tardeur des sentiments, le premier élan de Tesprit qui s'éveille lui donnent une spontanéité sincère, un enthousiasme généreux, une exubérance de vie joyeuse que les siècles suivants ne connaîtront pas.