CHAPITRE VIII
l'impératrice errante
— A moins de rechercher la mort, Madame, je iie j^ense point que personne, à présent, tente jamais de monter ce cheval vicieux que je conserve uniquement à titre de curiosité.
— Qui sait?... En tous les cas, mon cher comte, souvenezvous que je tieiîÇ à voir de près ce sujet remarquable et que, demain, à deux heures, je me rendrai à votre haras.
— Je n'aurais garde d'oublier une aussi ?imable promesse, Madame, et je n'ai pas besoin de dire que Votre Majesté sera la bienvenue.
Derrière le dos de l'impératrice Elisabeth, assise dans la salle à manger de son château préféré — le château de Gœdœllœ, en Hongrie, — la dame de compagnie de la souveraine télégraphiait au comte Pestetics qu'il eût à cesser une telle conversation. Plusieurs fois, le comte avait tenté d'arrêter son récit, — dans lequel il était question d'un cheval de trois ans qu'il possédait et qui non seulement avait fendu la tète à un cavalier, mais encore tué, d'un coup de pied, un valet d'écurie qui avait eu l'audace de l'approcher, — l'impératrice, à chaque interruption, s'était arrangée de telle sorte que le comte Festetics, un grand propriétaire de haras du voisinage, avait dû poursuivre la narration des exploits de l'indomptable aii-^mal, que personne, jusqu'à ce
jour, n'avait pu monter ni même seller, sans courir le risque de laisser sa vie dans l'entreprise.
On était alors à la fm de l'été de 1863. Il y avait donc près de deux ans que, par un après-midi d'automne, Elisabeth d'Autriche quittait la Hofburg dans l'intention de n'y plus jamais revenir. Et, de fait, on ne l'y revit guère, sauf dans la seconde partie de Tannée 1867, temps où elle reprit même la vie matrimoniale, puisque le 31 juillet 1868, à Ischl, elle donnait naissance à son quatrième et dernier enfant — sa troisième fille — l'archiduchesse Marie-Valérie. Mais ce fut là un intermède seulement — un long intermède il est vrai — parmi les étapes de sa vie, qui fut véritablement celle d'une impératrice errante et désolée..
En quittant Vienne, elle gagna Madère où elle demeura peu. Vite dégoûtée des paysages, car l'ennui était en elle et non dans ce qui l'entourait, elle partait bientôt pour une croisière fantasque sur le yacht impérial, mis à sa disposition. Elle visita les côtes de Norvège, puis mit le cap sur Corfou, en pleine Méditerranée et enfin gagna l'Adriatique et Venise. Là, trouvant à satisfaire ses goûts artistiques, singulièrement accrus au cours de son existence solitaire et vagabonde, elle se fixa pour un temps, et c'est à Venise que, en mai 1862, la trouva François-Joseph, qui venait la chercher, pour sauver ce qui demeurait d'apparences et la ramener à Vienne, temporairement. De fait, elle ne séjourna que peu de jours à la Hofburg. Elle ne s'enfuit pas tout de suite très loin, se contentant de s'organiser un intérieur invraisemblablement luxueux, d'un goût original et raffiné, et de dessiner un parc féerique dans le rendez-vous de chasse de Lainz qu'elle avait adopté, et que jusqu'alors on utilisait surtout pour l'élevage des cerfs et des sangliers. Elle engloutit là, en quelques semaines, des sommes fabuleuses, car, en même temps qu'un besoin continuel de changement, elle avait contracté un effréné désir de dépenses. Quand Lainz fut définitivement installé, elle découvrit que ce château était trop voisin dp. Vienne et n'eut plus qu'une ambi-
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lasard
pour
tion : quitter sa nouvelle résidence pour une autre, -^ au hasard. Afin d'user ses nerfs, toutefois, en attendant l'exode résolu dans son esprit, elle s'employa à un grand débours de forces physiques. Elle fit d'abord de la gymnastique, au scandale de la cour de Vienne, puis, dans son amour effréné pour les chevaux, exprima la volonté de prendre des leçons de haute-école. Le premier piqueur de la cour, un Français, nommé Gebhardt, fut son professeur, — bien avant qu'elle rencontrât l'écuyère dont elle devait devenir l'amie intime, la fameuse Elisa Renz.
Dans cet art difficile, Gebhardt possédait une renommée européenne. Ce fut sans enthousiasme qu'il se prêta, dans le début, à ce qu'il appelait un « caprice d'amateur ». Il ne devait point tarder à faire amende honorable et à reconnaître, dans son élève, un « sujiet » invraisemblablement doué. Non seulement elle parvenait, en très peu de temps, à une perfection que lui eussent enviée maintes écuyères applaudies dans les cirque», mais elle possédait, — c'était un fait, — une influence mystérieuse qui domptait les plus rétifs parmi les animaux. Dans son entourage, à ce moment, on l'appela même « Madame Orphée », afin de témoigner à quel point elle savait plier, sous sa volonté, les chevaux les plus vicieux, et presque par la seule intervention de la parole. Elle devenait si sûre d'elle qu'elle ne redoutait aucun danger. Même on eût dit qu'elle recherchait vraiment les plus évidents \ périls. Et, maintes fois, apeuré et désolé, son entourage j trembla devant les folles équipées qu'elle accomplissait à \ cheval.
I On comprend donc l'émoi que causait à la dame de compa- ': gnie d'Elisabeth le récit tentateur du comte Festetics et l'évocation, devant la téméraire centauresse, — devant « Madame Orphée .) I — de ce coursier indomptable... et indompté, de ce coursier qui donnait la mort !...
L'impératrice, alors, ayant quitté son château de Lainz, venait de faire installer une autre résidence, le château de Gœdœllœ, en Hongrie, pays de chevaux et de cavaliers entre
tous, — pays chevaleresque, aussi, et qui, par ce point, encore, séduisait l'imagination hardie et romanesque de la souveraine errante.
Le lendemain du jour où la terrifiante conversation se déroulait dans la salle à manger de Gœdœllœ, l'impératrice à l'heure dite, se présentait au haras du comte Festetics.
Prévenu par un des proches de la souveraine, celui-ci était bien résolu à ne pas lui montrer le fougueux animal. Il se hâtait si peu de la mener aux écuries qu'Elisabeth réclama :
— Eh bien ! nous n'allons pas voir ce terrible coursier ?... Vous savez, mon cher comte, que je suis venue, aujourd'hui, tout exprès pour lui...
— Excusez-moi, madame, mais on va vous l'amener... J'ai jugé inutile de promener Votre Majesté dans les écuries.
— Gomme vous voudrez, dit simplement Elisabeth.
On amena le cheval — ou plutôt « un cheval » à l'impératrice.
— C'est là, dit-elle en souriant, ce fameux destrier qui donne la mort à qui ose l'approcher ?
— C'est lui-même, madame.
— Comment se fait-il qu'on ait pu, aujourd'hui seulement, dompter ce farouche animal et famener jusqu'ici.
— Je vais vous dire, madam.e...
— J'entends, j'entends... C'est un mauvais cheval de selle mais c'est un bon courtisan...
Et, comme le propriétaire faisait une figure longue d'un( aune, elle ajouta en éclatant de rire :
— Allons, mon cher comte, ne me donnez point en spec tacle un si triste visage... Vous feriez un mauvais homme d( cour : vous ne savez pas mentir... Menez-moi donc vers 1( cheval dont, hier, vous m'avez parlé. Cela vaudra mieux...
— Mais, madame...
Elisabeth prit son ton autoritaire et déclara, sans cepen dant élever la voix :
— Je le veux.
Il n'y avait qu'à s'incliner. Et la petite caravane se mit en marche du côté des écuries.
Sans crainte aucune, résolument et simplement, avec, seulement, une petite lueur inquiétante au fond des yeux, l'impératrice entra dans le box et s'approcha du cheval. L'animal, une bête superbe, nerveuse et frémissante, trembla de tout son corps. Alors, l'impératrice parla. Elle dit des mots doux, d'une voix musicale, et — miracle ! — le cheval ne broncha plus. Même, de la petite main d'Elisabeth, il daigna accepter du sucre.
En quittant le comte Pestetics, ce jour-là, elle lui dit, ironique et grave à la fois, car il y avait une vague solennité au fond de sa voix frondeuse :
— Dans une semaine, mon cher comte, je monterai le cheval qui tue tous ses cavaliers.
— Je supplie Votre Majesté de renoncer à son projet. C'est un jeu par trop dangereux...
— Allons donc !... Il tuait aussi ceux qui l'approchaient... Or, je l'ai approché, j'imagine ?
— Certes, madame.
— Je ne pense pourtant pas qu'il m'ait tuée I
A mi-voix, plus pour elle-même que pour ses auditeurs, elle ajouta :
— Et puis, on ne meurt qu'une fois... Et ce ne serait pas une mort banale...
Pendant toute une semaine, quotidiennement, elle revint quelques minutes auprès du cheval. Le huitième jour, elle le sellait de ses propres mains, l'amenait hors de son box, lui faisait quitter l'écurie et, prestement, se mettait en selle. L'animal hennit, secoua la tête, piaffa, se cabra, puis, brusquement, prit le galop. Quand il revint, toujours monté par l'impériale écuyère, qui, tout en parlant, lui caressait l'encolure, le cheval indomptable allait paisiblement au pas.
C'est sur le dos de l'animal dompté qu'elle regagna, ce jour-là, Gœdœllœ, car, fière de sa miraculeuse conquête,
elle avait demandé au comte Festetics de lui donner le terrible destrier.
On aurait pu croire, vraiment, et la petite cour de Gœdœllœ, qui comprenait sa responsabilité, en contractait de la terreur, que Timpératrice recherchait les plus violents dangers, non seulement pour l'émotion qu'ils provoquent, mais encore dans un but inavoué. Il suffisait qu'une chose fût réputée impossible pour que, sans plus tarder, dès que cette réputation venait à sa connaissance, elle la tentât. Telle fut son excursion à la chapelle montagnarde de Mariazell, excursion qui faillit lui coûter la vie.
Mariazell est un point perdu dans les Alpes de Styrie et presque inaccessible. On a élevé, là, jadis, une petite chapelle à quelque Vierge miraculeuse. Les montagnards du pays s'y rendent une fois l'an, en pèlerinage, et à pied, — difficilement. C'est à peine si quelques-uns, à demi impotents, s'y font mener sur le dos de mulets de montagne et accompagnés d'un guide. Jamais un cheval n'y est monté.
Pendant un séjour qu'elle accomplissait dans la région, Elisabeth apprit cette particularité. Le lendemain matin, suivie d'un piqueur chevauchant un mulet, l'impératrice, à la stupéfaction des gens du pays, partait à cheval pour Mariazell. Sur une partie de son tracé, le vague chemin de chèvres qui y conduit emprunte des troncs d'arbres, mal équarris et sans garde-fous, pour traverser un précipice de plusieurs centaines de mètres et au fond duquel gronde un torrent. Malgré la résistance de l'animal, Elisabeth poussa son cheval. Il se prit un pied de derrière entre les deux poutres. Apeuré, troublé déjà par le fracas du torrent, il se cabra. La situation devenait d'autant plus périlleuse que, à raison de l'étroitessc du pont improvisé, Elisabeth ne pouvait sauter à bas de sa monture. A ce moment, elle se sentit enlever violemment de sa selle et transporter sur la rive qu'elle venait de quitter, tandis que le cheval roulait dans le ravin. C'était le valet de pied qui, voyant sa souveraine en danger, l'arrachait ainsi à la mort. Le pauvre homme avait éprouvé une telle émotion
que, l'impératrice déposée par lui sur le sol, il pâlit affreusement et s'évanouit. Ce fut Elisabeth qui, très calme, indifférente qu'elle était aux plus effrayants dangers, donna des soins à son écuyer, — Sancho Pança héroïque de cette belle M""® don Quichotte, et dont le mulet, paisiblement, broutait quelques herbes rares, poussées entre les cailloux du chemin.
Rentrée à Gœdœllœ, à la suite de cette excursion dans les Alpes, et avant d'aller se fixer temporairement en Normandie, la souveraine errante reprit ses travaux de haute-école. Elle les abandonna bientôt pour une raison futile, mais que son inaltérable bonté l'empêcha d'éluder. Pour « travailler », il lui fallait de la musique. A défaut d'orchestre, on se contentait d'un piano. A chaque séance, une dame d'honneur se précipitait pour accompagner les exercices de sa souveraine. La pauvre dame jouait si cruellement faux que l'oreille musicale d'Elisabeth s'en trouvait offensée. Elle aurait pu remplacer, par une autre, la pianiste aux notes injurieuses, mais l'inharmonique personne en eût contracté de la peine... La souveraine préféra donc abandonner son plaisir favori. Elle s'en consola en fréquentant les Gzikos. Les Czikos sont des pâtres hongrois, les pâtres d'innombrables troupeaux de chevaux, semblables à ceux que l'on rencontre en Bolivie ou dans les Pampas. Comme les Indiens et les Patagons, les Gzikos, pour ramener leurs chevaux, jettent merveilleusement le lasso. Get exercice passionna l'impératrice et, avec son invraisemblable aptitude d'assimilation, elle ne tarda pas à devenir de première force dans ce difficile exercice.
G'est à ce moment qu'elle quitta la Hongrie pour la Normandie. Elle avait loué, d'un M. Perquer, dans les environs des Petites-Dalles, un chalet confortable — le chalet Sostot — qu'on appelait « le château » dans le pays. Elle y vivait fort retirée, sous le nom de comtesse Hohenembs, et lés habitants de la région ignoraient que la dame en noir, qu'ils rencontraient chaque jour à cheval, portât, sur son front pâle, un diadème plus lourd que la lourde couronne d'or de ses
cheveux tressés. Toujours à cause de son étrange témérité, elle faillit ne point revenir de cette région où, en sautant un mur de séparation, dans les champs, son cheval buta et la projeta avec tant de violence sur un sol pierreux qu'elle y demeura évanouie. Des pêcheurs la relevèrent et, sans qu'elle eût repris ses sens, la ramenèrent à ses gens. Les habitants du pays apprirent seulement ce jour-là qui était la dame étrangère qu'ils avaient appris à respecter et que tous les bambins de la côte aimaient, tant elle se montrait douce et tendre, mère privée de son fils, avec les enfants des autres. Partout, d'ailleurs, où elle apparut, dans son éternelle robe noire, au cours de ses pérégrinations, la « comtesse Hohenembs » a laissé un souvenir de fée bienfaisante. Il n'est point jusqu'aux Arabes, peu disposés pourtant à reconnaître aux femmes d'autres qualités que celles de bêtes à plaisir, qui se laissèrent prendre à son charme mystérieux. En Algérie, où elle séjourna presque longtemps et à différentes reprises, elle s'était acquis une réputation surhumaine parmi les populations indigènes. Les Arabes, qui admiraient l'art incomparable qu'elle possédait de dompter les chevaux, et aussi la perfection avec laquelle elle parlait leur langue, se sentaient en si grande confiance avec Elisabeth — la blanche Elisabeth aux cheveux de soleil — qu'ils avaient contracté l'habitude de la considérer comme une sorte de juge de paix. Par ses manières douces et fermes, par ses propos simples et raisonnes, par la rectitude et la finesse de son jugement, elle arrivait infiniment mieux que quiconque à réconcilier les plaideurs qui venaient lui soumettre leur cas. Le charme que dégageait cette femme exceptionnellement douée était si manifeste qu'elle gagna la confiance d'une race, plus dédaigneuse encore de la femme que les Arabes et, plus que les Arabes, aussi, hostile aux Européens : les Tziganes. Presque tous la connaissaient, sans savoir, pour la plupart, qui elle était réellement, et tous, comme les pêcheurs et les bambins normands, la respectaient et l'aimaient. Elle se plaisait à pénétrer dans les tribus, à aller de
tente en tente et, maintes fois, elle a réglé amicalement des différends qui risquaient d'entraîner de sanglantes complications. Elle-même, dans plusieurs circonstances, a risqué sa vie, et toute autre qu'elle ne serait pas revenue de certaines expéditions qu'elle accomplit en toute sérénité.
L'impératrice, à présent qu'elle n'était plus sous le contrôle de la cour et ne vivait pas davantage sous le despotisme cruel de l'archiduchesse Sophie, pouvait se livrer à tous les sports qui lui convenaient. On sait que la marche — le footing — faisait partie de ces exercices naguère prohibés. Or, au cours d'une de ses lointaines excursions dans le fond de la Hongrie, elle se reposait, à l'orée d'un bois, ayant déjà parcouru, à pied, un nombre appréciable de kilomètres. Venant de la forêt, elle entendit des gémissements à peine perceptibles, qui ne tardaient pas à se transformer en cris, puis en véritables hurlements de douleur. Ramassant, dans ses mains, sa courte robe noire, elle courut vers l'endroit d'où provenaient les cris. Dans une clairière, toute une tribu de tziganes étaient assis en demi-cercle, sur le sol, avec, au milieu d'eux, le chef et la « grand'mère de la tribu ».
La « grand'mère », ici, est la plus âgée d^s femmes de la bande. C'est le seul représentant du sexe faible que l'on respecte, chez les Tziganes, mais son pouvoir, en revanche, se trouve plus élevé que celui du chef même.
Au centre de la clairière, une femme nue, l'échiné en sang, se tordait dans les liens qui la fixaient à un arbre. Graves, calmes, solennels, deux hommes, rythmiquement, la flagellaient avec des verges fraîches. Sans réfléchir qu'elle commettait un véritable sacrilège, en se mêlant à un acte de la vie des Tziganes, sans songer davantage que cette audace elle la pouvait payer de son existence, Elisabeth se précipita vers la femme, se mit entre elle et ses bourreaux et, nettement donna l'ordre d'arrêter la sauvage exécution. Tout de suite la « grand'mère », qui connaissait la souveraine, la prit sous sa protection. Elle voulut l'écarter doucement. Mais Elisabeth tint bon et fit si bien qu'elle obtint la grâce de la femme •
une femme adultère qui subissait la peine qu'infligent toujours les Tziganes aux malheureuses qui, maltraitées chez elles, cherchent ailleurs un peu de consolation ou d'oubli.
La souveraine errante visita également la Grande-Bretagne, où elle comptait de nombreux amis parmi l'aristocratie. Là, encore, c'est un sport qui Tattirait : la chasse au renard. Il lui advint même, au cours de Tune de ces chasses, qui exigent de rudes chevauchées, une aventure au moins pittoresque. Elle poursuivait un renard aux environs de Maynooth-College. Brusquement le renard, qui se dirigeait vers cet établissement, disparut dans un trou existant dans le mur du collège et traversa, à toutes pattes, une partie de foot-ball. Presque aussitôt, un cheval bondissait par-dessus la muraille, portant une femme dont les vêtements ruisselaient. A la poursuite du renard, Elisabeth avait traversé une rivière et, toujours à la poursuite du même renard, elle venait de sauter — un joli saut d'un mètre vingt — le mur de Maynooth-Gollege.
Le directeur s'empressa et, n'ayant rien de mieux à lui offrir, donna à la souveraine un manteau de docteur de l'Université pour remplacer les vêlements mouillés. Elisabeth demanda l'autorisation de conserver ce vêtement et elle ajouta, car elle était infiniment aimable dans ses propos,' qu'elle regrettait de ne pouvoir acquérir, avec la robe, la science des élèves de Maynooth-Gollege.
A vrai dire, ce n'était point là qu'une gracieuse boutade, car Elisabeth, toute sa vie, éprouva frénétiquement le désir de s'instruire toujours davantage. G'est ainsi que jusqu'à sa mort elle se perfectionna dans la connaissance de la langue des nombreux pays qu'elle avait visités et dans lesquels elle persistait à se rendre. Elle parlait, d'une façon absolument pure : l'allemand, le français, l'anglais, l'italien, le grec, l'arabe et le hongrois, pour ne citer que les idiomes qu'elle connaissait jusque dans leurs finesses les plus cachées.
Gomme elle cherchait, dans les sports, une dépense physique qui la détournât un pep de ses constantes inquiétudes,
LF « ROI FOU » LOUIS II DE BAVIKKE COUSIN GERMAIN DE L IMPERATRICE ELISABETH
Phot. Jos. Albert.
elle cherchait, dans le labeur cérébral, une dépense morale qui l'aidât à atteindre au même but.
Ses facilités étaient telles que les différents professeurs qu'elle se donna furent toujours surpris de la rapidité de ses progrès. Son professeur de grec, le docteur Christomanos, le proclama hautement et, plus encore son professeur de hongrois, le docteur Max Falk, aujourd'hui rédacteur en chef du Pester Lloyd. C'est que le hongrois, entre toutes les langues, est, peut-être, la plus difficile à apprendre pour ce qu'elle ne révèle nul point de contact avec aucune autre. Elle cultiva, en outre, et avec succès, les sciences mathématiques, la philosophie et la poésie. On n'ignore point le culte qu'elle avait voué à Henri Heine. Jusqu'au jour où elle tomba sous le poignard d'un assassin, elle ne manquait point d'envoyer, chaque année, un bouquet de roses blanches sur la tombe du poète. Elle fit elle-même maints pèlerinages solitaires au cimetière Montmartre, oii Henri Heine dort son dernier sommeil.
Ce qui semble le plus curieux, c'est que Elisabeth — si malheureuse et si triste — ne pouvait comprendre le pessimisme de Schopenhauer qu'elle tenait pour contradictoire quant à la beauté et à la bonté de la nature. Sans doute, elle n'aimait point qu'on l'enfonçât davantage dans le deuil de pensées où elle se débattait... On en peut dégager, en outre, que cette femme supérieure conserva, dans sa tristesse, la force de ne point conclure du particulier au général et de ne point considérer que la vie était forcément mauvaise parce qu'elle lui avait été cruelle.
Cette raison compte vraisemblablement parmi celles qui 'empêchèrent de répondre à la tentation du suicide, tentaion qui, certainement, l'a hantée. Elle s'exposa si fréquemnent, si indifféremment, si volontairement à la mort, qu'il ;n faut bien conclure qu'elle la recherchait. Un propos [u'elle tenait couramment explique pourquoi elle ne s'est )oint tuée.
— Mourir disait-elle volontiers, c'est s'éteindre, et il faut
s'éteindre en toute sérénité. La beauté ne va pas sans la sérénité et l'on doit mourir en beauté.
Le suicide, le suicide brutal lui paraissait laid. Mais le suicide « en beauté » ! Un soir, en Bretagne, elle crut bien le tenir et ce n'est point par sa faute qu'il lui échappa.
Elle avait loué, à la limite du Finistère et du Morbihan, sur un point solitaire de la côte, battue par l'Océan et par les vents, un vieux château en ruines qui séduisit son esprit romanesque parce qu'il portait cette devise au-dessus du portail :
Un chevalier, n'en doutez pas, Doit ierir haut et parler bas.
On avait restauré vaguement et hâtivement aménagé le castel branlant, et, pour la belle saison, après y avoir dépensé beaucoup d'argent, on pouvait lui livrer une ruine à peu près présentable.
Elle y passa des jours et des soirs d'extase, dans une solitude presque complète, avec un entourage réduit à son strict minimum. Une nuit, elle fut réveillée par une mugissante colère de l'Océan, — une colère comme il sait en montrer sur cette côte, oii se creuse la Baie des Trépassés !... Elisabeth se leva et, accompagnée de deux dames d'honneur, descendit vers la côte. Tout le village y était assemblé, pour apercevoir, à la lueur de l'aube grise, qui montait dans le ciel d'ombre déchevelée, un navire en perdition, échoué sur un récif.
Tout espoir de sauver les malheureux, dont on distinguait à peine les signaux, était perdu. Muette, très pâle, les yeux allumés de la même flamme étrange qui les animait quand elle s'était approchée du cheval meurtrier du comte Festetics. Elisabeth, brusquement, dans un geste subUme et vain, s< jeta à la mer.
Elle fut sauvée par une de ses dames d'honneur, la comtesse G..., excellente nageuse, qui ne put la ramener à la côte qu'après une véritable lutte.
, Ce jour-là, comme jadis, au haras de Festetics, la douloureuse Elisabeth avait espéré mourir en beauté...