LE MYSTÈRE DE MAYERLING. — LES
L'archiduchesse Stéphanie
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Phot. Jcnilv.
Le Comte Bombelles
Mayerling, le rend
Il rus DU DRAME ET SON DÉCOR
hiduc Rodolphe
La baronne Marie Vetschera
liasse et d'amour
Le cocher Bratfisch
Habsbourg, conclut, sans hésitation possible, au suicide de S. A. I. et R. Rodolphe, archiduc d'Autriche, né à Vienne, le 21 août 1858, décédé à Mayerling, dans la nuit du 29 au 30 janvier 1889, à la suite d'un coup de fusil de chasse dont il se fit sauter la cervelle.
Donc, le 29 janvier, Rodolphe ayant écrit à la Vetschera pour lui signifier une rupture définitive, rencontrait celle-ci
— préalablement armée d'un rasoir qu'elle avait fait aiguiser
— sur la route de Mayerling et arrivait avec elle à son rendez-vous de chasse. Le lendemain matin, dans la chambre à coucher de Rodolphe, à Mayerling, on découvrait deux cadavres étendus sur un lit ravagé : celui de Rodolphe, la tête éclatée, et celui de Marie Vetschera, étranglée.
Que s'était-il passé exactement entre le moment oii la Vetschera montait dans le fiacre de Bratfisch pour y retrouver son amant, et celui où on les découvrait, elle et lui, morts brutalement sur leur couche d'amour?...
Nous pourrions résumer, ici, les différentes hypothèses que fit fleurir ce drame. Il nous paraît plus intéressant, et plus loyal aussi, d'essayer de dégager la vérité, au moyen de deux éléments : d'abord, la logique ; ensuite, — et surtout! — le récit que nous tenons d'un vieil homme qui appartenait à la cour de Vienne lors du drame de Mayerling et touchait de fort près la personne de l'empereur. Comme son récit est d'accord avec la logique nous l'accueillons volontiers et, si nous n'aflirmons point qu'il soit officiellement authentique, on conviendra, du moins, après l'avoir lu, qu'il comporte de telles garanties qu'on l'imagine facilement très voisin de la vérité.
Tout porte à croire que, contrairement à sa première intention et à rencontre aussi du contenu des lettres qu'il leur avait envoyées, Rodolphe ne fit aucune « communication grave » à ses deux amis. La soirée se passa comme se passaient toutes les soirées entre les quatre intimes, c'est-à-dire que, sous le regard impassible de la Vetschera, les trois hommes absorbèrent autant de Champagne et d'alcool qu'ils
en pouvaient contenir. D'après les déclarations de Loschek, Rodolphe, en état d'ivresse avancée, se retira vers dix heures du soir en compagnie de la Vetschera, qui le soutenait.
On avait décidé une partie de chasse, pour le lendemain, de bonne heure. On devait être prêt à partir dès six heures du malin. Donc, à cinq heures, Loschek, qui, dans la nuit, avait été réveillé par le bruit d'un coup de feu qu'il attribua au fusil de quelque garde-chasse, se trouvait dans le cabinet du prince impérial. Il n'éveillait point son maître, celui-ci, souffrant d'insomnies, se levant toujours à l'heure exacte qu'il se fixait. Pourtant, à cinq heures et demie, Loschek crut de son devoir de heurter légèrement la porte. Pas de réponse. Il frappa plus fort. Môme silence. Il essaya alors de tourner le bouton. Contrairement à toutes les habitudes de Mayerling, le prince — ou la Vetschera — avait poussé le verrou. Loschek s'en fut prévenir Philippe de Cobourg et le comte Hoyos qui, après d'inutiles appels, firent sauter la serrure et pénétrèrent dans la chambre. On sait quel spectacle les y attendait. Il paraît que, en outre du coup de feu dans la tête," le prince portait sur une toute autre partie du corps, une affreuse blessure et que le lit se trouvait inondé de sang.
Voici donc ce qu'on suppose. Rentrés dans la chambre, Rodolphe, qui, parmi les fumées de l'alcool, oubliait le serment fait à son père, et Marie Vetschera, qui, dans ces occasions plus qu'en toutes autres, le tenait sous la domination de ses charmes et de ses sortilèges sensuels, s'étaient rués éperdumont à l'amour compliqué, — le désordre particulier du lit en constituait la garantie. — Puis, las de toutes manières, ils avaient dû s'endormir lourdement. Mais, bientôt, sorti de la torpeur de l'ivresse et de la fatigue venue des excès physiques, Rodolphe, repris par le mal d'insomnie, songeait à tout ce qui s'était passé, et que, par la faute de la Vetschera, il manquait à sa parole de gentilhomme et à sa parole de soldat. Il aurait alors réveillé sa maîtresse et, dans un de ces accès d'hallucination, qui le prenaient fréquemment, se serait accusé devant elle, et aurait déclaré qu'il allait partir
pour ne plus jamais la revoir. Dans son exaltation môme, il aurait commencé à se vêtir. La Vetschera, alors, l'aurait attiré à elle afm de le reprendre. Rodolphe, insensible, pour la première fois, aux charmes offerts et provocants de sa maîtresse, maintenait sa décision. La Vetschera sentit la partie perdue et, dans un geste qu'elle donna pour une dernière caresse, la cruelle fille d'Orient, au moyen du rasoir acquis à Vienne, mutila de manière terrible le malheureux archiduc. Fou de douleur, Rodolphe se jetait sur sa maîtresse et l'étranglait, puis, prenant son fusil de chasse, en ayant soin de faire couler une goutte d'eau sur la charge pour rendre l'effet foudroyant, ii s'introduisait le canon dans la bouche et se faisait sauter, du même coup, la cervelle et la boîte crânienne.
Cette hypothèse, qui justifie l'achat, invraisemblable autrement, du ras.oir de la Wiedner-Hauptstrasse, légitime, du même coup, le geste de Rodolphe, car, sans des circonstances tout à fait particulières et d'ordre purement physique, les morphinomanes ne rencontrent jamais, en eux, la force de se suicider.
Et Rodolphe était morphinomane autant qu'on le peut être.
Le prince de Cobourg et le COJiite Hoyos — et ici nous sortons du domaine hypothétique pour rentrer dans la réalité — refermèrent la porte sur les deux cadavres et la cade nassèrent, puis ils obtinrent du seul témoin immédiat, avec eux, le valet de chambre Loschek, qui adorait son maître et fondait en larmes, qu'il ne révélerait la vérité à qui que ce fût et sous aucun prétexte. Alors seulement, le prince Phi lippe, qui connaissait la violente antipathie que l'empereur professait quant à sa personne, pria le comte Hoyos de se charger du funèbre message pour la Hofburg. Le comte Hoyos fit atteler, se rendit à Baden, sauta dans le premier train descendant sur la capitale et se présenta de bon matin, au palais impérial. Lcà, n'osant affronter directement l'empereur, il demanda à parler à l'impératrice.
Dès qu'Elisabeth vit entrer le comte chez elle, à une heure
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aussi anormale, en tenue de chasse et les traits bouleversés, elle eut un cri, un cri de mère blessée dans la chair de son petit :
— Il est arrivé malheur à mon fils.
Le comte Hoyos abaissa la tête en signe d'acquiescemenl. Pour ne point montrer que ses jambes lléchissaient l'impératrice s'assit, et désignant un siège à son visiteur, elle dit d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir :
— Vous pouvez parler, comte. Je suis forte, soyez tranquille, et vous me voyez prête à tout entendre.
Les yeux mi-clos, cette mère, si tendrement, si nerveusement mère, écouta le terrible récit en impératrice, sans un tressaillement, sans une larme.
Quand le comte Iloyos eut cessé de parler, elle sembla seulement accomplir un grand effort pour jeter des paroles hors de ses lèvres. Pourtant, elle questionna :
— Vous n'avez rien dit à l'empereur?
— Non, madame. Mais si Votre Majesté le désire...
■ — N'en faites rien, monsieur. Je vous remercie de vous être adressé d'abord à moi. C'est de moi seule que l'empereur peut apprendre une semblable nouvelle.
Et sans aide, presque sans chanceler, elle gagna les appartements de François-Joseph. L'empereur travaillait dans son cabinet avec l'officier de service. Elisabeth pria le souverain de se séparer un moment de l'officier.
Les époux impériaux étaient seuls, face à face, ce qui ne leur arrivait plus depuis des années...
Quand, une heure plus tard, le comte Hoyos fut appelé auprès des souverains, il trouva l'impératrice, blanche, d'une blancheur de marbre, mais calme et digne et tenant dans les siennes, la main de l'empereur. Le pauvre homme, vieilli de dix années, s'effondrait sur son bureau, les yeux rouges, le visage inondé de larmes, de minces sanglots brisés, hoquetant au fond de sa gorge.
Il se fit répéter le tragique récit par le comte Hoyos, l'interrompant de sanglots profonds et de cris de désespoir. Sur
les derniers mots du comte, un grand silence plana, rompu seulement par l'empereur qui pleurait à petit bruit.
Ce fut rimpératrice qui parla la première. Oubliant toute rancune, négligeant même qu'elle rendait, au fond d'ellemême, sa belle-fille responsable, en partie, de ce qui se produisait, elle dit simplement :
— Il faudrait prévenir l'archiduchesse Stéphanie.
Au bras de sa femme, François-Joseph se traîna, au long des vastes corridors, jusqu'aux appartements de l'archiduchesse. Celle-ci était à sa toilette ; elle arriva en saut de lit, surprise d'une telle visite. L'aspect du couple impérial lui donna à penser que quelque chose de terrible la frappait. On ne lui dit la vérité — ce fut encore Elisabeth qui parla — ■ qu'avec les plus grands ménagements. Pourtant, elle tomba sans connaissance. François-Joseph s'agenouillait près de sa belle-fille et lui disait des mots d'enfant. Elisabeth prit sur elle de le renvoyer.
— Tu souffres trop, François, lui dit-elle, il faut tâcher de te reposer.
Elisabeth resta seule avec cette bru qu'elle n'avait jamais aimée, avec cette femme qu'elle accusait d'avoir fait le malheur de son cher Rudi, mais pour laquelle, à présent, elle ne ressentait plus qu'une profonde pitié.
Ce qu'elle fut, pendant ces jours terribles, pour son mari et, môme, pour sa belle-fille, pour ces deux êtres qui, de façon différente, l'avaient rendue si malheureuse, voilà ce qui devient impossible à dire. L'empereur le sentit avec tant de force, malgré son habituelle indifférence, qu'il tenta de l'exprimer dans un ordre du jour à la population. On y trouve^ en effet, ces mots :
« Ce que je dois, au cours de ce temps si douloureux, à ma femme bien aimée ; quelle profonde consolation elle m'apporta, par sa présence et son exemple, je ne pourrais ni le décrire, ni l'exprimer. C'est à elle, et à elle seule, que je dois de n'avoir pas succombé au désespoir. »
Dans ce terrible drame, qui brisa définitivement son cœu.r
et sa vie, la pitié dont Elisabetli entoura François-Joseph eut un double mobile. D'abord il lui parut que l'homme désemparé, qui expiait si cruellement ses fautes, et qui s'accusait d'avoir tué son fils, devenait profondément pitoyable ; ensuite elle imagina qu'elle devait se faire douce — c'était, dès longtemps, son idée fixe, que la mort de Rodolphe exaspéra — pour le représentant d'une famille dans laquelle elle avait introduit le germe de la folie.
Ce fut par un morne après-midi d'hiver, sous un ciel bleme^ les horizons les plus proches noyés dans une brume lourde et grasse, que le cercueil de Rodolphe quitta le rendez-vous de chasse et d'amour de Mayerling, au pas de deux chevaux lents, tirant un fourgon noir sans décor et qu'escortaient, seulement, six gardes-chasse portant des cierges dont la petite flamme jaune s'éteignit tout de suite sous le vent. Deux jours plus tard, le corps du pauvre prince, escorté par tous les Requiem des paroisses de l'Empire, — à l'exclusion de la paroisse d'Ischl, dont le curé avait refusé de prier pour un suicidé, — reposait, à Vienne, dans le couvent des Capucins, au milieu des monuments, élevés dans le caveau du Neuer- Markt, à tous ses ancêtres.
Le cadavre de la Vetschcra ne fut enlevé que le surlendemain. On l'amena, de nuit, à Trieste, d'oii il partit immédiatement, éclairé, entre deux fourgons, par la lueur des falots des seuls hommes d'équipe, à destination de Venise. C'est de cette dernière ville que la baronne de Vetschera fit part de la « mort subite » de sa fille. Puis le corps fut expédié, au grand jour cette fois, jusqu'en terre de Bohême, oiî les Vetschera possèdent un caveau de famille. C'est là que dort son dernier sommeil, la jolie fille qui paya de sa vie le rêve ambitieux qu'on avait formé pour elle : la nuit bleue de ses cheveux ne s'est jamais éclairée des lueurs dorées de la couronne impériale.
Sur l'emplacement du petit château de Mayerling, par ordre de l'impératrice et de l'empereur, on éleva un couvent de femmes. Ces « purificatrices » sont des Trappistines. Elles
ne parlent jamais, car la règle est toute d'absolu silence, sauf pour dire, quand elles se rencontrent à l'ombre froide du cloître :
— Ma iSœur, il faut mourir!...
Pour Elisabeth, qui, un moment, avait cru trouver près de son Rudi bien aimé, au moins une apparence de repos, elle reprit, désolée, brisée, desséchée dans les sources mtoeis de la vie de son cœur, sa vie inquiète d'impératrice errante.