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LES PETITES-FILI.ES ET LES PETITS-GENDRES DE FRANÇOIS-JOSEPH

Phot. Pietzner.

( Elisabeth, fille de l'archiduc Rodolphe et son mari, Otto de Windischgraetz

P!iot. Heinrich.

Elisabeth, fille de l'archiduchesse Gisèle et son mari, le baron Seelried

mais il découvrait moins de force, moins de vitalité pour les soutenir et les faire triompher quand môme.

Douloureusement, il s'apercevait, diminué par ses parents et alliés, dans sa dignité, diminué, aussi, dans sa puissance, par les luttes intestines de Tempire, qui, désagrégeant la monarchie, atténuaient, du môme coup, le pouvoir du monarque.

Ses forces de vieux lutteur déclinaient. Il ressentait, à présent, une fatigue après les moindres résistances, et, en dépit de toute la douleur que provoquait en lui cette pénible constatation, il sentait que ses plus secrètes, que ses plus profondes aspirations le portaient surtout à obtenir le repos.

Pourtant, sur un point, il demeurait irréductible. L'empereur ne consentait aucun compromis sur ce qu'il appelait, avec ostentation, les « lois de la maison de Habsbourg ». Ces lois lui concédaient des droits, notamment celui de choisir des époux aux princesses et des épouses aux princes de sa maison. Malgré les exemples douloureux que lui avait donnés son système d'épousailles entre proches, il ne consentait point à l'abandonner et persistait à abâtardir la race au nom de la tradition.

Mais ce dernier principe, auquel François-Joseph se cramponnait, dans la débâcle, comme à la seule branche demeurée solide du vieil arbre généalogique des Habsbourg, Tempereur devait le voir secouer et arracher par la main fragile d'une enfant, et cela dès l'année 1890, alors qu'il ne se trouvait pas encore, comme aujourd'hui, en état de déchéance physique.

La fille aînée de François-Joseph, l'archiduchesse Gisèle, avait donné, du fait de son mariage avec Léopold, duc de Bavière, quatre petits-enfants au couple impérial : deux princes et deux princesses. François-Joseph chérissait, surtout ses deux petites-filles, Elisabeth et Augustine, et, plus particulièrement encore, l'aînée, Elisabeth. Souvent on les voyait à la cour de Vienne, où leur grand-père les invitait. La princesse Elisabeth venait d'entrer dans sa dix-neuvièmo

années lorsque, au cours d'un séjour à la Hofburg, elle pria l'empereur de consentir à la recevoir en particulier.

— Est-ce donc un si gros secret, petite ? questionna le souverain en riant dans l'épaisseur de ses favoris gris.

— Jugez-en,, grand-père, je n'ai pas osé me confier k maman.

— Diable ! s'exclama François-Joseph, un peu inquiet. C'est grave, alors ?

— Très grave, grand-père.

Le souverain emmena sa petite-fille dans le fameux cabinet de la Hofburg, témoin de tant de scènes de famille, avança galamment un fauteuil à l'enfant, et, quand elle eut pris place, s'assit lui-même, derrière son bureau.

— J'écoute, dit-il.

La jeune fille ferma les yeux, comprima, de la main, les battements de son cœur, égratigna profondément le bras du fauteuil et rouvrit les yeux. Son regard s'animait d'une grande résolution. Elle dit simplement :

— Eh ! bien, voici, grand-père, j'aime et je suis aimée.

— Tu as dix-huit ans, mignonne, c'est tout naturel. Et, comme je suis certain que ma petite-fille chérie ne peut avoir mal placé son cœur...

— Certes, grand-père. Celui que j'aime est digne en tous points de mon amour. Il est jeune, il est beau, il est brave et loyal comme son épée.

— Le nom de ce prince Charmant ?

L'enfant ferma les yeux une seconde fois. Mais elle les posa presque aussitôt sur ceux de son grand-père et avoua avec une froide décision :

— Ce n'est pas un prince.

— Ce n'est pas un prince ?...

— Non. C'est le baron de Seefried, lieutenant de cavalerie bavaroise.

— Tu es folle.

— Je n'ai pas tout dit, grand-père. Othon est protestant.

— Protestant ! cria Tempereur, en se dressant, les bras levés.

— Protestant.

François-Joseph s'était laisse retomber sur son fauteuil. Il passa la main sur son front où perlait une sueur d'angoisse. Souriant alors, mais la voix tremblante et changée, il décida :

— Tu m'avais fait peur, avec ton petit baron. Mais, du moment qu'il est protestant, tout va bien. C'est impossible, mon enfant, absolument impossible. Seulement, une autre fois, choisis mieux tes plaisanteries, n'est-ce pas ?

Le souverain s'était levé et se dirigeait vers la porte, jugeant l'entretien clos, dès l'instant qu'il exprimait son impériale volonté. La princesse Elisabeth posa sa main mignonne sur le bras de son grand-père et prononça doucement :

— Cette fois encore, je n'ai pas tout dit. Ecoutez-moi bien, grand-père : je me suis donnée à Othon...

— Petite malheureuse !

— Et, bientôt, je ne pourrai plus cacher les suites de mon abandon.

L'empereur, qui marchait à grands pas, dans son cabinet, interrompit sa promenade furieuse. Il poussa une sourde exclamation. Puis il se reprit à marcher en tiraillant ses favoris. Un grand silence pesa. Enfm, François-Joseph vint se planter devant la petite princesse qui, à présent, pie»' rait tout doucement. Il prit le fm mouchoir de dentelles qu'el^^ déchirait dans ses mains menues et, lui tamponnant les yeux, il dit :

— Allons, ne pleure pas, ma chérie ; c'est mal, très mal, ce que tu as fait. Mais je ne sais pas gronder ma chère petitefille quand les larmes coulent de ses jolis yeux.

Entre deux sanglots, un arc-en-ciel de joie peureuse montant au zénith de ses yeux, la petite questionna :

— Vrai, grand-père, vous me pardonnez?...

Il fallait bien qu'il pardonnât. Et tranquillement, n'imaginant point qu'il proférait des paroles monstrueuses puisqu'il s'employait à « sauver la face » de la maison de Habsbourg,

il exposa son plan, sans même supposer qu'une autre solution pût intervenir : on allait chercher à la petite, dans la famille même, un archiduc peu fortuné, ou, en dehors, un gentilhomme de haute noblesse, catholique et sans le sou, lequel, moyennant une large dot, accepterait d'endosser le billet à échéance fixe souscrit par le jeune lieutenant protestant de la cour de Munich. D'ailleurs, il existait un précédent.

Quelques années plus tôt, la princesse E , cousine de la

princesse Elisabeth, se trouvait dans le même cas, du fait d'un comédien en renom, Ferdinand B..., dont le nom ne s'était jamais orné de titres ni de particules, autre part que sur les planchers du Théâtre Royal de Munich, auquel le liait un riche traité. On fit entrer le comédien au Burg-Theater, pour qu'il consentît à rompre son engagement, et l'on trouva à la jeune E... un vieux comte tchèque ruiné, Rodolphe V..., qui, grâce à une juste rémunération, accepta d'épouser et de ne rien savoir.

Elisabeth de Bavière avait écouté, sans mot dire, la proposition et le récit de l'empereur. Elle ne pleurait plus. Elle gagna la porte, l'ouvrit, puis elle dit :

— Vous réfléchirez, grand-père.

Et elle sortit.

Justement l'impératrice se trouvait à la Hofburg. C'est vers la grande Elisabeth que la petite Elisabeth tourna son cœur. La souveraine tenait en réserve, contre son mari, l'argument — dont elle ne fit usage que dans cette occasion — du mariage forcé de Rodolphe et de ses suites tragiques. De plus, François-Joseph apprit que, s'il maintenait sa décision, la princesse était prête à s'enfuir avec son lieutenant. Gela surtout, si surpris qu'il fût de rencontrer une volonté devant la sienne, dut le faire capituler, car il était mal accessible aux arguments sentimentaux.

Bref, le 2 décembre 1893, à Gênes, avec le consentement de l'empereur, sacrifiant ici ses derniers principes, était célébré le mariage d'Elisabeth-Marie-Augustine, princesse de Bavière,

FRANÇOIS-JOSEPH INTIME m

avec Othon, baron de Secfried-à-Buttenheim, lieutenant de réserve.

Ce fut, la première mésalliance consentie par l'empereur. C'est peut-être aussi le premier mariage vraiment heureux de la famille, car il n'a pas d'histoire. Jamais on n'entendit parler, depuis lors, du gentil ménage, qui cache son bonheur^ tache de lumière trop vive dans l'ombre lourde du caveau vivant des Habsbourg, au fond d'une petite ville de Moravie, dans le château bourgeois de Znaim.

L'empereur s'était vengé d'avance, en mariant la sœur d'Elisabeth, la princesse Augustine, à son cousin, l'archiduc Joseph-Auguste, qui la maltraite et la bat.

Pour sa seconde fille, à lui, l'épileptique Marie-Valérie, il lui fit épouser, en 1890, un de ses cousins germains, l'archiduc François-Salvator, afin de mieux cultiver sans doute, dans une progéniture devenue pullulante, la tare héréditaire des Habsbourg, qu'il considère peut-être — qui sait ? — comme une manière de tradition.

Mais l'aventure de la petite princesse Elisabeth ne devaii point rompre en lui toute résistance ni l'empêcher de présider aux mariages de la famille. C'est ainsi qu'il obligea son cousin, l'archiduc Joseph, — mort en juin 1905, — à accepter pour sa fille, Marie-Dorothée, les propositions matrimoniales, présentées par la princesse Clémentine de Belgique, du duc Philippe d'Orléans, roi de France in partibus. L'archiduc Joseph n'était pas séduit, l'archiduchesse Marie-Dorothée ne le paraissait guère davantage. Le fiancé n'offrait que peu de garanties morales et sa situation était nulle. Mais Franç^ois- Joseph, on ne sait pourquoi, sans doute pour le plaisir d'imposer, une fois encore, sa volonté défaillante, insista auprès de son cousin et une nouvelle victime fut offerte à l'entêtement orgueilleux et vain de l'empereur. C'est un fait connii^ en effet, que la pauvre Marie-Dorothée mène une vie fort malheureuse et que, plusieurs fois, elle manifesta le désir <lfl divorcer.

Ce fut le dernier sursaut d'intransigeance de François-

Joseph. Depuis, envahi par le grand flot d'amour qui montait autour de lui, il a dû reculer pas à pas et abandonner ses principes aux lames hardies de ce flux oublié, qui semblait remonter des confins de sa vie.

Après l'assaut que lui donnait sa petite-flUe, il subit l'atr taque de la veuve de son fils.

L'archiduchesse Stéphanie, depuis la mort de Rodolphe, menait une existence fort triste. Dans la haine qu'elle lui inspirait, Rodolphe poursuivait sa femme par delà la tombe. Son testament stipulait que sa fille unique, Elisabeth, devait être élevée par ses grands-parents et qu'elle ne pourrait franchir la frontière austro-hongroise avant sa majorité. Par là, il obligeait Stéphanie à renoncer soit à un second mariage, soit à la présence de sa fille. François-Joseph — bien qu'il n'aimât point sa bru et quïl commît l'injustice de faire retomber sur elle seule un événement où il avait sa très large part, la mort de Rodolphe — fut gêné par ce testament sans charité et il forma le projet de tout concilier en donnant pour second époux, à Stéphanie^ le nouveau prince héritier probable, François-Ferdinand, fils aîné de l'archiduc Charles- Louis. Deux obstacles s'y opposèrent : la stérilité reconnue de Stéphanie et surtout, la mauvaise santé de François-Ferdinand qui, les poumons attaqués, dut partir pour le Midi de la France et, ensuite, pour une longue croisière dans les régions tropicales. Il en revint guéri, mais le cœur de Stéphanie n'était plus libre.

Stéphanie vivait très retirée, à Laxenburg, où, par une dérogation humaine, — due à l'intervention de l'impératrice, — au cruel testament de Rodolphe, elle conservait sa fille auprès d'elle et pourvoyait à son éducation. Personne ne s'occupait de l'existence des deux femmes. Un beau soir on fut tout surpris d'apprendre à nouveau leur existence. Un peu plus d'une année après la mort de la souveraine, on aperçut, à une réception de la cour, l'archiduchesse Stéphanie et sa fille, Tarehiduchesse Elisabeth, toute parée de la grâce en fleurs de

ses seize ans. Selon la « loi de la maison », Elisabeth atteignait sa majorité et faisait son entrée dans le monde.

Peu après, Stéphanie demandait audience à son beau-père. Là, elle lui révélait qu'elle aimait un chambellan de sa propre cour, le comte Lonyay — noble hongrois, de noblesse très moyenne — et qu'elle désirait l'épouser. L'empereur résista. Mais, décidée, — décidée comme l'avait été la petite princesse de Bavière, — Stéphanie revendiqua son droit au bonheur et déclara que, pliée jusqu'alors sous la volonté des autres, elle était tout à fait décidée à imposer la sienne. On ne tremblait plus, décidément, devant le vieux monarque. Un réseau d'amour l'enveloppait, l'enserrait, le paralysait. Et, cette fois encore, l'empereur dut capituler. Il y mit, d'ailleurs, une certaine crânerie, et, son parti pris, joua le rôle en beauté. Au moment même où il abandonnait ses principes, lui, le descendant de la fière et lointaine lignée des Habsbourg, il se trouva qu'un homme dont la famille remontait à moins d'un siècle, eut l'audace de les lui rappeler. Alors que François-Joseph consentait, Léopold II s'opposa à la mésalliance de Stéphanie. Le roi des Belges intervenait à présent pour parler au nom de la tradition!... Il avait, jadis, froidement, sacrifié sa fille à la raison d'Etat en la jetant dans un mariage qui déplaisait à la jeune princesse et qui devait si mal finir. On sait par quel télégramme, sec et bref, il avait répondu à Stéphanie, réclamant sa place au foyer paternel. A la mort de Rodolphe, il se contentait, souverain richissime; mais odieusement avare, de servir une rente de cinquante mille francs à sa fille, la laissant, pour tout le reste, à la charge de beaux-parents qui ne l'aimaient point. Maintenant, excipant d'un droit hypothétique, il voulait, au nom des principes, lui, le vieux galantin, empêcher sa fille de mettre un peu d'amour et de joie dans sa vie. Stéphanie, aussi bien, forte du consentement du chef de la maison de Habsbourg, conclut tout de même le mariage cher à son cœur, à son pauvre cœur qui fleurissait enfln sous un rayon de soleil printanier montant dans le ciel d'un automne trop tôt venu. Léopold se vengea

en supprimant la rente de cinquante mille francs qu'il servait à sa fille — il n'y a pas de petites économies ! — et en lui interdisant de porter son titre d'Altesse Royale. Mais François-Joseph veillait. Il riposta en autorisant la comtesse iionyay à conserver le rang d'Altesse Impériale et Royale, que lui conférait, naguère, son mariage avec l'archiduc Rodolphe.

Pour les rentes, la suppression gêna peu Stéphanie, car si îe comte Lonyay est pauvre en quartiers de noblesse, il est puissamment riche et en terres et en titres de rentes.

Il convient de dire, pour bien indiquer que les capitulations ^e François-Joseph, furent consenties par lassitude de la lutte, mais non de bonne volonté, que jamais, depuis le mariage de Stéphanie, qu'il admit à la cour quand elle y venait voir l'archiduchesse Elisabeth, il ne consentit à recevoir le comte liOnyay. Même, quand fut célébré, plus tard, le mariage de la fille de Stéphanie, le comte Lonyay, qui fut invité à assister, dans la foule, à la cérémonie religieuse, ne fut point convié au lunch que l'empereur offrit à la Hofburg.

Ces deux premières capitulations, sous l'emprise des lacs (i'amour, devaient lui coûter plus cher qu'il n'imaginait.

Le troisième assaut lui fut livré par le nouveau prince héritier lui-même, l'archiduc François-Ferdinand.

Après son retour des tropiques, farchiduc était nommé général inspecteur, prenant ainsi une part effective de la sucsession de Rodolphe, et l'empereur, en plusieurs occasions, le émargeait de représenter la couronne. C'était officieusement le désigner comme héritier du trône, car, officiellement, le sceptre revenait à son père, Charles-Louis, le vieillard erotique. François-Joseph, plusieurs fois, car il redoutait de voir passer le pouvoir aux mains du second fils de Charles-Louis, Othon, le « saute-cercueils », attaquait avec son neveu la question mariage, qui devait établir une nouvelle lignée d'héritiers au trône d'Autriche-Hongrie. Toujours François-Ferdi- ?Kind échappait à la conversation par des artifices de rhétorique. Cette répugnance semblait d'autant plus étrange qu'on se connaissait point de liaison à l'archiduc. On ne devait pas

Phot. Adèle.

, -AKCHIDl.C HÉKrrlKR FRANÇOIS-KKKPINAND, SA ,.-KMM., LA COMTKSSE C„0«K. ET LK.RS DK«X .N^A^,S ^^

FRANÇOIS-JOSEPH INTIME m:

tarder à apprendre son secret, son secret si jalousement' gardé. Après le mariage de Stéphanie, enhardi par l'attitudede François-Joseph dans la circonstance, il s'en ouvrit directement à Tempereur. Lui aussi avait donné son cœur, tout son cœur à une personne au-dessous de son rang et il eut désespéré de jamais faire admettre son désir de régularisation au souverain si l'exemple du mariage de Stéphanie nal'avait encouragé. La veuve de l'ancien prince héritier épousait le comte Lonyay. Pourquoi la comtesse Ghotek ne deviendrait-elle point la femme du kronprinz nouveau ?

Bien qu'il commençât à contracter l'habitude de ces heurts^ cette fois, l'empereur sursauta plus violemment que jamais. Stéphanie, en somme, n'appartenait pas à la famille des Habsbourg, c'était une Gobourg, que la mort de l'archiduc Rodolphe rendait aux Gobourg ; et puis son mariage n'avait rien à voir avec la politique de l'Empire. Il en allait tout différemment quant au Habsbourg, François-Ferdinand, héritier de la couronne impériale. La loi qui régit la maison régnante est formelle. De par la Gonstitution autrichienne, il est nettement établi :

1*' Que toute alliance conclue entre un empereur d'Autricheou un prince héritier du trône impérial avec une femme qui n'est point princesse de sang royal devient exclusive pour celle-ci du titre d'impératrice ou de princesse héritière ;

2° Que les enfants issus d'un tel mariage ne peuvent; enaucune circonstance, prétendre à occuper le trône impérial.

Sur ce point, quoi qu'il en pût coûter à l'orgueil de François-Joseph, l'affaire se serait arrangée ; il suffisait que le prince héritier déclarât solennellement, au nom de sa fiancée et des enfants à venir de son mariage avec elle, que ni ceux-ci, ni celle-là ne prétendraient jamais à aucun titre impérial ni à> aucun droit sur le trône autrichien.

Mais, à côté de la Gonstitution autrichienne, se dresse la- Gonstitution hongroise. Or, celle-ci admet que îa femme durci de Hongrie est reine de Hongrie, quelle que soit son origine et que les enfants dudit roi, sans souci de la mère,.

deviennent, du fait seul de leur naissance, héritiers du trône

apostolique de Hongrie.

• Donc la situation était celle-ci :

Epousant la comtesse Gholek et ayant, de cette union, avec elle, des enfants mâles, François-Ferdinand — à moins qu'il n'abdiquât en faveur de son frère, Othon, que le pays tout entier eût rejeté dans un haut-le-cœur — devenait empereur et roi à la mort de son oncle, François-Joseph. Sa femme, du même coup, ceignait la couronne de Hongrie, mais point celle d'Autriche. Et, à sa mort, à lui, François-Ferdinand, son fils aîné montait, de droit, sur le trône royal de Hongrie, alors que le trône impérial d'Autriche lui demeurait inaccessible.

C'était donc, levée devant les yeux épouvantés du centraliste François-Joseph, une perspective de révolution, avec, sur l'horizon, la scission définitive de l'Autriche et de la Hongrie.

Malgré cela, malgré cette vision sanglante, où s'abîmait tout le passé, tout le présent et tout l'avenir, dans un grand cataclysme, le vieil empereur, après une très courte résistance, consentait au mariage morganatique de l'archiduc François-Ferdinand et de la comtesse Cholek, consentement qui brisait irrémédiablement ses principes de grand seigneur, sa morgue hautaine de prince du sang et tout son attachement, si profond, aux traditions séculaires des Habsbourg.

Je sais qu'on a un peu abusé, en France, dans de nombreuses circonstances, du spectre de la « main des jésuites )>. Mais si on l'a évoquée chez nous, cette main mystérieuse et hardie, là où. elle n'avait que faire, il faut convenir qu'elle ■ est encore toute-puissante à la cour catholique de Vienne, aussi puissante qu'à la cour catholique d'Espagne. Et dans la conclusion du mariage de François-Ferdinand et de la comtesse Chotek, c'est cette main-là qu'il faut voir.

François-Ferdinand, cerveau étroit, esprit borné, professe des sentiments fort cléricaux. Quant à la comtesse Chotek, ambitieuse et plus intelligente que son mari, elle est entièrement acquise aux prêtres; et, surtout, aux jésuites. Ils

savent que, par elle, le prince héritier parvenu au trône, ils prendront la direction absolue des affaires de l'Empire. Ils agirent donc sur l'empereur et, ce qu'ils n'auraient jamais pu obtenir de lui quelques années auparavant, ils l'arrachèrent à ce vieillard qui fut si férocement entêté, mais dont les idées vacillantes quittent volontiers le cerveau fatigué pour laisser la place aujourd'hui à la volonté des autres.

Aussi bien le but que les jésuites poursuivaient dans la réahsation de ce mariage est nettement apparu depuis, à travers les manifestations ultra-cléricales du couple princier. La comtesse Ghotek, que sa situation d'épouse morganatique devrait pousser à s'effacer, ne s'en est pas moins mise à la tête de plusieurs hgues religieuses. Elle a même amené son mari à accepter le titre de Protecteur de la Ligue « Katholischer-Schûlverein » ou Ligue des écoles catholiques, fondée par les jésuites pour former contre-poids à la Ligue « Deutscher-Schiilverein », laquelle a pour but de créer des écoles libérales allemandes et de défendre la loi scolaire contre les attaques des cléricaux.

Bref, menée par les jésuites à qui elle s'est vendue, la comtesse Ghotek a obtenu de François-Ferdinand qu'il descendît dans l'arène politique et combattît ouvertement — ce que n'osa jamais aucun prince héritier — une loi votée par le Parlement et contresignée par le souverain. Ce fait est d'autant plus grave qu'il a un retentissement profond dans la politique générale. Ce n'est point seulement la question religieuse qui est en jeu, mais bien l'homogénéité même de l'Empire. Toute sa vie, François-Joseph louvoya pour ne point prendre parti dans les querelles qui divisaient l'empire. Tchèques, d'une part. Allemands, de l'autre, se battirent constamment sans que le souverain témoignât jamais ses préférences. Or, voici que, en devenant protecteur de la Ligue Katholischer-Schûlverein, François-Ferdinand passe nettement sous le pavillon tchèque — sa femme est Tchèque de naissance — et déclare la guerre à tout le parti allemand dô

l'Empire. C'est, politiquement, une erreur des plus fâcheuses >et dont on ne peul mesurer les conséquences.

En consentant au mariage, l'empereur avait obtenu que la renonciation au trône prononcée par le prince héritier fût ■entérinée au Parlement hongrois. Une majorité, alors dévouée -au souverain, votait dans le sens espéré par François-Joseph. Depuis, la majorité a changé. Du fait d'un nouveau vote, le même Parlement hongrois peut arracher de sa Constitution cette loi de complaisance et d'exception. Et devant le vieux souverain, effaré, apparaît de nouveau la triple menace d'une révolution sanglante, d'une invasion étrangère et du démembrement de l'empire austro-hongrois-.

Vaincu par une petite fille, vaincu par la veuve de son fils, vaincu par les jésuites, c'est une petite fille encore qui, pour la quatrième fois, allait obtenir de François-Joseph l'abandon de la tradition. La jeune princesse Elisabeth, l'enfant de Rodolphe, la descendante directe de son sang, celle que, entre toutes, il chérissait le plus, celle en qui il avait mis toute sa f^onfiance, celle, enfin, qu'il voyait relevant le prestige et la lignée des Habsbourg par quelque alliance éclatante dont la gloire eût absorbé, dans un éblouissement de lumière, toute la honte des unions de déchéance auxquelles il avait consenti, c'est celle-là, la fllle unique de son fils, qui allait lui arracher un consentement désolé à une quatrième mésalliance.

L'archiduchesse Elisabeth, suivant l'exemple de sa mère, épousait un simple officier de cavalerie, mais un homme, au moins, qui fadorait. Elle est devenue la princesse de Windischgraetz. A Prague, où son mari est en garnison, la petite princesse, en dépit de méchants bruits, coule des jours calmes et tout parfumés de bonheur.

Et c'est l'amour, l'amour, jadis triomphant dan« le cœur du jeune souverain, qui, sur le déclin de sa vie vainc les principes du vieillard orgueilleux. Au nom de la tradition, il avait vaincu l'amour. Des volontés de femme autour de lui ont pris la revanche de l'amour sur la tradition...

l'empereur FRANÇOIS-JOSEPH ET LES ARCHIDUCS SI

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