M. DE SARTINES, M. DUVAL
M. DP. sartines, très-agité. Quoi! rien encore, rien de nouveau? le roi finira par se fâcher... il ne se passe jamais huit jours sans que lord Bentinck , l’ambassadeur
anglais, mette cette affaire sur le tapis
vous verrez qu a la première occasion, il en fera une question de paix ou de guerre... vous n'avez près de ma personne aucun titre officiel, monsieur Duval ; mais vous êtes en réalité celui de mes agens que j initie aux choses les plus importantes et les plus secrètes... prenez garde: il y va de ma disgrâce et par conséquent de votre ruine... llfautabsolumentqu’onmc trouve cet homme... comment, comment! depuis deux ans qu’il a l’insolence de battre le pave de Paris, vous n’avez pu lui mettre la main sur le collet? que faites-vous donc?
à quoi songez-vous ?... laissez-tnoi parler, je vous prie... cet homme a des protecteurs puissans, et des ressources infinies ; il meurt aujourd’hui, demain il ressuscite ; aujourd'hui à Rome, demain à Paris..., fort bien, ce ne sont que des difficultés ; trouvez moyen de les vaincre!.. Quoi! j’ai prouvé au lord maire de Londres, que je savais mieux que lui le nom et la demeure
des plus fameux voleurs delà Cité... quoi j'ai prouvé à M. de Belling, ministre de la police autrichienne, que j’étais mieux instruit que lui, de tout ce qui se passe dans la ville de Vienne et dans ses faubourgs... quoi ! je croyais avoir fait de la police parisienne quelque chose de plus adroit, de plus habile, de plus universel ue l’inquisition d’Espagne, l'inquisition u pape, et le très-célèbre conseil des Dix, ctilyadansla même ville que moi, peutêtre dans la même maison que moi, peutêtre à trois pas de moi, un homme qui me brave, un homme qui me raille, un homme qui ne trouve pas M. de Sartines plus puissant et plus dangereux qu’un boui guemestre de la Hollande, ou qu’un bailli de principauté de Monaco ! pardieu, cela est fort ; songez-y !
duval. Je ne songe qu’à cela, monseigneur; maisque voulez-vous que je fasse?
vous savez qu’il ne s’agit pas ici d’une arrestation ordinaire !.. Jaffier a bravé pendant cinq ans la marine anglaise et la marine française réunies ; Sivec votre permission, il n’y a encore que deux ans qu’il occupe votre police ! c’était un enragé loup de mer, qui s’est habillé d’une peau d renard depuis qu’il a mis le pied sur :i.
LE MAGASIN THEATRAL
terre ferme... il dispose d'une douzaine d’anciens soldats de son équipage, qui sont liés à lui par des sermens formidables, et qui resteraient quarante-huit heures sur la roue sans qu’on leur arrachât une parole! il a desagens, comme vous en avez; avec celte différence qu’il sait ce que nous faisons, et que nous ne savons pas ce qu’il fait... je suis tenté de croire que c’est le diable! certainement, il nous fait damner !
DE sartïxes. Mon cher, tout est possible au monde quand on sait faire usage des deux leviers qui remuent le inonde :
l’intelligence et l’argent. François Jaflicr n’est ni invisible, ni impalpable ; par conséquent , vous devez le saisir.
duval. Archimède demandait un point d’appui pour soulever la terre ; donnezmoi un seul indice et j’arrête Jaflicr.
DE sartines. Il y a quinze jours, un incendie a éclaté dans l’hôtel de M. de Mondoville, mon cher neveu... il attribue cet accident à la négligence de Joseph, un ancien valet de chambre de son père; mais tenez, je soupçonne, moi, que l'homme que nous cherchons n’y est pas étranger....
voilà votre point de départ. Jaflier nourrissait une animosité toute particulière contre le feu comte de Mondoville ; mon neveu en a peut-être hérité.
DUVAL. Vous avez raison, monseigneur, et votre supposition devient encore plus vraisemblable, si l’on remonte aux sources de cette animosité... Jaflier avait une jolie femme ; votre beau-frère a laissé une réputation d’homme à bonnes fortunes, et quand, sur ses derniers jours, se voyant sans héritier direct de son nom, il lui plut de reconnaître un des nombreux enfans naturels qu’ilavail semés de par le monde, nous comparâmes les dates , nous rassemblâmes le* souvenirs, et de nos rechevches il est sorti cette vérité que le dernier rejeton des Mondoville tient à cet illustre maison ducôtédroit, et à la maison de Jaffier du côté gauche.
de sartines. Taisez - vous , monsieur Duval, vous me faites mal la cour en rappelant cette malheureuse histoire...
sans doute, j’ai regretté que le feu comte ait fait passer à un enfant illégitime une fortune et un nom dont pouvaient hériter les enfans de sa sœur et les miens ; mais ce qui est fait est fait... quoique le jeune comte ait une tache sur sa naissance et une barre dans scs armoiries, il est plein de courage et de noblesse, et nous avons peu de gentilshommes que le roi estime autant que lui... M. le dauphin lui fait tous les
jours un accueil plus gracieux, et c'est une parenté qui no peut manquer de me servir sous le règne du fils , à supposer qu’elie me soit inutile sous le lègue du père....
On n'est que trop disposé à me croire son ennemi ; mon intérêt est de lui térfiMjjner beaucoup de tendresse... ne vous avisqz donc jamais de faire la inomdre’ifluiioii à des évéuemcns que j'oublie, moi tout fe premier... Léonce est fils de M. de Alondovitle, cela suffit; ni lui, ni le monde ne doivent savoir quelle est sa mère.
DUVAL. Que je sois déshérité de vos boutés, monseigneur, si je l’ai jamais nommée à une autre personne que vous !
DE sartines. Assez sur cette affaire, occupez-vous de Jaflier, et songez que dans trois jours il me faut un rapport où j’apprenne quelque chose de nouveau...
Voici maintenanll’ordre que j’avaisà vous donner... allez dans la galerie des Muses au jeu du roi ; faites demander M. Duresnel, le receveur particulier des fermes, et dites-lui que je l’attends... faites cela secrètement, monsieur Duval !.. jeseraisous ce berceau ou dans le pavillon qui est à deux pas d'ici.
(Duval s’éloigne; entre un laquais en grande livrée royale. )
UN LAQUAIS. Monseigneur, la liste des personnes masquées qui sont entrées pendant cette dernière heure.
DU s vieil S ES, le cungctliiint. C’est bien, on neutre plus. ( // s’opproche d'un arbre illuminé et lit.) De onze heures à minuit soûl culrés dans les jardins après s’être nommés suivant l'ordre : M. le duc de Luxembourg en dieu .Mars ; oh ! oh !
M. le due de Levis, eu roi David; c’est juste, un cousin de la Sainte- Vierge! M. Garante eu astrologue; c’est le Jérémie de ce tempsci... hum, hum... M. de Pombal et une persouue de sa suite en chevaliers de Venise. Qu’est-ce que M. de Pombal.’ ali ! ce seigneur napolitain qui est nouvellement attaché à Pauibassade : c’est bien.
( Il sc promène et icer. ) Ah ! que de choses qui m'inquiètent! ce Jaflicr! je donnerais un an de mavie pour le saisir! qu'il tombe dans lues mains, et mes prétentions sont appuyées par l’ambassadeur d’Angleterre:
il ne faut pas moins pour balancer le potivoirdcla favorite; à moins qu’une favorite nouvelle... cette combinaison réussirat-elle plus rapidement que l'autre? je ne sais: depuis quatre mois que je m’en occupe, j’ai mené les choses avec adresse, mais je crains queeet homme n’ait bien des scrupules ! il croit à la vertu de sa femme ; il a même conservé |>our elle quelque chose
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qui ressemble à de l’amour ! . . toutefois ne désespérons de rien et redoublons toutes mes attaques... le roi veut du secret, c’est un grand point... Quant à la dame, sa résistance vient sans doute de ce qu’elle ne s'est jamais trouvée en présence de la majesté royale... nous y aviserons!.. M. d’ Aiguillon, notre cher premier ministre, vous êtes arrivé par les femmes, et jesuis obligé de suivre le même chemin ; mais j’espère que la France fera pour moi ce qu’elle n’a pas fait pour vous, monseigneur! en me voyant remplir votre place, elle oubliera quels moyens j’ai pris pour l’usurper!.. J’entends du bruit de ce côté, c’est la voix du chevalier de Gondrecourt et de scs compagnous ordinaires... mon neveu est avec eux sans doute.*., au diable les importuns !
(Il sc retire; entrent avec bruit quatre jeunes seigneur», dont l'un porte le costume de capitaine des gendarmes du roi ; les trois autres magnifiquement déguisés.)