LA FUITE D ELISABETH
Etendue sur une chaise longue, près de la fenêtre de sa chambre, Elisabeth avait laissé tomber de ses mains le livre qu'elle lisait et la tête abandonnée sur les coussins, les yeux lointains, évoquait du rêve dans le paysage d'automne que le soleil, tombé sous l'horizon, enveloppait d'une clarté molle et diffuse. Les hautes futaies du parc de Laxenbourg, ouatées de brumes pâles, s'enlevaient en masses incertaines sur l'or atténué du ciel. Un grand silence planait, les oiseaux, dans le soir, laissaient reposer les notes claires de leurs voix, et un léger filet d'eau, en pleurant doucement dans une vasque,, devenait un grand tumulte parmi la torpeur des choses.
Un coup discret fut frappé à la porte, si discret qu'Elisabeth appliquée à l'audition incertaine des mille bruits du silence, ne l'entendit pas. On frappa plus fort. Surprise, inquiète aussi, car ce heurt la troublait dans son rêve, Elisabeth allait répondre, quand le vantail tourna sur ses gonds livrant passage, contrairement aux règles de l'étiquette, à l'archiduchesse-mère.
Elisabeth se levait. D'un signe, tout en refermant la porte, l'archiduchesse Sophie signifia à sa bru qu'il était inutile qu'elle se dérangeât. Elle prit un siège, l'approcha de la chaise longue de rimpératrice, s'assit et déclara nettement : . -^ Je Y^ens, ma fille, causer amicalement avec vous de choses graves.
Obscurément Elisabeth avait senti qu'un combat s'engageait. Mais, bien résolue, cette fois, à tenir tête à la terrible archiduchesse, elle dit, avec, seulement, un tremblement imperceptible dans la voix :
— Je vous écoute, ma mère, de quoi s'agit-il ?
— Voulez-vous me permettre de prendre les choses au début ?
— Je suis à vos ordres.
— Soyez tranquille ; je n'abuserai pas. Donc, voici : après avoir donné naissance à deux filles, la petite Sophie, que nous eûmes la douleur de perdre, et l'archiduchesse Gisèle, âgée aujourd'hui de deux ans et demi...
— Deux ans et trois mois.
— ... Vous avez, enfin, donné le jour à un fils...
— L'archiduc Rodolphe, né, dans ce palais, le 21 août 1858, c'est-à-dire depuis cinquante-quatre jours...
— Vous comptez fort bien ma fille...
Elle avait dit ces mots d'un ton doucereux ; elle ajouta, la voix devenue brusquement cassante :
— Il est regrettable seulement, que, calculant si bien, vous raisonniez si mal.
Elisabeth se dressait, la main crispée sur le dossier de sa chaise longue. Elle déclara contenant l'éclat de sa colère :
— Je ne vous comprends pas, Madame. Que voulez-vous dire ?
— Simplement ceci : vous avez eu cet après-midi une entrevue avec l'empereur et vous avez obtenu de lui que l'éducation de votre fils vous serait personnellement confiée ?
— Oui. Eh bien ?
— Eh bien, je m'y oppose.
— Mais, Madame, c'est mon fils.
A son tour, l'archiduchesse Sophie s'était dressée :
— Ce n'est pas « votre » fils, c'est l'héritier du trône.
Les deux femmes, toutes droites, face à face, se regardaient au fond des yeux, dont elles devinaient la double hostilité, dans la nuit venue.
— Ainsi, Madame, disait Elisabeth rompant brusquement le rude silence, vous me refusez le droit sacré qu'on respecte chez la dernière des femmes du peuple ? Celle-là guide les premiers pas et les premières pensées de son enfant, et moi...
— Vous, parce que vous êtes impératrice, vous ne pouvez le faire. C'est bien cela. Et puis, ma fille, il faut que je vous le dise, vos idées... libérales seraient néfastes à celui qui, demain, devra monter sur le trône des Habsbourg. II faut que la tradition soit perpétuée et vos fâcheuses tendances ne sauraient la maintenir dans l'esprit de votre enfant. Aussi, l'ai-je fermement décidé, vous n'élèverez pas votre fils.
— L'empereur, pourtant, m'y autorise.
— Et moi, je ne le veux pas.
Elisabeth s'était laissé tomber sur un fauteuil, les mains croisées entre les genoux, la tête basse, les yeux mouillés de larmes, elle disait :
— Je sais. Madame, quelle est votre influence sur mon mari, je la connais, hélas ! pour l'avoir douloureusement éprouvée. Je ne lutte donc pas, Madame, vous le voyez, je supphe, et, vous le voyez aussi, pour la première fois, devant vous, je m'abaisse jusqu'aux larmes.
— Je sais que vous me haïssez.
— Que vous importe, puisque je m'humilie et que je reconnais votre puissance ? Je ne tenterai plus rien contre vous. Madame, je vous le jure. Mais, je vous en prie, laissez-moi mon enfant, mon cher petit Rodolphe, qui sera la consolation de la vie morne et désolée que vous m'avez créée.
Un rire sec et ironique répondit à cette humble prière.
— Des consolations!... Mais de quoi? Mais pourquoi?... Vous devriez être la femme la plus heureuse du monde... Voilà donc votre marotte qui vous reprend, votre marotte de femme incomprise et délaissée? Délaissée, certes, vous mériteriez bien de l'être. Ce serait la juste peine de l'ennui et de la gêne que vous provoquez autour de vous avec votre par-
pétuelle pose de martyre. Allons, quittez cet air d'enterré^ ment, ma fille. Nous sommes seules, ici. Et vous savez bien que ces allures-là ne me touchent guère.
— Vous avez raison, Madame. J'avais pensé un moment qu'une mère pouvait s'adresser, sans crainte, à une autre mère, que peut-être, si éloignées l'une de l'autre que nous fussions, nous allions trouver, dans la maternité, un terrain d'entente. J'avais oublié que votre furieux égoïsme domine tout autre sentiment.
— Ma fille, vous m'insultez.
— Soit. Mais du moins, puisque j'ai la douloureuse occasion de vous dire ce que je pense, j'irai jusqu'au bout, bien qu'il m'en doive coûter.
Et Elisabeth parla. Elle reprocha à l'archiduchesse Sophie la façon abominable dont elle avait élevé son fils et, à la grande indignation de celle-ci, montra une clairvoyance telle que l'archiduchesse-mère en fut effrayée. Il lui semblait que c'était sa conscience qui lui criait ses crimes de lèse-maternité. Aussi, s'étant reprise, coupa-t-elle court à ce réquisitoire en quittant la chambre dont elle referma violemment la porte derrière elle.
Directement, elle se rendit au cabinet de l'empereur et lui raconta, dans une vive agitation, la dernière partie de la scène qu'elle venait d'avoir avec Elisabeth. Bien entendu, elle la rapporta à sa manière, c'est-à-dire en proclamant que la jeune femme avait accusé l'empereur, en termes violents, d'être un mauvais époux et un mauvais souverain et que ses accusations s'étaient manifestées avec force renfort d'insultes à son adresse, à elle, l'archiduchesse-mère. Elle monta si bien son fils contre la malheureuse Elisabeth que, le soir même, l'empereur retirait à sa femme la parole qu'il lui avait donnée et confiait, peu de jours plus tard, le petit archiduc Rodolphe et sa nourrice à 'une gouvernante choisie par l'archiduchesse Sophie, laquelle, plus tard, poursuivant la mise en œuvre de la méthode employée pour l'éducation de son fils, devait donner au jeune prince, en manière de maréchal
de la cour, le comte Bombelles, fils et digne continuateur du Bombelles qui avait élevé François-Joseph.
On comprendra le désespoir — l'impuissant désespoir — de la pauvre Elisabeth, quand on saura qu'elle avait reporté toutes ses facultés d'aimer sur son fils. Elle avait bien une fille, l'archiduchesse Gisèle, mais, fait étrange chez une créature qui possédait de si grandes qualités affectives, Elisabeth n'aimait point sa fille. On peut même dire que, jamais, elle ne l'aima.
Elisabeth, quand disparut dans la tombe le petit cercueil, tout couvert de roses blanches, de sa première née, avait éprouvé la sensation d'un vide si profond qu'il lui sembla qu'elle n'y pourrait plus retrouver son cœur. La naissance d'une seconde fille — cette fois encore elle avait espéré un fils — lui devint une nouvelle désillusion et ne réussit pas à lui faire retrouver ses facultés de tendresse. Elisabeth continua de pleurer la petite Sophie, morte, et n'aperçut point à côté d'elle le sourire, bien vivant, de la petite Gisèle. La pauvre enfant, qui n'avait point pénétré dans la vie par la porte des caresses, ouverte plus tard à son frère Rodolphe, et, plus tard, encore, à sa sœur, Marie-Valérie, demeura toujours en marge du cœur de sa mère.
La naissance de Rodolphe, au contraire, tira complètement Elisabeth de sa tristesse et, d'un seul coup, la remonta sur le pavois de l'allégresse maternelle.
Cette fois, c'était un fils, le fils tant désiré. Sans doute,
elle ne pensa point que la naissance de cet enfant mâle allait
lui ramener François-Joseph, mais il lui vint une fierté, une
fierté profonde et douce, d'avoir mis au monde l'être qui
accéderait au trône impérial et royal d'Autriche-Hongrie et
!| régnerait sur un grand peuple. Elle ne pensa plus qu'à
•peine au petit cercueil blanc. Elle oublia presque qu'elle
' avait pleuré sur la tombe de son cœur. La fille morte, le mari
détaché d'elle, elle ne les apercevait plus qu'à la lueur de
il lointains souvenirs. Elle avait un fils. Ce fils serait empereur.
Il allait lui donner toutes les joies d'amour, toutes les joies de fierté.
Seulement cet empereur-là — et elle connaissait l'influence que les mères peuvent exercer sur les souverains comme sur les autres hommes !... — elle le voulait, par elle, sa mère, bon, loyal et juste. Avec quelle ardeur, après lui avoir donné le jour, elle allait s'employer à donner une conscience à son enfant !... Toute sa vie recommençait : du moment où son fils était né, elle naissait, enfin, elle-même au bonheur.
Elle comptait seulement sans sa belle-mère, qui, cruellement, devait lui arracher la pensée de son enfant comme déjà, elle lui avait enlevé le cœur de son mari.
Et dans la nuit, tombée sur les hautes futaies du parc de Laxenbourg, elle pleura les larmes les plus amères peutêtre, qu'elle eût jamais versées dans le cours de son existence meurtrie...
Les conséquences de l'éducation néfaste que l'archiduchesse mère flt donner au fils d'Elisabeth, on les connaît. On sait la fin tragiquement volontaire de l'archiduc Rodolphe, à Mayerling, on n'ignore pas davantage dans quels débordements le faible prince vécut. Tout cela, plus tard, au lieu de le reprocher à l'archiduchesse Sophie, on l'imputa à Hmpératrice. Il ne manqua point de gens pour déclarer, à la campagne, à la ville et à la cour, que si la souveraine s'était occupée de l'éducation de son enfant, le drame ne se serait point produit, à l'issue d'une existence manquée. Comme bien on pense, Elisabeth fut atteinte, très certainement, par ces propos, car son entourage s'employa tant qu'elle vécut à lui torturer la pensée et le cœur. Du moins ne s'en aperçuton jamais. Les pires allusions ne lui arrachèrent pas une plainte, et, lorsque la mort terrible de son enfant le plus cher vint l'écarteler vive, elle n'eut que des paroles de consolation pour son mari, à qui, pourtant, elle aurait si bien pu retourner les accusations odieuses que l'on dirigeait contre elle.
Mais nous sommes encore loin, fort loin de cette période
dramatique, qui révéla tant de grandeur d'âme et de généreux stoïcisme chez la fille du duc Maximilien en Bavière.
Pour l'instant, Elisabeth nous apparaît seulement comme une pauvre petite femme, soulevée sous le joug, pour retomber bientôt, brisée par le trop rude effort. Elle n'attendait plus rien de la vie matrimoniale, mais comme sa pensée, depuis le jour de mai où elle avait rencontré François- Joseph dans le parc de Possenhofen, était sevrée de tout roman d'amc^r, elle aimait encore, tout au fond d'elle-même, le mari qui la faisait tant souffrir. L'année 1859, qui vit la campagne d'Italie, au cours de laquelle l'Autriche devait perdre la Lombardie, une de ses plus belles provinces, fit monter un regain de tendresse et de pitié dans la prairie désolée de son cœur.
François-Joseph, qui affectionnait fort son pays et montrait, on le sait, un goût particulier pour le métier des armes, s'en fut guerroyer avec ses troupes et, sans souci du prix de son existence, risqua sa vie avec une simple et glorieuse intrépidité. Combien de fois, Elisabeth, confinée au fond de la Hofburg, ne trembla-t-elle point devant les visions de la guerre qui lui montraient son mari intrépide jusqu'à la témérité ! Et, très fort, dans une palpitation où se mêlaient la crainte et radmiration et tout le renouveau de son mcienne offrande, son cœur douloureux bondissait dans sa poitrine.
Un jour, surtout, elle crut défaillir quand elle apprit que [a veille, au cours d'un des plus sanglants combats de la sampagne d'Italie, François-Joseph s'était mis à la tête d'un bataillon de chasseurs, qu'il avait entraînés dans une charge triomphale avec ces simples mots :
— En avant, mes braves ; moi aussi j'ai à perdre une femme et des enfants...
Vraiment ce jour-là, tremblante et joyeuse à la fois, elle
pensa presque trouver, à l'issue de la guerre, un mari
epentant et qui lui reviendrait. Aussi, comme, plus tard, elle
"levait pleurer avec lui la perte de leur fils, se fit-elle consola-
trice et tendre quand il revint et tenta de panser, dans la fierté impériale, le reflet de la blessure qu'avait reçue la patrie.
Sa dernière illusion, son retour d'illusion, plutôt, ne devait pas résister à l'inconsciente férocité que déployait François-Joseph dès que son instinct et son désir se trouvaient en jeu. Pourquoi cette aventure amoureuse devaitelle laisser Elisabeth, plus que les histoires précédentes — souvent même plus brutales — pantelante et brisée ?... C'est, sans doute, que la déception devenait double pour ce qu'elle abîmait une espérance de fraîche date élevée sur les cendres des espoirs consumés de jadis. Et puis le cœur n'est point capable d'une éternelle résistance. La souffrance ne lui fait point des muscles : elle les lui brise, sous des coups trop souvent répétés. Le cœur d'Elisabeth était à bout de forces : il se déchira...
C'est en 1860, alors que la blonde souveraine, dans toute la lumière de son éclatante beauté, venait d'atteindre ses vingt-trois ans, qu'un événement sentimental se produisit, qui ouvrit pour la jeune femme une période de dégoût si définitif que, non divorcée devant la loi des hommes, elle le devint, du moins, devant la loi de sa volonté.
A cette époque, — quelques semaines après le retour de l'empereur, retour qui se manifestait au milieu de troubles intérieurs particulièrement violents, — Vienne vit débuter, au Burgtheater, une actrice, M""*" Roll, qui arrivait de province, que personne ne connaissait et qui ne s'imposait point davantage par son talent. Seulement elle était radieusement et complètement belle, autant de corps que de visage. Il semblait difficile de rencontrer une beauté plus merveilleusement accomplie. Ce qui surprenait le plus la capitale autrichienne, c'est que personne ne pouvait découvrir le puissant protecteur qui imposait cette jolie femme sur la scène du théâtre impérial. Evidemment, on avait bien parlé de l'em-^ pereur, mais aucune apparence de réalité n'était venue confirmer ce soupçon. Et jpuis le souverain semblait si affecté dé
l'impératrick e
rhot Le Cadre.
ELISABETH, d'après AVINTERHALTER
la perte de la Lombardie, il se débattait, en outre, dans des troubles d'ordre si graves qu'on ne pouvait point s'arrêter à l'idée que d'aussi frivoles préoccupations l'agitassent.
On continua donc à chercher. Pendant la saison d'hiver de 1860-1861, ce fut la question des salons : a Qui était le protecteur de M°^ Roll ? » C'était le « As-tu vu Lambert ? « de Vienne. On s'abordait en soirée, au restaurant, dans la rue par cette question promue à la dignité de scie nationale : « Le connaît-on ? » Mais « on » ne le connaissait toujours point. Le temps des vacances arriva. On apprit que la belle comédienne \illégiaturait à Ischl, où résidaient l'empepereur et la famille impériale. On se réjouit fort du choix que venait de faire M™° Roll. Ischl est une résidence mondaine de peu d'étendue et dans laquelle tout le monde se connaît. Il devenait donc difficile que la vie intime de M""* Roll échappât au réseau d'informations tissé patiemment autour d'elle. Elle n'échappa point longtemps, en effet. Moins d'une semaine s'était écoulée qu'on apprenait, enfm, parmi la stupéfaction générale, le nom du mystérieux personnage, de l'amoureux-fantôme. On ne dit point le nom : l'étonnement fut tel qu'on le cria. On le cria même si fort que l'écho en retentit jusque dans la chambre close de l'impératrice : le protecteur de M^"^ Roll, c'était l'empereur.
Sans dout^, comme nous l'avons dit, le cœur d'Elisabeth était à bout de résistance, sa volonté à bout de résignation* Elle souffrit si fort que, elle aussi, elle cria. Sans plus tarder, elle s'en fut trouver son mari et lui déclara qu'il devait choisir entre elle et M""* Roll. Si M^- Roll ne quittait pas Ischl dans les vingt-quatre heures, la souveraine laisserait la place à la favorite.
Les passions de François-Joseph, à cette époque où il n'avait pas encore rencontré la femme. — M™* Schratt. ^ qui devait le fixer, ne poussaient point leurs racines à une telle profondeur qu'elles ne fussent susceptibles de transplantation. Le mari sembla donc céder à la femme courroucée et, le lendemain même, M"'^ Roll disparaissait de la
ville, impériale. Il convient d'ajouter qu'elle ne s'installait as assez loin pour que l'empereur ne pût lui rendre couramment de tendres visites. Elisabelli ne fut point dupe du subterfuge. Elle ne revint pas, toutefois, sur ce pénible sujet. Elle attendait, avec la patience entêtée que provoque une idée fixe, qu'une occasion nouvelle, où elle n'aurait point, comme ici, le rôle ridicule, lui permît d'affirmer hautement son divorce volontaire d'avec son mari.
Cette occasion, recherchée par l'impératrice, ne devait point tarder à s'offrir. Elle survint au mois de novembre de cette même année 1861.
François-Joseph, certain matin, quittait Vienne, avec quelques gentilshommes de la cour, à destination de Mûrzzuschlag, où il devait chasser. La rentrée se trouvait fixée, ainsi que cela se pratiquait d'ordinaire, au soir du même jour, à la suite de la petite orgie traditionnelle dans laquelle des dames, requises spécialement à Vienne, donnaient la réplique aux buveurs impériaux. Le soir tomba. François-Joseph ne revint pas. Le lendemain, à la fin de l'après-midi, les chasseurs impériaux débarquèrent à la Sûdbahnhof de Vienne, mais l'empereur ne figurait point parmi eux. On donnait des raisons vagues : François-Joseph, fatigué, suivant les uns, souffrant suivant les autres, demeurait un jour de plus au pavillon de Murzzuschlag pour s'y reposer et se remettre. Un courtisan se montra moins discret que ses compagnons. Après le repas, en tête à tête avec sa femme, fraîchement épousée, la comtesse de K..., il ne résista point au déèir de satisfaire la curiosité de la jolie personne qui le questionnai! audacieusemcnt.
Voici ce qui s'était passé. En cours de chasse, l'empereuî avait rencontré une petite paysanne, — un joli fruit vert, — toute menue, toute fine, quinze ans à peine, et faite à damnei, u;i saint. Bien entendu, François-Joseph résistait mal ai désir que cette enfant provoquait en lui. Il s'était approché avait tenu, à la, fillette, de galants propos et, comme celle-c se refusait à les écouter davantage, François-Joseph la faisai
enlever et conduire au pavillon de chasse, où on l'enfermait. Le soir, on avait tout essayé pour apprivoiser la sauvageonne. Amabilités, gentillesses, cadeaux, Champagne, rien ne la réduisit. La petite connaissait mal son histoire et prétendait ne point souscrire au droit du seigneur. Le lendemain, de
( force, Tempereur parvenait à ses fi^s et priait les courtisans de regagner Vienne saris lui, car il prétendait consacrer vingt-quatre heures à « consoler » l'enfant. Dès qu'elle fut en possession de ce « potin » de haut choix,
lia comtesse de K... gagna les appartements de l'impératrice où, ainsi que l'étiquette l'y obligeait, Elisabeth offrait le thé,
i chaque soir, aux dames de sa cour. Dame d'honneur, la
! jeune comtesse de K... y possédait naturehement ses entrées.
ILa jolie petite écervelée avait juré à son mari de ne rien révéler de ce qu^iï lui apprenait. Mais, confier un secret n'est-ce point donner l'exemple de l'indiscrétion?... Et
^M"** de K... suivit ponctuellement l'exemple que venait de lui donner son mari.
I . Au centre d'un groupe qu'elle s'arrangea pour former non loin de l'impératrice, elle rapporta^ en l'enjolivant, la sca-
ibreuse anecdote, parmi les rires étouffés et les exclamations retenues de ses frivoles amies. Elle fit si bien que la souveraine, qui devisait dans un cercle voisin, ne perdit pas un
[lïiotdia récit. La petite comtesse escomptait une protestation, î un. cri et — que savait-on? — peut-être, joie suprême, une isyncope de la souveraine. Elisabeth pâlit imperceptiblement.
I Ce fut tout. Quand le récit scandaleux fut achevé, elle s'ap-
i procha de la comtesse de K..., s'entretint ave€ elle de choses
1 indifférentes et finit par déclarer, aux le ton le plus naturel du monde :
r — Vous m'excuserez, mesdames, d'abréger quelque peu
- la durée de ma réception, ce soir, mais je me sens fatiguée
'Ri je désire prendre du repos.
Le baise-main eut lieu, comme de coutume, et les doigts
li d.e l'impératrice ne tremblèrent pas sous les. lèvres de la
•ci^CQmtesse de K... Mais à, peine i=» . *"t-elle retombée sur
la dernière invitée que la souveraine, la voix changée, les yeux brusquement cernés sous l'impression d'une violente angoisse appela la vieille nourrice qui l'avait élevée et qu'elle avait amenée de Possenhofen.
— Prends un sac de voyage, lui dit-elle, mets-y les objets ies plus indispensables et tiens-toi prête à sortir. Nous partons.
— Ce soir ?
— Ce soir.
— Pour... longtemps?
— Pour toujours.
— Lisbeth !...
— Va et fais ce que je te dis.
Un quart d'heure plus tard, sans avoir éveillé les soupçons, les deux femmes sortaient de la Hofburg, hélaient une voiture, se faisaient conduire à la gare du Midi et prenaient, au hasard, le premier train qui passait.
Le lendemain seulement, la femme de chambre de la reine avisa l'archiduchesse-mère que l'impératrice n'avait point passé la nuit dans ses appartements. L'archiduchesse Sophie mena une enquête rapide, apprit l'incartade de la comtesse de K..., et, ne doutant point que la « petite oie bavaroise n se fût enfuie, avertit sans retard le chef de la police. Une heure ne s'était pas écoulée que l'archiduchesse Sophie apprenait le départ de l'impératrice, par la voie de la Siidbahn, soit pour le château de Miramare, soit pour prendre, à Trieste, où mouillait le yacht impérial, une direction plus lointaine. Une dépêche fut lancée sur Trieste afin d'interrompre à tout prix le voyage de l'impératrice et d'empêcher le yacht de prendre la mer. En même temps on chauffait un train spécial, qui emmenait, vers Trieste, un haut fonctionnaire de la cour. C'est bien là que se trouvait l'impératrice. Immédiatement, elle avait voulu monter à bord et partir pour n'importe quelle exotique destination. Prévenu, le commandant prétextait une avarie légère dans la machinerie pour gagner
une journée, ainsi que rarchiduchesse-mère le lui prescrivait.
C'est à bord, pourtant, que, dans le port de Trieste, le fonctionnaire de la Hofburg trouva l'impératrice. Que se passa-t-il entre elle et lui ? La chronique demeure muette sur ce point. Il est probable qu'il tenta de la détourner de sa décision en lui montrant quel scandale allait rejaillir jusque sur elle — surtout sur elle qui ne serait pas là pour se défendre — d'une telle aventure. Si ces propos furent tenus, comme on peut le supposer, ils durent mal toucher une femme convaincue de son bon droit et dédaigneuse, autant qu'elle l'était, du qu'en dira-t-on. Il semblerait plutôt qu'elle craignît que l'on imputât sa fuite à la crainte d'une explication avec son mari et avec sa belle-mère.
Bref, le lendemain, sans qu'on eût ébruité son départ, elle rentrait à la Hofburg. Une scène terrible se déroula entre les trois personnages du drame : le mari, la femme, la bellemère. On affirme que François-Joseph, reconnaissant ses torts, mais craignant surtout le scandale, se traîna aux genoux d'Elisabeth, implorant peureusement son pardon et, comme un enfant, promettant qu'il ne recommencerait plus. Même, dit-on, il osa, pour la première fois, affronter la colère de sa mère, lui reprochant sa dureté, son injustice envers Elisabeth, et s'accusant, lui-même, de faiblesse et de lâcheté. Rien ne put ébranler la ferme résolution d'Elisabeth. Tout ce qu'elle consentit fut que l'on donnât une apparence offi- ^cielle à son départ, car elle se refusait, à présent, même à jouer le rôle d'impératrice devant une cour qu'elle méprisait autant que celle-ci l'avait martyrisée.
Dans la nuit même, un médecin de grand renom, professeur à la Faculté de Vienne, le D'" Skoda, fut appelé à la Hofburg. Malgré la répugnance qu'il montrait pour l'exécution de la volonté impériale et malgré la résistance qu'il lui opposa, il se décida, après une longue discussion, à signer un bulletin de santé déclarant que l'impératrice, atteinte
d'une affection pulmonaire, devait quitter Vienne au plus tôt pour un pays moins rigoureux dans son climat.
Le lendemain même, ElisabeUi, accompagnée à la gare par les liants dignitaires de la cour, quittait sa capitale, pour gagner Anvers où un yacht rattendait, sous pression, prêt à la conduire vers le soleil des îles Madère. Dans le train impérial, PrançoisJoseph monta avec Fimpératrice. Il ne devait la quitter qu'à Bamberg, en Bavière.
Quand il eut pris congé d'elle, Elisabeth colla son front contre la vitre et regarda passer, dans la nuit tombante, un paysage d'automne tout ouaté par les brumes du couchant. C'étaient les forêts de Bavière, des forêts toutes pareilles à celle de Possenhofen, à cette forêt qui avait vu naître son rêve, aujourd'hui brisé, et qui défilaient devant elle par un crépuscule d'automne, tout semblable au soir de Laxenburg qui lui avait vu prendre son enfant.
Et tandis que, respectueuse du silence de la triste fille qu'elle avait élevée, la vieille nourrice se tenait immobile dans un angle du wagon-salon, l'impératrice d'Autriche, reine de Hongrie, doucement, tout doucement, avec dans la gorge d'imperceptibles sanglots, pleura sur sa vie perdue...