UN REVE QUI SE REALISE
Par un Dcau matin de printemps, le 13 mars 1818, un monôme d'étudiants viennois se forma au centre de l'ancienne ville, où se trouvait alors l'Université. Mais il n'apparaissait point, à leur allure, que ces jeunes gens fussent en joyeuse disposition. Ils avançaient graves, dignes et calmes, au milieu de la foule qui les applaudissait au passage. Devant le palais des Etats, ils interrompirent leur marche. L'un d'eux, les traits fins, le visage pâle encadré d'une barbe noire, fut hissé sur les épaules de quatre de ses compagnons. Il se prit à haranguer la foule. L'étudiant ne tenait point de propos fantaisistes. Cette jeune bouche parlait de liberté : liberté du jury, liberté de la presse, liberté de conscience. De grands mots tombaient de ses lèvres et se répercutaient, dans la foule, en longues acclamations. C'était un médecin hongrois, interne dans un hôpital de Vienne et dont le nom devait devenir célèbre : le D"" Fischhof. De l'autre côté des murailles du palais, se trouvaient les représentants des Etats de la Basse-Autriche. Ils étaient réunis sous la présidence du comte IVIontccuccoli, dans le but de formuler une adresse à l'empereur Ferdinand, laquelle devait réclamer avec fermeté Tcxécution d'un certain nombre de réformes. Peu à peu, la foule devenait houleuse. Un murmure profond la faisait vibrer tout entière. Bientôt, à la crûte de ses lames bruyantes, des
embruns de cris s'échevelèrent : « A bas Metternich !... A bas Tempereur Ferdinand !... Vive François-Joseph !... » Pour la première fois, le nom de François-Joseph agitait tumultueusement les poitrines populaires. La niasse honnissait deux hommes, elle venait d'en trouver un troisième à acclamer : la Révolution était prête.
Tout de suite, elle se manifesta. Le D'* Fischhof venait de parler. Un autre étudiant, également Hongrois, le D"" Goldmark, allait agir. Il proposa d'envahir la salle des séances et la foule le suivit. Par la voix de Fischhof, le peuple réclamait que les représentants des Etats accompagnassent la « Révolution )) jusqu'à la Hofburg, afin d'exiger immédiatement les réformes demandées. Le comte Montecuccoli consent alors à nommer une commission des Etats qui partira en parlementaire avec douze délégués du peuple. Pendant que la foule discute pour élire ses délégués, un jeune homme arrive, porteur de la copie d'un discours que Louis Kossuth prononçait, huit jours auparavant, à la Diète hongroise. Il lit ce discours, au milieu de la foule, qui reste silencieuse jusqu'au temps où il répète ces mots de Kossuth : « Pour notre bien à tous, il importe d'obtenir une Constitution. » Ce matin-là, il ne lut pas plus avant!... La foule venait de trouver un but à son agitation. Et un cri formidable retentit :
— La Constitution !... la Constitution !...
A ce momicnt, d'une fenêtre de la salle des Etats, un message est lancé à la foule. Tout ce que les représentants consentent à demander à l'empereur, c'est la publication annuelle des recettes et des dépenses de l'empire. La foule, si calme une demi-heure auparavant, devient furieuse et déchaînée. Elle oblige les délégués des Etats à l'accompagner et marche sur la Hofburg. Aux grilles de la cour extérieure, des gardes veillent. Ils laissent passer les représentants et croisent la baïonnette contre le peuple. On décide alors d'aller manifester devant le palais de Metternich. Les parents de François-Joseph, qui passent en voiture, sont chaleureusement acclamés. Pendant ce temps, les mauvais génies de Tempe-
reur Ferdinand, Mctternich et, surtout, l'archiduc Albrecht obtenaient, du souverain, l'ordre formel de faire intervenir la troupe. Aussitôt, la ville prend Tallure d'une cité en état de siège. Des patrouilles sillonnent les rues, se frayant difficilement un chemin dans les rangs pressés de la foule, tandis que les devantures des magasins se ferment précipitamment.
Ces mesures militaires provoquèrent un résultat tout différent de celui qu'en attendait l'archiduc Albrecht. Les Viennois, connaissaient bien ce genre d'intimidation, mais ils ne le connaissaient, du moins, que par ouï-dire. Jamais de semblables procédés n'avaient été mis en œuvre contre le peuple de la capitale autrichienne. Aussi une grande surexcitation en naquit-elle. Un mot vola de bouche en bouche : « Barricades )). On parlait d'élever des barricades. Des grenadiers italiens ayant tiré à blanc contre les manifestants pour les refouler et gagner le palais des Etats,, qu'ils avaient ordre de faire évacuer, la masse, furieuse, prend tout ce qui lui tombe sous la main pour obstruer la chaussée et pour s'armer contre la troupe. L'élément civil va se lever tout entier contre l'élément militaire, exécutant les ordres de l'archiduc Albrecht. Le commandant de place, le vieux général Matauschek, survient alors, à cheval. Il engage la foule à se disperser, mais il emploie des termes tellement maladroits qu'un géant se détache, s'approche du général et lui porte un si rude coup de bâton que le vieillard tombe, assommé. On emporte le cadavre. C'est au tour de l'archiduc Albrecht, qui commande les troupes de la Basse-Autriche, d'entrer en scène. Il apparaît, suivi de deux généraux. Lui aussi harangue la foule, la foule que la mort de Matauschek a momentanément apaisée. Peut-être se ferait-il écouter, mais il laisse passer cette phrase malheureuse, au moment môme où, timidement, quelques voix l'acclament : « Vous feriez mieux de vous taire et de rentrer chez vous. » Et, à nouveau, la fureur populaire fait explosion : des pierres, des morceaux de bois, des projectiles de toute nature sont jetés dans la direction de l'archi-
duc, qui s'enfuit précipitamment, toujours suivi de ses deux généraux.
Le sang appelle le sang. Le cadavre du vieux Matauschek, première victime de la Révolution, exigeait d'autres cadavres. Un régiment de pionniers sort de la cour intérieure de la Hofburg, sous le commandement d'un colonel et repousse les manifestants en pointant de la baïonnette. Les mutins s'enfuient malgré l'éloquence insuffisante des orateurs préconisant la résistance. L'irrémédiable, pourtant, va se produire. L'archiduc Albrecht, dont l'orgueil s'est révolté devant l'outrage, a donné l'ordre à la troupe de se montrer impitoyable. D'accord, en cela, avec Metternich, il veut un exemple. Et le colonel, fidèle laquais de son chef, se dispose, malgré l'attitude effarée de la foule, à le fournir tel qu'il lui fut demandé. Dans le dos des fuyards, la troupe vient de tirer. Le sang de maints manifestants rougit le pavé de la rue. Quatre hommes et une pauvre vieille sont étendus, sans vie, au milieu de nombreux blessés. L'archiduc Albrecht est vengé, mais Fagitation va entrer dans une phase décisive et violente.
Le bourgeois de Vienne, qui regardait passer la a manifestation )) en curieux, et sans grand souci personnel de protester contre le régime, absolutiste, qui, en somme, ne lui pesait guère, le paisible bourgeois de Vienne s'émut, « descendit dans la rue », s'arma, en pillant les magasins particuliers, et se mêla à la masse des étudiants et des ouvriers : l'émeute devenait la Révolution.
Maintenant, les manifestants ne reculaient plus. Des combats furieux s'engagèrent dans les voies viennoises. Autour de la Hof, où se trouve l'arsenal ; au Hohemarkt, où se dresse le Palais de Justice ; et même aux abords de la Hofburg, ou Palais impérial. Un fait assez curieux se produisit sur ce dernier point : un sous-lieutenant d'artillerie gardait la grande porte avec ses hommes et deux canons. Il était neuf heures du soir. Sur la place, on manifestait bruyamment. L'archiduc Maximilien d'Esté s.ortit du palais et donna l'ordre — l'initiative des archiducs, en Autriche, comme celle
des grands-ducs, en Russie, fut loujours désastreuse — de (( tirer dans le tas et de canonner la canaille ». Le souslieutenant fit observer au prince que la manifestation n'apparaissait point telle qu'elle exigeât une mesure aussi désespérée. Rageusement, l'archiduc réitéra son ordre. Le sous-lieutenant répliqua que l'ordre seul de l'empereur pourrait l'obliger à employer un semblable moyen. L'archiduc commanda le feu, lui-même, aux artilleurs. Le sous-lieutenant se plaça devant la bouche d'un canon et proclama que si ses hommes obéissaient à l'archiduc, la première victime de leur obéissance serait leur chef lui-même. Les hommes ne bougèrent point. Ecumant, Maximilien d'Esté regagna ses appartements de la Hofburg. Le sous-heutenant s'attendait, quant à lui, aux pires éventualités. Or, huit jours plus tard, le 21 mars 1848, le Journal oUiciel contenait la note suivante :
(( Le brave qui, dans la soirée du 13 mars, a empêché une catastrophe en refusant par deux fois d'obéir à l'ordre qui lui était intime, de faire feu sur la foule, et se plaça ensuite devant la bouche d'un canon en affirmant qu'il serait la première victime si ses canonniers tiraient, ce brave se nomme le sous-lieutenant Jean Pollet. »
Le Journal ofliciel disait vrai. Une catastrophe avait été évitée, grâce «à l'attitude de Jean Follet, puisque, dans ses Mémoires, un des principaux combattants du 13 mars, Hans Kiidlich, écrit : « Si Pollet avait exécuté l'ordre de Maximilien d'Esté, on aurait assassiné les archiducs et mis le feu à la Hofburg. »
Mais tandis que, grâce à l'attitude du sous-lieutenant Follet, le mouvement s'apaisait autour de la Hofburg, il s'exaspérait dans la périphérie viennoise. Les ouvriers des faubourgs, plongés dans la misère la plus effrayante par Tinvention des machines qui supprimaient la main-d'œuvre de l'industrie textile à laquelle plus des deux tiers d'entre eux se trouvaient employés, les ouvriers des faubourgs accusaient naturellement le « gouvernement » de leurs malheurs. Aussi, dès que le vent apporta jusqu'à eux la clameur de révolte du centre
ide la ville, leurs poitrines décliaînées n'eurent-ellcs qu'un cri pour enfler davantage le tuniulie révolutionnaire.
Mais les portes de Vienne avaient été fermées et les ouvriers, qui battaient les murs de la cité de leur flot menaçant, vinrent se heurter, en grondant ressac, contre la digue des remparts.
Les pires excès commencèrent alors. On arracha les becs de gaz, dans la soirée du 13. On creva les conduites et on y mit le feu. Des tranchées de flammes se creusèrent autour de la ville. On y jeta, pêle-mêle, les soldats, les douaniers, tout ce qui portait un uniforme et que Ton put saisir. La situation, notamment' dans les faubourgs miséreux de Mariahilf et Gumpendorf, devint si menaçant que la cour prit peur et que, devant la manifesLalion ouvrière, elle accorda une partie de ce qu'ils demandaient... aux étudiants et aux bourgeois !... Dans la nuit du 13 au 14, en effet, effrayé par la lueur des incendies des faubourgs, dont les reflets dansaient jusque sur les murailles du cabinet impérial, le triste Ferdinand, vague, timoré, épileptique, presque faible d'esprit, trouva, dans son épouvante même, la force d'accomplir une action qu'il croyait personnelle : il « démissionnait » le chancelier de Metternich et le baron Sedlintzky, préfet de police ; il envoyait l'archiduc Albrecht aux armées d'Italie ; il autorisait, enfln, les étudiants à se constituer en garde académique et les bourgeois, en garde nationale. Il n'était point question, sans doute, des principales garanties réclamées par la Révolution : liberté de la presse, suppression de la censure, établissement d'une Constitution. Mais le premier pas était fait dans la voie des concessions et, grâce au prolétariat, les bourgeois triomphaient. La reconnaissance de ceux-ci, et il serait puéril d'en contracter de l'étonnement quand on connaît l'égoïsme féroce du Tiers, se manifesta de façon au moins imprévue. Redoutant l'intrusion du quatrième Etat dans leur politique, les bourgeois et les étudiants mirent au service de l'ordre les fusils que l'empereur Ferdinand leur concédait sous la pression populaire^ Le lendemain ils brûlaient leurs premières
cartouches contre le prolétariat qui les leur avait données.
Les victimes du 13 mars appartenaient presque uniquement à la bourgeoisie. Celles des journées' inTmiment plus sanglantes du 14 et du 15 comptèrent dans les rangs des ouvriers.
Or. presque tous les ouvriers révolutionnaires furent tués ou Jjlcssés, au moins, pendant la journée du 14, par les armes de la garde académique et de la garde nationale !...
Un édit impérial, pourtant, devait bientôt ouvrir les yeux à (( ces messieurs du Tiers ». Il portait que le souverain, « se trouvant déçu dans son espoir de voir renaître Tordre, nommait le prince Alfred de Windischgraetz gouverneur général de Vienne, lui soumettant toutes les autorités civiles et militaires ».
L'empereur renvoyait Metternich et Tarchiduc Albrccht, mais il mettait Vienne sous la coupe du plus terrible réactionnaire qui existât alors, et dont le nom représentait tout un programme. On permettait aux bourgeois de jouer aux soldats, et ils n'avaient point vu tout de suite que ce qu'on leur donnait d'une main, on le leur reprenait de l'autre. La nomination de Windischgraetz, adversaire frénétique de tout progrès, bourreau impitoyable des petits et des faibles, devait leur dessiller les yeux. Ils avaient permis à la contre-révolution de s'organiser. Ils allaient, à nouveau, s'armer contre elle, bien que l'empereur eût concédé, dans la soirée, l'abolition de la censure et la liberté de la presse.
Aussi, le matin du 15 mars, quand on demanda à la garde académique et à la garde nationale de marcher contre les ouvriers, trouva-t-on étudiants et bourgeois, ayant remplacé le brassard blanc de l'ordre par le brassard rouge de la Révolution. Une fois de plus, Ferdinand prit peur et signa, à six heures du soir, la concession d'une Constitution : il promettait la convocation des députés de tous les pays d'empire en Parlement central.
Au commencement de la nuit, conduite par Kossuth, une délégation hongroise débarqua à Vienne, pour y revendiquer, s'appuyant sur la Révolution viennoise, une Constitution
pour la Hongrie. Elle trouva la ville en fête. Des lampions pendaient aux fenêtres, les fusée? des feux d'artifice zébraient le ciel, et, aux sons d'orchestres improvisés, on dansait dans les rues, sur le pavé, humide encore du sang versé le jour même.
L'aurore du 16 mars se leva donc sur un autre empire. Le pouvoir absolu avait fait place au pouvoir constilutionncl. Une révolution de trois jours avait suffi à accomplir ce complet bouleversement, dont les conséquences devaient être si graves. Jusqu'alors l'absolutisme ne s'était maintenu que par la forte volonté de deux souverains supérieurs : Joseph II, frère de Marie-Antoinette, et François P'", beau-père de Napoléon F"". Il n'en allait point de môme, on le sait déjà, quant à l'épileptique Ferdinand, que son mal laissait, pendant des jours entiers, sans volonté, sans mémoire et sans conscience. Son état, même, était devenu tel que l'on avait dû, en 1830, lui adjoindre une « conférence d'Etat ». Mais quelle conférence !... Elle fut composée de l'inexistant François-Charles, père de François-Joseph, et de l'archiduc Louis, tous deux frères de l'empereur, auxquels on adjoignit le chancelier de Metternich et le ministre Kolovrat. Ces hommes étaient vieux, usés, incapables de comprendre les besoins de leur temps et uniquement préoccupés de se déchirer les uns les autres. Les archiducs gouvernant, une floraison folle de fonctionnaires poussait dans les plates-bandes de la bureaucratie impériale.
La situation se présentait donc, en 1848, en Autriche- Hongrie, telle qu'elle se montra, en 1905, dans l'empire du tsar, gouverné par les grands-ducs, appuyés sur une armée de fonctionnaires corrompus et prévaricateurs.
L'empire d'Autriche comptait alors trente-cinq mille grands fonctionnaires secondés par quatre-vingt-quinze mille fonctionnaires « gradés », tous fournis par l'aristocratie, et l'Etat dépensait annuellement, à leur intention, plus de seize millions... rien qu'en services de retraites. Quant aux fonctions inférieures, réservées aux fils de la bourgeoisie, elles étaient si mal rétribuées que, poar ne point mourir de faim, leurs
titulaires devaient compter presque uniquement sur les polsde-vin, élevés à la hauteur d'une institution d'Etat. Les juges, aussi bien, n'agissaient point différemment et rendaient toujours leurs jugements en faveur de qui les payait le mieux. Un autre grief contre le système établi par la « conférence d'Etat » trouvait naissance dans l'organisation de l'école. Pour ne citer que des chiffres, qui représentent la plus sûre des éloquences, signalons qu'alors que M. de Metternich touchait cinq cent quarante-six mille francs d'appointements (( fixes », l'instruction publique se voyait attribuer un budget total de soixante-quatorze mille huit cent quatre-vingt-quatorze francs, dans un pays comptant plus de cinq millions d'enfants. L'instituteur, qui, d'ailleurs, n'existait pas comme fonctionnaire d'Etat, n'avait droit à aucune retraite et devait se contenter d'appointements se chiffrant par deux cent soixante francs annuellement, à la ville, et par cent quarante francs, à la campagne. Quant aux Universités, elles étaient entièrement soumises au contrôle de l'Eglise. L'Eglise était toute-puissante, les jésuites surtout, ces terribles moines noirs, chassési par Marie-Thérèse et que la Bavaroise Karoline-Augusta, femme de François P"", avait rappelés. Au moment de la Révolution viennoise, ils s'appuyaient surtout sur la mère de François-Joseph, l'autre Bavaroise, Sophie, laquelle, dressée par eux, mettait sur son esprit, froidement réactionnaire, le voile d'un libéralisme d'apparences,
La censure et la police complétaient l'armature du système absolutiste. La censure s'attaquait à tout ce qui, de près ou de loin, évoquait Tidée de liberté. Presque toute la littérature étrangère était impitoyablement condamnée, et la production nationale se bornait — ou à peu près ! — à la publication de livres de messe et de calendriers !... J'ai, sur ma table, au ' moment où j'écris ces lignes, une affiche du gouvernement autrichien, portant la date de 1840. Il y est dit que Vllistoire de la Bévolulion française, de Thiers, et les œuvres de Victor Hugo ont été introduites en Autriche, et que « la police demande, instamment, au public, de lui dénoncer les déten-
leurs de ces ouvrages, inlerdiis sur tout le territoire de FEmpire ». Par contre, cette uieine police ne s'occupait nullement des malfaiteurs, les trois millions trois cent soixante-quatre mille francs de son budget se voyant exclusivement appliquer à Tespionnage politique.
Il ne semble point, à compulser les notes et les mémoires du temps, que les finances fussent dans une situation plus enviable. Elles se trouvaient alors entre les mains de grands financiers internationaux qui les mettaient en coupe réglée et justifiaient pleinement ce dicton : « Les financiers soutiennent TEtat comme la corde soulicnt le pendu. » Le baron de Ptotliscliild monopolisait les premiers chemins de fer ; le banquier grec Sina monopolisait le marché du blé et « organisait )) la famine ; le banquier Arnstein monopolisait autre chose, au coin d'un bois figuré par son coffre-fort, et le gouvernement, dont les « gros bonnets » trouvaient leur compte dans l'exercice de telles complaisances, fermait les yeux et laissait faire. Et tandis que la haute banque Israélite organisait le pillage des finances publiques, les juifs pauvres étaient traqués, honnis et moleslés. L'Empire justifiait alors cette opinion exprimée près d'un demi-siècle auparavant par Napoléon P"" : (( L'AulricIie n'est plus une monarchie, c'est une oligarchie, et de la pire espèce. »
La ilévolulion de mars 1818, née de cet é(at de choses, fut, d'ailleurs, désirée et préparée par une fraction de la cour que dirigeaient certains membres de la famille impériale, tous inspirés par ]e dciis ex machina du parti : l'archiduchesee Soi)liie. Que désirait ce parli ? Dressé contre la puissance d s' Mstlej'uicli, tendant, sans, d'ailleurs, s'en douter, puistiue ctîlte idée demeurait dnns le cerveau de la seule archiduchesse Sophie, à ceindre, de \i\ eoiirenne iiirf.érialc et royale, le jeune front de Franeois-Josepli, le parli d'opposition proclamait vulon tiers (|ue si l'empei'.'ur l'^nnlinand s;.' trouvait dans Tiiicapacité d'exercej' ses foncLicns. il n'avait ([u'à les l'ésigner.
Il est un fait acquis, c'est que pendant les joui'nées.de mars 1818, la Ilofburg fut le tliéàtre de scènes violentes, mettant
l'empereur FRANÇOIS-JOSEPH AUX FÉ
INNE DE l'immaculée CONCEPTION, A VIENNE
aux prises, d'une part, Metlcrnicb et ses fidèles, les archiducs Albrccht, Louis, Alaxiniilien d'Esté et quelques autres, et, d'autre part, le parti, dit « libéral », dirigé par l'archiduchesse Sophie et qui, à la faveur de l'épouvante impériale, au soir de l'incendie des faubourgs, obtint la disgrâce du chancelier.
Mettcrnich disparu, il ne fallait point, toutefois, que le parti (( libéral » fit du libéralisme. Les amis de l'archiduchesse Sophie — ceux de la Compagnie de Jésus — ne l'entendaient point de cette manière. Aussi obtint-elle que le prince de Wlndischgraetz fut investi de pouvoirs dictatoriaux. De plus, comme elle n'aimait le peuple qu'en paroles, elle ne s'opposa point, bien au contraire, à ce que l'état de siège fût proclamé.
Pourtant, il importait que la grimace « libérale » se perpétuât sur les traits du gouvernement. Aussi, le 17 mars, un ministère responsable était-il formé. Seulement le président du conseil de ce cabinet, nommé « pour donner satisfaction au peuple », n'était autre que le comte Kolovrat, assesseur de Metternich dans la fameuse a conférence d'Etat ». Le comte Taaffe, le baron Kribeck et le comte Fiquelmont, tous trois réactionnaires notoires, faisaient également partie du nouveau cabinet. Son premier acte fut d'édicler la loi sur la presse, promise et attendue. Elle parut le 1" avril ! C'est là toute son excuse, car cette loi de liberté servait uniquement... à rétablir la censure, abolie le 14 mars. C'en était peut-être « une bien bonne ». Les Viennois, eux, « la trouvèrent mauvaise ». Et la joie populaire commença de décroître. Même, les étudiants, au cours d'une tumultueuse manifestation, brûlèrent la loi de la presse devant les hôtels des ministères, tandis que les ouvriers s'agitaient à nouveau. C'est que, s'ils avaient reçu les horions, les prolétaires n'en avaient tiré nul bénéfice. Leur situation restait aussi lamentable qu'auparavant. Je possède des listes de salaires dont il ne sera peutêtre pas inutile d'extraire quelques chiffres : dans les usines de produits chimiques, les honnnes gagnaient journellement soixante-dix centimes ; les femmes, de vingt-quatre à trentedeux centimes ; les enfants au-dessous de quatorze ans, douze
centimes. Dans les usines d'allumettes, les hommes, quarante centimes ; les femmes, vingt-quatre centimes ; les enfants, seize centimes. Dans les sucreries, — où les journées étaient de quinze à seize heures — les hommes, soixante centimes ; les femmes, vingt-quatre centimes ; les enfants, douze centimes. On conviendra, dès lors, que le Pactole ne coulait point dans la poche du peuple, surtout quand on saura que la misère était si profonde dans les campagnes que les ouvriers agricoles affluaient vers la capitale et qu'il y avait là. plus des deux tiers des habitants dépourvus de travail. Les paysans, eux aussi, se préparaient à la révolte, car leurs gains étaient aussi médiocres que leurs impôts étaient lourds. C'est ainsi qu'une feuille de contributions de la Basse-Autriche nous révèle qu'un cultivateur ayant réalisé, en 1847, pendant la période d'été, un gain de quatre-vingt-trois florins vingthuit kreutzers, s'était vu imposer, pendant le môme temps, de cinquante-sept florins cinquante et un kreutzers, soit de soixante-neuf pour cent de ses bénéflces.
Aussi, tandis que Vienne grondait une seconde fois, un mouvement révolutionnaire se manifestait-il dans les campagnes et surtout en Galicie. Môme, le 25 avril, Cracovie érigea des barricades et on compta, pour la journée, cinquante-sept morts et plus de cent blessés.
Cette fois encore, le gouvernement prit peur et l'empereur fut autorisé, en conseil de famille, à doter l'empire d'une véritable Constitution.- Le Journal ofiicicl publia le décret. La Constitution était basée sur le système des deux Chambres : Sénat et Chambre des députés. Le Sénat devait se composer des princes de la Maison impériale, de sénateurs inamovibles nommés par l'empereur, à son choix, et de cent cinquante membres renouvelables élus par les grands propriétaires fonciers. La Chambre comprenait trois cent quatrevingt-trois membres. Un décret du 11 mai flxa le mode d'élection. Il accordait un député par cinquante mille liabitants et refusait le droit de vote aux ouvriers payés à la journée ou à la semaine, aux domestiques et à toute personne recevant
des secours publics, bref, à la plus grande partie du peuple des villes et à une quantité considérable d'ouvriers agricoles. Cette Constitution ne pouvait donc arrêter le mouvement populaire. De plus, et c'était là l'œuvre du parti libéral inspiré par l'archiduchesse Sophie — laquelle préparait ainsi un mouvement qui menace aujourd'hui la vie môme de la monarchie austro-hongroise — la Constitution, applicable seulement aux pays autrichiens, laissait la Hongrie et les provinces italiennes sous la domination du pouvoir absolu de l'empereur et roi.
A Vienne, on manifestait toujours, bien qu'un nouveau ministère, non moins réactionnaire que le premier, du reste, eût remplacé le cabinet Kolovrat. On réclamait, notamment, la retraite complète de l'archiduc Louis, le départ de la cour de la mère de l'empereur, — laquelle était impopulaire pour suivre ouvertement la politique que préconisait en sous-main la populaire archiduchesse Sophie — la disgrâce des archi- I du'cs de la branche d'Esté, tous réactionnaires avérés ; enfin, [i la destitution du comte Bombelles, gouverneur du prince en qui l'Empire mettait sa confiance et son espoir : l'adolescent François-Joseph. Un « comité central » fut formé par le peuple, dans le but d'exercer un contrôle sur les actes du gouvernement. Ce comité se vit dissoudre. L'effervescence devint telle que la troupe fut mobilisée. Mais cette fois les soldats fraternisèrent avec le peuple, et le gouvernement autorisa la fondation du « comité central ». Tout paraissait en voie d'arrangement quand on apprit, dans la nuit du 17 au 18 mai, que l'empereur avait quitté Vienne, avec la famille impériale, pour se réfugier à Innsbruck.
Tout de suite, on parla d'enlèvement. C'était vrai. Dans ce « coup )) comme dans la plupart des actes de cette période troublée, il fallait voir la main de l'archiduchesse Sophie, qui préparait toujours u sa » contre-révolution.
A Vienne, on était constamment en état d'émeute. Les barricades succédaient aux manifestations, et les échauffourées aux barricades, pour tout et pour rien. Le gouvernement pre-
nait des mesures qui déplaisaient à la bourgeoisie ou au peuple de Vienne : on dressait des barricades. On tirait des coups de fusil, et le gouvernement revenait sur ses décisions. Toutefois, Vienne voulait le retour de Tempereur. On fmit par le lui promettre pour le 2ô juin, jour de Touverture de la Constituante. Pendant ce temps, à Innsbruck, l'archiduchesse Sophie et les jésuites travaillaient de plus en plus à organiser la contre-révolution. Il fallait mettre Ferdinand dans une situation telle qu'il ne trouvât plus que l'abdication comme issue. Pour cela on opposa, les unes aux autres, les nationalités si disparates de l'empire. Avant qu'une Constitution existât, la question des nationalités ne s'était guère posée, toutes ayant pour objectif unique, constant et absorbant, la lutte contre l'absolutisme. Mais la Constitution changeait tout cela. Elle favorisait Vienne et le parti allemand au détriment des Slaves. C'est le grain que les émissaires de l'archiduchesse Sophie semèrent dans l'esprit des « sacrifies ». Il germa si bien que le l^'' juin un congrès slave se réunit à Prague, opposant le radicalisme tchèque au radicalisme viennois et creusant, entre les deux peuples, un fossé que rien, désormais, n'allait pouvoir combler et qui, aujourd'hui, est devenu plus profond et plus dangereux que jamais pour rexistencc même d'un empire de marqueterie dont les pièces se disjoignent, se décollent et s'ébranlent tous les jours davantage. Le congrès émit le vœu que l'empereur vînt s'installer, et s'installer déhnitivement à Prague. Même on parla de constituer un gouvernement provisoire tchèque, en opposition avec le gouvernement allemand de Vienne. Vienne protesta auprès de la cour. Ce fut en vain. La cour ne bougea pas. Même, il fut question d'envoyer, à Prague, un représentant de l'empereur, l'archiduc François-Joseph. Ce voyage n'eut pas lieu. Les choses, en effet, se gâtèrent à Prague, exaspérées par l'attitude provocante des troupes qu'on y avait! envoyées, sous le commandement du prince de Windisch-j graetz, déjà nommé !...
Là aussi, on dressa des barricades. Le prince gouverneur!
.n'hésita pas. Il déclara Fétat de siège et bombarda la ville. Prague se rendit sans conditions. Et Vienne fit entendre un grand cri de joie car on lui laissa entendre que le bombardement avait eu lieu pour punir la ville tchèque et ses tendances anti-allemandes. La politique de l'archiduchesse triomphait. La crise des nationalités entrait dans la phase aiguë et la place allait devenir intenable pour le malheureux empereur Ferdinand.
Pourtant le 26 juin était arrivé sans amener le retour de l'empereur. Il s'était fait représenter par l'archiduc Jean, nettement réactionnaire. Là encore la politique de l'archiduchesse Sophie tournait à son avantage, car Vienne murmura contre l'absence de l'empereur et surtout contre le délégué du souverain, en disant : « Si seulement on nous avait envoyé l'archiduc François-Charles ou son fils, François-Joseph !... »
Le mari et le fils de l'archiduchesse Sophie, il convient de ne point l'oublier, continuaient à représenter, pour la masse, les tendances libérales des Habsbourg.
En dépit des protestations, et, avec près d'un mois de retard, l'archiduc Jean ouvrit solennellement le Reichstag, le 22 juillet. Dès la seconde séance, un député radical exigea le retour du souverain. Quatre jours plus tard, le ministre de l'Intérieur répondit que l'empereur refusait de venir à Vienne, mais qu'il promettait d'y envoyer son frère, le populaire François-Charles, dès que l'assemblée aurait voté les lois constitutionnelles. On voulait bien recevoir François-Charles, mais on exigeait l'empereur. Le débat fut vif et passionné. Même, la colère montant de plus en plus contre le souverain, un député se fit acclamer en déclarant : « Le peuple a montré jusqu'ici une patience sans bornes. Mais il y a des limites à tout. Si un tel affront était fait à toute autre nation, le souverain qui s'en fût rendu coupable serait déchu depuis longtemps. Reportez-vous à l'histoire. C'est Charles P'", c'est Jacques II, c'est Louis XVI !... » Une adresse fut votée et adressée à l'empereur. Elle exigeait son retour. H revint le 12 août et fut reçu avec une froideur de glace par la popula-
tion. Même certains cris hostiles accueillirent le cortège, dans les rues de la capitale autrichienne. Ferdinand, objet de haine pour les Tchèques, rencontrait à présent en face de lui l'hostilité armée des Viennois.
Un nouveau mouvement révolutionnaire se formait, et bien que la question des nationalités fût posée violemment entre les deux peuples, l'annonce d'une révolte en Hongrie fut reçue favorablement à Vienne puisque cette action faisait pièce à l'empereur. Aussi, quand, le 6 octobre, les Iroupes voulurent quitter la capitale pour aller réduire les Hongrois, trouvèrent-elles le peuple devant elles. A la gare du Nord, où les soldats devaient s'embarquer, la ligne était détruite par les émeutiers, et les fils télégraphiques coupés. On donna Tordre aux troupes de sortir de Vienne, por la porte Tabor, pour aller rejoindre une petite gare, de l'autre côté du Danube. Quand les soldats arrivèrent au bord du Danube, ils durent s'arrêter : les révoltés avaient fait sauter le pont. Une véritable bataille s'engagea là entre les troupes et le peuple. On se battit partout : sur les remparts, dans la ville, jusque dans la cathédrale où quatre-vingt-quinze morts furent trouvés au pied du maître-autel. Le général commandant les troupes fut tué. Le ministre de la guerre, comte Latour, trouvé caché dans un cabinet noir du ministère, fut pendu à un réverbère. Enfin, l'arsenal se rendit.
Les rebelles triomphaient.
Dans le tumulte, et pour la seconde fois, l'empereur quittait Vienne, se rendant à Olmiitz. De là, il lança ses troupes contre sa capitale, sous le commandement du boucher Windischgraetz. Le siège commença le 22 octobre. Le 28 octobre, bien que les Hongrois, réunis aux Viennois contre l'empereur Ferdinand, marchassent sur la capitale et contre les troupes impériales qui l'assiégeaient. Vienne devait se rendre, et se rendre sans conditions.
L'empereur ne se montra pas généreux : du mois de novembre 1848 au mois d'avril 1849, on emprisonna mille trois cent soixante-quinze personnes et, sans procès, cinq
cent trente-deux furent fusillées. Vienne, pourtant, demeurait en état de siège et, vaincue, perdait le droit de conserver le Parlement, qui émigra à Kremsier, en Moravie.
La situation de Ferdinand, malgré la victoire fmale des troupes, devenait impossible. Il sentit que son impopularité, si bien préparée par sa belle-sœur, sans qu'il en eût rien vu, ne laissait plus ouvert devant lui que le chemin de Tabdicalion. Il abdiqua donc.
Enfant d'une Ptévolution fleurie au printemps de l'année, le jeune François-Joseph recueillait la charge du pouvoir au printemps de sa vie.
Le rêve de l'archiduchesse Sophie était réalisé.