‹ François Ier [i.e. premier]: portraits et récits du seizième siècleChapitre 39 sur 40 · TRISTESSES DE LA FIN DU RÈGNE · texte numérisé non relu

TRISTESSES DE LA FIN DU RÈGNE

Il est des êtres qui ne deyraient jamais vieillir, parce que la yie ne leur apprend rien et que les qualités charmantes de la jeunesse se perdent dépaysées dans Tàge mûr, quand la raison né les soutient pas. Aucun règne ne commença d'une manière plus brillante que celui de François I*", pour finir d'une manière plus humiliée et plus triste. Ce prince que nous ayons connu jeune, beau, spirituel, héroïque, tout d'élan, de générosité et de vaillance, devient, avant cinquante ans, un vieillard morose, irritable et défiant, flétri par des maladies dégradantes, abaissé par des sentiments injustes et amers. Depuis la terrible maladie qui s'empara de lui après la signature de la trêve, à quarante-deux ans nous le voyons décliner chaque jour et de la façon pour lui la plus douloureuse. Une affreuse bouffissure déforme son corps, et une série d'abcès défigurent sa face et altèrent ses organes. Lui, ce guerrier insatiable, ce passionné chasseur, si ardent à la poursuite de la bête fauve que, disait-il, vieux et malade, « il s'y feroit porter, et que peut-être mort il y voudroit aller dans son cercueil' » , l'infirmité le cloue dans son palais, parfois à ne pouvoir remuer. Ce parleur éloquent perd la luette. Cette conversation où non-seulement les artistes profitaient à l'entendre, nous dit Hubert

' Bascbet, Diplomatie vénitienne, p. 408.

Thomas, mais les jardiniers et les laboureurs, « tant il savait les particularités de chaque pays, leurs ressources, leursproductions, les routes, les fleuves navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées » , cette conversation si variée, si brillante, si alerte, qui reflétait son esprit, devient embarrassée et difficile. Lui-même assiste chaque jour au spectacle de sa décadence; il peut en suivre les phases pas à pas.

Autour de lui se multiplient les amertumes, les douleurs, les mécomptes. Après trente ans d'une guerre acharnée et ruineuse, une paix misérable clôt son existence de guerrier. Il a perdu son rêve de Tltalie, et c'est à grand'peine qu'il arrive à préserver ses frontières. Son ennemi mortel en a eu raison .

Au dedans, il est accablé de chagrins, de divisions, de troubles. Ses deux plus chers amis et anciens compagnons élevés avec lui à Amboise, Montmorency et Brion-Ghabot, entrent en lutte au plus intime de son amitié et se détruisent l'un l'autre.

Nous connaissons Montmorencv; Chabot ne lui ressemblait en rien. C'était une nature tout en dehors, expansive, brillante, légère, aimant la magnificence et le plaisir. Vaillant homme d'armes, d'ailleurs, il s'était distingué dans toutes les guerres : au nord , en Italie, à Marseille surtout, lors du siège fait par Bourbon. Il avait été nommé amiral des flottes, puis lieutenant général du Roi en Piémont. L'insouciant Chabot ne pensait guère à lutter d'ambition avec Montmorency. » L'amiral a une grande autorité sur l'esprit du Roi, — nous dit Navagero. — S'il voulait prendre part aux affaires, ce serait lui qui les manierait toutes; mais il n'en a pas la force, il aime mieux se maintenir sans se charger de leur fardeau ' . » Clîabot toutefois

1 Ambassadeurs vénitiens, t. I, p. lOT.

ignorait la subordination et la flatterie. Seul à la cour, il avait gardé, avec François I*' et le connétable, les habitudes familières et le ton d'égalité de la première jeunesse. La cordialité du Roi s'en accommodait, mais Torgueilleux Montmorency ne le pouvait souffrir. Chabot persistant dans ces allures sans prendre garde aux grands airs du connétable, celui-ci s'irrite de plus en plus et finit par en venir à la haine. Or, sa haine ne chômait pas. Tout d'abor49 il fait ressortir les folles dépenses de Chabot, alors que le royaume est dans la pénurie ; il signale au Roi ses fautes à la guerre dans le commandement des troupes ; il incrimine ses intentions. François affaibli, malade, se laisse prévenir. Peu à peu, il s'irrite à son tour, se monte, et un jour reproche à Chabot avec une grande amertume son luxe extravagant. Celui-ci répond fièrement que « tout ce qu'il dépense est bien à lui, qu*on peut lui faire son procès, qu'il n'a rien à craindre, ni pour sa vie, ni pour son honneur ^ » . Montmorency envenime ces paroles, les présente comme une bravade, et le Roi ordonne le procès. Bonne aubaine pour Poyet, digne serviteur du maître. L'enquête faite par des gens à lui commence le 23 septembre 1538. Cinq mois après, l'amiral est renvoyé devant la cour criminelle. On le saisit, on l'enferme au château de Melun, et on le fait passer devant une commission judiciaire choisie encore et présidée par Poyet. Chose triste à dire, le Roi en personne vint déposer contre lui.

Le désordre administratif était alors si grand qu'on pouvait toujours perdre un homme en l'accusant de malversations. Cependant, malgré les plus grands efforts, on n'arriva à prouver contre Chabot que des irrégularités obscures qu'il avait pu ignorer. Il n'en fut pas moins con-

1 Martin du Bbllat, t. XX, p. 507, note.

damné à F exil du royaume et à des amendes équivalentes à la confiscation. Heureusement, madame d'Étampes était son amie, elle obtint le pardon du Roi et même la restitution des biens. En lui remettant les lettres d'abolition, le Roi lui demanda s'il se croyait encore sûr de son innocence.

« J'ay appris en prison, — répondit tristement l'amiral, — que personne ne s'en pouvoit vanter devant son Roy, non plus que devant son Dieu^ »

Chabot ne se releva pas du coup. Il mourut le P' juin 1543, ayant perdu « son pouls, — nous dit Brantôme, — par rémotion de sa sentence, et ne Fayant depuis jamais retrouvé* » .

Montmorency ne jouit pas longtemps de son triomphe. Sa disgrâce suivit de près celle de Chabot. Dans le cours de Tannée 1541, après Téchec de la politique impériale, il quitta la cour, où il ne devait reparaître qu'après la mort du Roi. On ne lui fit pas de procès, mais son protégé, le chancelier Poyet, paya à sa place. Incriminé pour cause de malversation, arrêté le V^ août 1542, jeté dans la tour d'Argilly, il fut, après trois ans d'interrogation et d'emprisonnement, condamné à la confiscation de tous ses biens ^. Le Roi, fort irrité qu'on ne l'ait pas trouvé digne de la dernière peine, était encore intervenu personnellement au procès. Nous ne reconnaissons plus François I".

Les épreuves de la vie domestique, plus douloureuses encore, ne laissent au Roi aucune trêve.

Sa première épouse, la douce et modeste Claude, après lui avoir donné sept enfants, était tristement descendue au tombeau dans la solitude du château d'Amboise pendant qu'il menait la guerre (juillet 1524). Au milieu des figures

' Martin du Bellay, t. XX, p. 509, note.

^ Briktôme, t. I, p. 281.

3 Belleforest, t. II, p. 1512.

éclatantes de ce temps-là, Claude passe si voilée et si humble que rhistoire garde à peine son nom. « Madame la Régente, sa belle-mère, la rudoyoit fort, — nous dit Brantôme, — mais elle se fortifioit le plus qu'elle pouvoit de son bon esprit et de sa patience... Cette bonne et sainte princesse n'avoit pas beaucoup de crédit ^ » Elle était pourtant duchesse titulaire de Bretagne, fille et femme de Roi. Mais, entre son brillant mari et son irascible et impérieuse belle-mère, elle n'avait pu que s'incliner, et malheur dans ce monde à ceux qui ne savent pas se défendre. Celle qui lui succéda sur le trône fut bien moins encore la compagne de François I*'. Elle était sœur de son ennemi, et il n'oublia jamais leurs tristes fiançailles.

Deux des filles du Roi étaient mortes en bas âge ; une autre, en pleine jeunesse, dans tout l'éclat du trône d'Ecosse auquel elle venait d'arriver. La seule qui survécut était cette Margot, si semblable à sa tante, bonne et lettrée comme elle, qui devait attendre douze ans la fin des guerres pour épouser le duc de Savoie , au moment de la mort tragique de son frère Henri II.

Le Roi avait trois fils, son ambition, sa joie, son orgueil. L'aîné meurt à vingt ans, dune fatale imprudence; les deux autres sont divisés par les plus terribles jalousies. Le nouveau Dauphin rappelait beaucoup son frère mort; tous deux M mauricauds comme des Espagnols i» , d'esprit lent, de froide apparence, d'humeur tranquille et réglée, tout le contraire du Roi. Tandis que le duc d'Orléans, nous dit Brantôme, prompt et bouillant comme lui, se plaisait à

I Brantôme, t. II, p. 181. — « Madame Claude, femme de mon fils, — nous dit Louise de Savoie dans ses Mémoires, — laquelle j'ay honorablement et amiablement conduicte, chacun le scait, vérité le cogoist, expérience le démontre, aussy faict publique renommée. » T. XVI, p. 416. Que de précautions prises à l'avance contre les faux témoignages!

toutes les vaillances. Il était le plus beau des fils du Roi, très blond, et lui ressemblait par le visage ouvert, « la gaillardise et franchise, et aussi la grâce et gaieté. La petite vérole lui avait gâté un œil, mais il n'y paraissait pas '. »

On raconte que vers le temps de sa naissance (1521), le Roi se trouvait à Langres, dans la cathédrale qui renferme les corps des trois Hébreux Sidnack, Misock et Abdenago, u Gomme prince chrétien et catholique, il visitoit ces corps, et, estant en ses dévotions, luy vint au mesme instant nouvelle que la Royne Claude sa femme estoit accouchée d'un beau fils, auquel prince nouveau-né il imposa en la présence des seigneurs le nom d^ Abdenago, qui après fut appelé Charles, duc d'Orléans *. »

Soit par l'influence du saint, soit de sa propre nature, l'enfant crût en force et en beauté; nous ne disons pas en sagesse. « Il en sait plus que les autres et fait chose à estimer prophétie ^ » , écrivait quelques années après sa tante Margot. Nous avons de lui, en effet, une lettre charmante, de l'âge de huit à neuf ans, adressée au grand maître Montmorency, qu'il appelle ma /cmme par enjouement du premier âge. Cette lettre, qui porte seulement la date de 1530, nous parait être d'Amboise, où l'enfant pouvait se trouver alors en compagnie de sa tante Marguerite, qui y mit au monde la même année le prince Jean d'Âlbret.

« — Ma femme, il y a icy tant de loups que jamais n'en « vis tant. Ils ont aujourd'hui mangé ung cheval au logis « de M. de Rourges. Je vous prye, demandez au Roy pour « moy que je les fasse prendre si je puis, et aussy des che- « vreuils ou quelque jeune biche. Si mes chiens ne les ce peuvent prendre, qu ung arbalétrier leur ayde, — j'en

* Brantôme, Duc d* Orléans, t. I, p. 275.

* Cosmographie de Thevet, t. II, in-f», XIV, p. 558. ' Lettres inédites de la Reine de Navarre, t. II, p. 30.

« scay ung qui tire bien, — car il y a céans une femme. « grosse qui a envie d'en manger, et je luy tiendray com- « pagnie. Ma femme, je me recommande bien fort a vous. « Je vous prye m'escripre bien souvent comment se porte « le Boy et Madame, et me recommande très humblement « à leurs bonnes grâces.

« Ma femme, j'ay esté aujourd'huy aux champs où j'ay « eu beaucoup de passe-temps. Je suis descendu là où il y « a des pierres de sable, je vous en envoie de la sorte. J'ay « vu prendre deux perdrix à mon tiercelet, j'ai veu les ruis- « seaux des fontaines qui sont les plus beaux du monde. Je « scay bien encore quelque chose, mais je ne le diray pas.

« Votre bon mary et amy, « Charles ' . »

Le Roi, qui retrouvait en ce fils son humeur et ses goûts, lui montrait une préférence marquée, et le jeune prince, qui avait pris en grandissant une humeur turbulente et ambitieuse, en profitait pour afficher toutes sortes de prétentions et de hauteur. Se trouvant beaucoup mieux fait que son frère pour occuper le trône, il se plaignait tout haut de l'injustice du sort et ne négligeait aucune occasion de rhumilier. A l'époque oùl'on avait formé leurs maisons, le Dauphin ayant (été appelé le premier à choisir ses suivants parmi les jeunes seigneurs de la cour, le duc d'Orléans avait refusé avec orgueil de prendre « ses restes » , et il avait dressé son état parmi les gentilshommes de province, Tavannes le premier, son grand ami. Lors de la guerre de 1543, le Roi l'ayant envoyé dans le Nord à la tête d'une armée sous la tutelle du vieux duc de Guise, dès que celui-ci veut intervenir dans les choses de guerre,

ï FoKTANiED, 228-229. Venant de Béthune, 8532, p. 45. — Nous croyons cette lettre inédite.

le prince se révolte, encouragé par sa jeune cour, secoue le joug et tranche du souverain '.

La jalousie fraternelle le poursuivait ; aussi quand le bruit court qu'une grande bataille se prépare dans le Midi, tremblant que le Dauphin ne le surpasse par quelque prouesse éclatante, il ne songe qu'à le rejoindre. Après avoir enlevé le Luxembourg par un heureux coup de main, au lieu de s'établir solidement dans cette province, qui devait être par sa faute aussitôt perdue que gagnée, il la laisse à ses lieutenants et prend la poste pour le Roussillon. Il y arrive le 16 septembre, va trouver le Roi, « bravant, piaffant, orgueilleux, que M. le Dauphin ne sembloit rien auprès de bii, qu'il n'avoit rien sceu faire, ny mordre tant soit peu sur Perpignan * » . Enfip, un ton insupportable.^

Le Dauphin, très réservé, se taisait ordinairement devant son frère pour éviter la lutte; mais il sentait vivement ses procédés injurieux et ne pouvait pas toujours maîtriser ses colères. Le malheureux Roi, entre ses deux fils, ne savait h quoi se prendre. Leurs constantes querelles le remplissaient d'amertume, et elles croissaient avec l'âge. Bientôt, à leur suite, la cour se partage en deux camps autour desquels viennent se grouper toutes les ambitions et toutes les intrigues.

D'un côté, le Dauphin, avec Diane de Poitiers, sa maîtresse, et le connétable de Montmorency, formaient un trio serré où dominait le catholicisme espagnol, outré dans ses démonstrations, tyrannique dans son esprit, et toujours prêt à la persécution. Ce parti n'avait pas le présent, mais il avait l'avenir. Montmorency, exilé, se reposait à Chantilly et à Écouen, en attendant que la mort du Roi le ramenât au pouvoir, et Diane de Poitiers, qui savait sa revanche

» TiYAIIRES, t. XXVI, p. 54.

s Brantôme, t. XII, p. 276, 277.

proche, supportait avec une angélique patience les inso* lences que sa rivale ne lui épargnait pas.

De Vautre, le duc d'Orléans et la duchesse d'Étampes, appuyés sur le Roi, représentaient la tolérance religieuse et la culture des arts. La duchesse d'Étampes, sentant le Roi vieillir avant Tàge et chaque jour baisser, avait lié fortement la partie avec le duc d'Orléans pour se prémunir contre une mort précoce. Mettant en œuvre auprès du jeune prince toutes les ressources de son esprit et toutes les grâces de sa personne, se montrant en chaque circonstance son ardent défenseur, elle se Tétait fortement attaché. Tout haut, n'ayant pas d'enfant, elle le déclarait son héritier ^. Le mariage impérial contre lequel le Roi avait lutté si longtemps, était son projet le plus cher. Elle y voyait, dans Tavenir, pour son pouvoir, une sorte de souveraineté indépendante qui serait sa propre garantie. Le duc d'Orléans lui disait en riant qu'il la ferait gouvernante des Pays-Bas quand il en serait duc ', et cette promesse ne lui déplaisait pas. Aussi poussait- elle de toutes ses forces à la conclusion de cet arrangement. « Le Roi étaità Paris, — nous dit du Bellay, — importuné sous main de faire paix avec l'Empereur, laquelle enfin consentit ^. » La duchesse d'Étampes ne s'inquiétait guère des intérêts de la nation. Il parait même que lors du voyage de Charles-Quint à Paris, elle s'était mise d'accord avec lui sur ce projet, et depuis, à l'insu du Roi, ils avaient entretenu de secrètes intelligences par l'intermédiaire de Nicolas Bossut, comte de Longueval, connu pour un traître^, et par celui de la

* VlEILLEVILLB, t. XXIX, p,

* VlElLLEYILLE, t. XXIX, p,

* Martin du Bellit, t. XXI. — Tavaneces, t. XXVI^ p. 74. ^ Gaillard, t. VII, p. 172. — Petitot, Introduction aux Mémoires de du Bellay, 1544.

princesse d'Aremberg, avec qui la duchesse d'Étampes était en correspondance réglée'. Durant la dernière campagne soutenue dans le Nord par le Dauphin, craignant que de grands avantages remportés par lui n'augmentent son crédit et ne détournent le Roi de Talliance impériale, elle avait fait tenir à l'Empereur, disait-on encore, des avis secrets sur la situation de Tarmée *.

Chose certaine, Charles-Quint, envahissant la France et s'approchant de Paris, arrivé à Soissons, la paix conclue, mande aussitôt près de lui le jeune duc d'Orléans, qui partit en hâte de Paris pour aller le rejoindre. Il le rencontra à Crespy, et une lettre de M. de Villefrancon, frère de Tavannes, qui l'accompagnait, rend compte de sa réception :

« A notre arrivée à Crespy, — dit-il, — l'Empereur vint « au-devant de M. d'Orléans jusqu'à la porte de son logis; A il luy fist un très bon accueil, il le mena dans sa chambre « où ils parlèrent longuement ensemble, et le logea en une a chambre près de la sienne. Il emmena mon dit seigneur «jusque en sa chambre pour le faire dehouzer (débotter), « et il fut servi de la cuisine de l'Empereur, ce soir-là, ft comme il a toujours été jusque à maintenant ^. »

Cette bonne entente est confirmée encore après la signature de la paix par un voyage du duc d'Orléans à Bruxelles, où Charles-Quint, malade, retenu par la goutte, le reçut avec la plus grande faveur *, Ils se réjouissaient ensemble du traité.

Le Roi, depuis longtemps, soupçonnait ces trahisons. Il

' ViEILLEVILLE, t. XXIX, p. 21.

^ Martin du Bellay, c. XXI, p. 190, et note p. 316. — Gaillard^ t. IV, p. 264.

^ Tavannes, t. XXVI. Lettres citées dans les Observations, p. 204.

^ Lettres du duc d'Orléans au vice-roi de Naples, Ferdinand de Gonzague, datées de Bruxelles, 2 may 1545. Papiers d* État de Granvelle, t, III.

semble même, par une lettre de sa sœur, qu'il ait fini par les bien connaître. Mais affaibli, malade, dominé par sa maîtresse et son fils, les forces lui manquaient pour réagir et frapper. Il ne savait plus que faire entendre à Marguerite de tristes et plaintives confidences ' .

Au milieu de cette cour divisée où la traîtrise, Tintrigue et la haine prenaient à peine la précaution de se dissimuler, François pouvait suivre, à l'inquiétude ou à Tépanouissement du visage, les progrès du mal qui le dévorait. Le Dauphin lui-même, si réservé d'ordinaire, ne laissait pas que de se livrer parfois à des imprudences où Ton sentait la hâte de régner. Yieilleville nous en rapporte une des plus significatives.

« Un jour, — nous raconte-t-il, — le Dauphin étant au milieu de ses favoris leur va dire que, quand il sera roi, il fera tels et tels maréchaux de France » , ou grands maîtres, ou chambellans, ou maîtres de Tartillerie, et il ajoute qu'il rappellera le connétable disgracié par son père.

Yieilleville, qui lui appartenait, s'effraie de cette dangereuse boutade et s'efforce prudemment de l'arrêter.' Mais l'élan est donné. Le Dauphin suit sa veine et continue de plus belle. Voyant que rien ne peut « divertir» son maître d'un tel jeu, Vieilleville refuse d'y participer et quitte aussitôt la place.

Cependant, un témoin était là que l'on croyait sans conséquence, bien à tort comme on le vit. C'était un fou à bourrelet^, nommé Briandas, qui appartenait au Roi.

ï Lettres inédites, l*"* partie, p. 347.

2 On les appelait fous à bourrelet, h. cause d'une espèce de coiffure qu'ils portaient, en forme de calotte terminée par une liouppe. Le fou le plus spirituel et le plus connu de François I*'' a été Triboulet, remplacé par Brusquet, également célèbre. Sibilot, sous Henri III, a fait aussi parler de lui. Les deux fous connus de Henri IV étaient maître Guillaume et Cbicot. Le dernier des fous en titre d'ofHce a été Angeli, sous le règne de Louis XIII. Le

Ce dangereux fou, ayant tout entendu, bien vite alla trouver son maître qui était encore à table. D'ordinaire, il avait coutume de le saluer de son titre de Roi. Mais, cette fois, il Faborde en lui disant :

« — Dieu te garde, François de Valois.

« — Hé ! Briandas, — respond le Roy, — qui t'a appris ceste leçon?

« — Par le sang de Dieu, — continue le fou, — tu n'es plus Roy; je le viens de veoir. Et toy, monsieur de Thaiz, tu n'es plus grand maître d'artillerie, c'est Brissac. — Et à un autre : — Tu n'es plus premier chambellan, c'est Saint-André. — Et ainsi de suite.

« Puis, s'adressant au Roy, il lui dit encore :

« — Par la mordieu, tu verras bientôt icy M. le connestable, qui te commandera à la baguette et t'apprendra bien k faire le sot. Fuy-t'en; je renie Dieu; tu es mort. »

Le Roi, « prenant pied à ce rapport » , tire le fou a part avec le cardinal de Lorraine ', le comte de Saint-Pol et madame d'Estampes, et lui commande sur sa vie de lui nommer ceux qui avaient pris part à cette folie, ce qu'il fit sans en excepter un seul. N'entendant pas le nom de Vieilleville, le Roi l'interroge à son sujet.

Le fou répond que lorsque le nouveau Roi a commencé k faire « ses départements » , Vieilleville, ne pouvant l'en distraire, sortit disant qu'il vendait la peau de l'ours avant de l'avoir tué.

prince de Condé lui en avait fait présent. Vieilleville, t. XXVIII, p. 393» note 9.

* Le cardinal de Lorraine, frère d'Antoine duc de Lorraine et de Claude duc de Guise, fut cardinal à vingt ans. Il accumula sur sa tête sept évêchés et deux archevêchés, avec nombre d'abbayes ; il partagea ces dignités ecclésiastiques entre ses parents. Il aspira à la papauté, mais son caractère altier effraya le Sacré Collège. Il mourut d'apoplexie le 10 mai 1550, laissant pour successeur à ses bénéfices Charles de Guise, son neveu, qui prit le nom de cardinal de Lorraine. Lettres et mémoires d* Estât , par Ribier, t. I, p. 404.

Alors, en grande colère, le Roi prend le capitaine de ses gardes écossaises avec trente ou quarante archers, et s'en va droit à la chambre du Dauphin. La trouvant vide, — le prince et ses amis avaient été avertis, — il passe son courroux sur les « innocents valets de chambre, les pages, les laquais, les poursuivants d'armés et même les meubles » . Frappant au hasard de sa hallebarde, il fit tout passer par les fenêtres; il n'y eut lit, chaises, tables et tapisseries qui restassent en leur entier.

A la suite de cette algarade, le Dauphin dut s'absenter de la cour pendant trois semaines, et n'y rentra que par l'entremise des princesses, dames et seigneurs, qui travaillèrent tous à la réconciliation ' .

La mort du duc d'Orléans, non moins tragique que celle du Dauphin François, devait seule mettre fin h la rivalité des deux frères, mais par le coup le plus cruel pour le Roi.

Après Crespy, comme on continuait à se battre avec TAngleterre pour la possession de Boulogne, le Roi, n'étant plus en état de se tenir à cheval et de suivre l'armée, s'était installé à l'abbaye de Foremoutiers, proche des combattants, et de là il dirigeait les opérations militaires. Ses fils l'avaient suivi, et comme on se battait peu, ils occupaient leurs loisirs par des tournois et passes d'armes, où le duc d'Orléans se montrait toujours le premier.

Un jour que ce prince revenait de la chasse avec le sieur de Tavannes, comme ils cheminaient côte à côte, tout à coup il montre à son compagnon une comète , en lui demandant ce qu'elle pouvait bien signifier.

* ViEiLLEViLLE, t. XXVIII, p. 192 à 202. — Cette curieuse anecdote placée par Vicilicville en 1538, n*a pu se passer que plusieurs années après, la disgrâce de Montmorency étant de 1541. On sait d'ailleurs à quel point Vieillevîlle respecte peu la chronologie.

Tavannes lui répond en riant que c^est peut-être la sienne qui se montre comme un signe de mort.

Le duc d'Orléans, en brillante santé et humeur, se moqua fort de ridée.

Quelques jours après, les Anglais enfermés à Calais ayant fait une sortie pour saccager la campagne environnante, le Roi envoie Tavannes, avec la compagnie de Monsieur d'Orléans, pour les rencontrer. Tavannes accomplit cette expédition avec une grande hardiesse. Il pourfend Fennemi et revient joyeux vers son maître. Arrivant à sa demeure, il entre d'un trait sans s'informer, se rend à sa chambre et aussitôt étale les enseignes qu'il a enlevées, nomme les prisonniers qu'il a faits. Puis , tout à coup , s'apercevant que le prince est au lit « en extrémité de maladie » , ses rires se changent en pleurs.

Le duc d'Orléans l'embrasse alors et lui dit :

a Mon amy, je suis mort. Tous nos desseins sont rompus. Mon regret est de ne pouvoir récompenser vos ser-

vices *

La peste en ce moment régnait dans le pays et y faisait d'épouvantables ravages, grâce surtout à la mauvaise installation de l'armée. Par des temps de pluie diluvienne, les malheureux soldats couchaient dans des trous de terre couverts de quelques appentis de paille ou de chaume ; ils y mouraient en masse, et alors, pour toute sépulture, on abattait sur eux leurs demeures improvisées. Sur vingt enseignes, — environ 10,000 hommes, — il n'en était pas demeuré plus de 8 à 900 *.

Le duc d'Orléans se moquant de ceux qui avaient peur, et disant que jamais a Fils de France n'était mort de la peste » , entra avec quelques jeunes seigneurs de sa suite

» Tavannes, t. XXVI, p. 77 et 78.

* Martin du Bellat, t. XXi, p. 335 et 336.

dans une maison où depuis peu huit personnes venaient de mourir. Ils mirent les lits sens dessus dessous, déchirèrent les enveloppes, se couvrirent des plumes qu'elles renfermaient, et dans cet état se mirent à courir en folâtrant d'une extrémité du camp à Tautre. Puis, étant bien échauffé et surexcité, le duc boit un verre d'eau et se couche. Deux heures après, il se réveille en criant :

« — Je suis malade, c'est la peste ; j'en mourrai. »

Vainement on lui donna des remèdes; son état ne fit qu'empirer. François I*' vint le voir.

« — Ah ! monseigneur, — lui dit le jeune prince, — je me meurs; mais puisque je vois Votre Majesté, je meurs content. »

Ce furent là ses dernières paroles; il expira bientôt après.

« François, à l'imitation du Roy David, prit encore cette fortune comme venant de Dieu'. » Mais, écrasé sous le coup, il se retira du théâtre de 1^ guerre.

1 Martin du Bellay, t. XXI, p. 246.

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