‹ Francois Jaffier drame en cinq actesChapitre 27 sur 46 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LEONCE, JOSEPH, ANTOINETTE.

LÉONCE. Grand Dieu ! c’est elle !

JOSEPH. Vous la connaissez ?

ANTOINETTE, il Léonce. A vous seul...

LÉONCE, à Joseph. Va-t’cn !

JOSEPH. Mais, monsieur le comte...

LÉONCE. Sors, te dis-je!,.

JOSEPH , à part. Au fait.. . je ne peux pas pousser trop loin la surveillance. .. mais tu moindre bruit...

(Il sort. Antoinette lève son voile et tombe a genoux.)

LÉONCE. Que faites-vous?

Antoinette. Ma place està vos genoux, monsieur le comte... je viens chez vous comme une suppliante, et après ce qui s’est passe... je suis trop heureuse que vous ihe permettiez de vous parler.

LÉONCE. M ais levez-vous, madame...

Antoinette. Je n'ose vous regarder....

quoiqu'un miracle du ciel vous ait sauvé une troisième fois... ce terrible accident a pu laisser sur vous des traces... ( elle le regarde) non, non!., ic vous remercie, mon Dieu!., tout-à-fait sauvé !..

LÉONCE. Comment concilier cette volonté de me perdre avec l’intérêt que vous semblez me témoigner ?

I ANTOINETTE. Je n'ai jamais voulu votre perte !

Léonce. Cet homme n’avait point votre aveu ?..

Antoinette. Devant Dieu, je le jure encore !

Léonce. Quel cst-il donc?

Antoinette. Je viens vous le dire...

LÉONCE. Attendez!., avant l’intérêt de ma vengeance, avant l’intérêt de ma vie...

il en est un que je ne puis oublier. . . ce portrait... c’est bien celui de ma mère?. .

ANTOINETTE. Oui!...

Léonce. Vous l’avez donc connue?

Antoinette. Si je l’ai connue!..

leonce. Et c’est vous qui m’avez envoyé?..

Antoinette. J’exécutais une de ses volontés dernières.

LÉONCE. Vous aviez été chargée de ses volontés dernières? Ah! maintenant, je vous crois innocente ! quel que soit le secret de votreconduite, gardez-le, madame, et parlez-moi de ma mère ! que me fait cet homme qui veut ma mort!... parlez...

Oh! parlez -moi de ma mère!...

Antoinette, s’asseyant. Je tremblais ainsi quand vous m'avez surprise dans la maison de la rue Geoffroy-Lange vin; j’y venais pour obéir à un devoir aussi sacré que celui qui m’amène, et ma seconde démarche peut être aussi mal interprétée que la première!..

LÉONCE. Quel souvenir et quel rapprochement!..

Antoinette. Monsieur le comte, votre mère est née en llretagne d’une famille noble, mais pauvre; bien jeune encore , elle épousa , par ordre de son père , un officier de marine , noble et pauvre comme elle. Après six mois d’union , son mari fut oblige de partir. Elle resta deux ans sans recevoir de ses nouvelles ; puis elle apprit u’il était mort en Angleterre , dans une ouloureuse captivité. Elle pleura cet époux qu’elle estimait, comme le plus loyal des hommes; mais clic ne l’avait pas aimé!... Un autre lui avait inspiré, bien avant son mariage, un de ces amours que le temps fortifie et qui grandissent dans le combat. Mais c’était l’héritier de l’illustra maison des Moudoville ; leur union ne pouvait s’accomplir; elle en avait fait pourtant le rêve de sa vie... votre père prenait le ciel h témoin que c’était aussi le rêve de la sienne... il pouvait devenir libre.. que vous dirais-je? seule, sans appui, devenue presque en même temps veuve et orpheline , elle commit une faute que vingt ans de larmes ont peut-être expiée...

LE MAGASIN TIIÉATÜAL.

LÉONCE. rouvre mère;

ANTOINETTE. Un coup de foudre la rcveilla ; c’cuiit |>cu de temps après votre | naissance : elle apprit lout-.'i-coup que ce linari dont elle avait pleuré la mort allait 'revenir dans sa maison. Elle avait un fils, elle eut le courage de vivre; et pourtant il fallut se séparer de vous pour toujours. Dieu voulut que M. de Mondoville s'attachât tendrement à vous; mais, jeune, lein de passion et d'imprudence, il oulia ce qu’d devait à votre mère. Des bruits ofiensans pour son honneur accueillirent le retour de son mari ; il provoqua votre père , et ce duel , dont vous connaissez l'issue, attira sur lui la vengeance de votre famille. Il fut obligé de renoncer à son état, à sa patrie... Accablé d’injustices, il prit en haine les hommes et leurs lois ; mais toujours fidèle au pays qu’il abandonnait , il n’exerça sa vengeance que sur une nation ennemie de la sienne... Sa femme l'avait suivi dans l’exil... et ce fut dans l’exil qu’elle devint mère une seconde fois... hélas!... elle traina pendant quinze années une existence bien malheureuse !..

et que sa mort eût été cruelle si elle se fût doutée qu’à quelque distance de son lit d'agonie son fils était engagé dans un combat terrible avec son époux!... oui, ce n'est

t as en France et dans la rue Geoffroysngevin que vous l’avez vu pour la première fois, c’est dans les mers d'Amérique , sous un ciel de feu , à travers des nuages de sang et de fumée. II commandait un brick qui s’appelait te Vengeur; vous serviez à bord d’une fiégalequi s’appelait lu Bel/une....

LÉONCE. N'achevez pas... je vois tout...

cet homme dont la figure ne m’était pas inconnue, c’était Jatfier!... Jafiier, le brave marin, le noble proscrit, un camarade!... Et sa femme, dites-vous, eut un autre enfant?

ANTOINETTE. C’est elle qui est à vosgenoux et qui vous demande grâce pour son père !

LÉONCE Ah ! c’est à moi de tomber aux vôtres et d’implorer votre pardon pour tout ce que j'ai fait!...

Antoinette. Mon père défendait contre vous mon honneur, qui lui est plus cher que le sien... et sa vie , qui est nécessaire à la mienne... songez qu’il n’a que moi sur la terre! c’est hier seulement, c’est devant vous que j’ai appris qu’il avait juré votre perte; il était trop tard pour prévenir le dernier attentat où vous avez failli succomber!... Mais c’est bien le dernier, je vous le jure .. cl malgré la haine que Fran-

çois Jafiier porte à votre nom , malgré ses défis . malgré ses sennens, il ferait, maintenant , pour vous sauver, tout ce qu'il a fait pour vous perdre... comment ce changement s'est opéré... il est inutile que je vous l’apprenne, mais vous nr’en crovcz sur parole, n’est-cc pas?... Mon père n'est plus votre ennemi ; êtes-vous encore le sien?...

Léonce. Moi , son ennemi ! les faits lépondroiitpourmoi...ah ! je réparerai peutêtre mes torts envers votre père , mais envers vous !... vous que j'ai si cruellement outragée , que de remords vous m'auriez épargnés en m’apprenant plus tôt. ..

Antoinette. Voici ma réponse et les preuves de ce que je vous ai dit. Des lettres de votre père écrites depuis votre naissance ; un billet de votre mère cuit la veille de sa mort!

LÉONCE , Usant. « Léonce , j’ordonne à » votre sœur de vous remettre mon image ; » mais je lui défends de vous révéler mes » fautes. Je voudrais que ce nom de mère » ne perdit pas à vos yeux son auréole de » pureté. Je la relève pourtant du ,*er- >> ment qu'elle m'a fait, si, pour sauver vo- » tre vie, la sienne , ou celle du mari que » j’ai si cruellement offensé , elle avait » besoin de vous dire : Je suis votre sœur!

mais que ce secret meure entre vous » deux ; il y va pour elle de la tendresse » de son père et pour moi de ma tranquil- » lité dans le tombeau! » Ma mère! nia mère! {Apres un silence. )Je me tairai!

ANTOINETTE. Adieu! je tremble qu'on ne se soit aperçu de mon absence. .. adieu encore... et soyez heureux!

LÉONCE. Un dernier mot... sous quel nom votre père est-il à Paris?... dans son intérêt même ne 111e cachez rien.

ANTOINETTE. Sousle nom deM.Pombal, attaché à l’ambassade de Naples. C'est un Service que l'ambassadeur lui a rendu pour avoir sauvé, dans le temps , un vaisseau de sa nation attaqué par une frégate anglaise.

LÉONCE. Bien!... bien!... et maintenant....

CI 1 ABANNE , en dehors. Comment, vieux fou... tu ne inc connais pas?... le marquis deChabannc, morbleu!

Joseph , île même. Mon maître n’est pas visible ?

Ciiaranne , de même. Il l’est pour moi, te dis-je!

Antoinette. Ces voix ! . ô ciel ! où me cacher?

Léonce. Une visite de MM. de Chabatine et de llussy... Entrez dans mot. ap-

fbançois

parlement... mais non!., il vaut mieux courir au-devant d’eux et les arrêter à cette porte... je reviens...

ANTOINETTE, seule. Ali! mon sang s’est glacé dans mes veines!.. Malheureuse!..

m mou mari me parlait de cette visite, comment me justifier !..

( porte (le droite s'ouvre brusquement ; Duresnel

paraît.)

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