‹ François-Joseph intimeChapitre 5 sur 25 · UNE AMBITION QUI ÉCHOUE · texte numérisé non relu

UNE AMBITION QUI ÉCHOUE

La grande pensée du règne de François-Joseph fut l'organisation d'un pouvoir central suffisamment fort pour régir les différents peuples soumis au sceptre des Habsbourg, qu'ils fussent Allemands, Hongrois, Tchèques, Croates ou Tyroliens. Et c'est seulement citer ainsi les principaux, parmi les peuples infiniment divers qui constituent la fraternité ennemie de l'empire austro-hongrois. Aujourd'hui, plus que jamais, les fissures et les voies d'eau s'accusent et c'est à la côte que se termine le voyage idéal de la nef d'Etat à laquelle les dix-huit ans de François-Joseph, inspirés par l'archiduchesse Sophie, avaient confié leur ambition.

Le vieux souverain, à l'occasion de son soixante-quinzième anniversaire, n'a pu se rendre à la revue passée en son honneur, à Buda-Pest, et cela dans la crainte d'un mauvais accueil. Il était pourtant considéré par ces mômes Hongrois comme le souverain parfait, quelques mois avant qu'il montât sur le trône. C'est Louis Kossuth, en effet, qui, le 3 m.ars 1848, tout en déterminant la révolution hongroise contre le gouvernement de l'empereur Ferdinand, prononçait ces mots :

(( L'héritier de la maison de Habsbourg, l'archiduc François-Joscpli, sur qui repose l'espoir de la nation, trouvera un jour un trône splendide fondé sur la liberté du peuple. Mais

il lui deviendrait impossible de le conserver, ce trône, si le système actuel se perpétuait. Oui, messieurs, je suis persuadé que Tavenir de notre dynastie dépend d'une union cordiale entre peuple et souverain, et cette union ne peut se réaliser que par la force adhcsive d'une Constitution. En la réclamant, je me place à un point de vue purement dynastique, et, Dieu merci, ce point de vue concorde avec l'intérêt de notre chère patrie. »

La Révolution de février venait d'enlever la couronne à Louis-Philippe et les Hongrois recueillaient les échos du grand bruit de révolte, venu de Paris, avec un enthousiasme presque enfantin. Cet enthousiasme s'explique, d'abord, par le passé héroïque et romanesque de la nation hongroise ; ensuite et surtout, par l'attitude presque hostile que, depuis Joseph II, les Habsbourg témoignaient à la Hongrie. Les Habsbourg, en effet, régnaient, « par la grâce de Dieu », et en maîtres absolus sur les pays autrichiens. La Constitution hongroise, en revanche, apportait une manière d'entrave à leur absolutisme. Et ils s'en vengeaient par un dédain affecté. Les empereurs autrichiens se déchargeaient du soin de veiller sur la couronne hongroise de Saint-Etienne entre les mains d'un de leurs frères ou de leurs plus proches parents, auxquels ils donnaient, avec le titre de prince palatin, les pouvoirs d'un vice-roi. C'est Joseph II, frère de Marie-Antoinette et fils de Marie-Thérèse qui, le premier, ambitionna de-réduire à néant, au moins dans les faits, la Constitution hongroise et de constituer, à Vienne, le pouvoir central d'une monarchie comprenant les multiples pays sur lesquels il régnait. C'est cette ambition, poursuivie à outrance par ses successeurs, qui provoqua les événements de Hongrie, de 1848, et aussi le mouvement séparatiste des provinces italiennes. A la prétention des empereurs d'Autriche, les Hongrois répondaient, en réclamant l'extension de leur Constitution et l'octroi d'un régime constitutionnel aux différents peuples vivant, avec eux, sous le toit du même empire.

Les Hongrois ne réclamaient pas autre chose et lorsque

Louis Kossuth, député à la Diète, prononçait les paroles qu'on a lues tout à l'heure, il ne se doutait guère que ce simple discours devait le porter, quinze mois plus tard, à la tête de la République hongroise.

Ce discours, au reste, devait avoir un retentissement considérable sur la politique intérieure de l'Empire, puisqu'il provoqua les Autrichiens à réclamer, de leur côté, une Constitution, ce qu'ils firent, on Ta vu, dans les journées des 13 et 14 mars.

Pour les Hongrois, enflammés par la parole ardente des Louis Kossuth, des Alexandre Pétoli et des Maurus Jokaï, ils résolurent de réclamer à l'empereur les libertés- suivantes : amnistie générale pour les délits politiques, abolition de la censure, liberté de la presse, une garde nationale, une armée nationale, une banque nationale. Conduite par l'archiduc palatin Etienne, une délégation s'en fut à Vienne présenter ces desiderata de la nation hongroise à l'empereur Ferdinand. Cédant au mouvement révolutionnaire viennois, le souverain accordait, la veille, une Constitution à l'Autriche. Les Hongrois étaient donc pleins d'espoir en arrivant à la Hofburg. Ils en sortirent rayonnants : l'empereur venait de leur promettre satisfaction. Et puis ils avaient conflance dans l'influence « libérale » que la mère de François-Joseph exerçait, suivant la légende, sur le faible esprit de Ferdinand. Combien ils se trompaient ou plutôt combien l'archiduchesse savait-elle les tromper!... Le 23 mars, on soumettait au monarque un projet de ministère où Louis Kossuth figurait pour le portefeuille des finances. On connut seulement le 29 la décision de Ferdinand. Il accordait le ministère, mais amoindri de deux portefeuilles : celui de la guerre — l'armée nationale ! — et celui des finances — la banque nationale ! — qui, tous deux, demeuraient rattachés au cabinet autrichien.

C'était la faillite complète des espérances hongroises puisque cette suppression décapitait leur projet séparatiste.

Pourtant Ferdinand avait promis. Que s'était-il donc passé ? L'archiduchesse Sophie, une fois de plus, était entrée en

scône. Elle avait favorisé le mouvement révolutionnaire viennois, surtout pour obtenir la disgrâce de McUernich qui représentait Tobstacle le plus considérable à son désir de faire abdiquer Ferdinand, mais non, comme le peuple le croyait, par sentiment libéral. La mère de François-Joseph, en effet, était profondément centraliste et entendait que son fils montât sur le trône d'un grand empire autonome et non d'un empire morcelé. Aussi était-elle intervenue pour empêcher son beau-frère de concéder aux Hongrois ce qu'ils lui demandaient.

Mais l'archiduc Etienne allait engager la lutle contre l'archiduchesse Sophie. Il promit solennellement à l'Assemblée nationale et au comte Batthyânyi, président éventuel du conseil des ministres hongrois, de tenter une nouvelle démarche auprès de l'empereur. Le Palatin, comme il s'y était engagé, tentait l'assaut et revenait victorieux. Et le 11 avril, le premier cabinet hongrois faisait son entrée solennelle à Budapest.

Comprenant fort bien le danger que celte forme de dualisme faisait courir aux plans formés par son ambition maternelle, l'archiduchesse Sophie ne tint pas la partie pour perdue. La Constitution hongroise existait. Il fallait la rendre illusoire dans ses effets. Elle poussa donc le gouvernement autrichien à subordonner au pouvoir cenlral les ministres de la guerre et des hnances de Hongrie. Et bientôt, l'armée austrohongroise reçut tout entière, comme naguère, ses ordres de Vienne, tandis que le ministre des finances autrichien imposait, sans consulter le cabinet de Buda-Pest, une partie de la dette publique aux Hongrois. Mais cela ne suffisait pas à l'archiduchesse. Déjà elle avait conçu le plan macliiavélique de se débarrasser du mouvement révolutionnaire autrichien en suscitant les passions nationales des différents peuples de l'empire. Elle allait rééditer la manière dans l'aventure hongroise. Et au moment même où le Parlement hongrois venait de voter les crédits nécessaires pour la guerre d'Italie, non parce que cette guerre intéressait la Hongrie, mais bien en

témoignage de reconnaissance, à l'empereur, le parti de Tarchiduchcsse excitait presque ouvertement les Croates et les Serbes contre les Hongrois. Le gouverneur de la Croatie, Jellachich, qui devait jouer un rôle si considérable et si malhonnête dans la Révolution hongroise, refusa, poussé par la cour de Vienne, de se soumettre au cabinet de Buda-Pest. Au nom des Croates, il réclamait l'indépendance de sa province et la formation d'un ministère spécial. La Croatie faisant partie intégrante du royaume hongrois, c'était là une rébellion, proche de la haute trahison. Les Hongrois réclamèrent la révocation de Jellachich. Le souveram -répondit en confirmant le gouverneur dans ses fonctions. En même temps la Transsylvanie se soulevait' contre le gouvernement de Buda-Pest. Or, Buda-Pest n'avait point la force de vaincre ce mouvement par les armes, puisque, malgré la promesse impériale, et grâce aux manœuvres de l'archiduchesse, l'armée hongroise, bien que la Hongrie eût un ministère de la guerre, dépendait toujours du ministère de la guerre autrichien, sinon en principe, du moins effectivement. Le comte Batthyanyi demanda alors au Parlement de réclamer du pays la formation d'un corps volontaire. Dix mille hommes répondirent à cet appel. Pourtant Jellachich continuait ses exploits, puis se mettait entièrement à la disposition de la cour de Vienne et se trou vait récompensé par sa nomination de commandant en chef des troupes impériales tenant garnison en Hongrie et en Croatie. Il lui fut attribué trois cent mille florins pour l'entretien de ces troupes et on poussa l'ironie jusqu'à faire connaître à Buda-Pest que cette dépense serait imputée au Tré sor hongrois. En réponse à ce coup droit le Parlement de Hongrie votait un crédit de quarante-deux millions pour la formation d'une armée nationale de deux- cent mille hommes. Mais l'empereur refusa de sanctionner ce vote. L'archiduchesse Sophie réussit même à faire consigner la porte dp cabinet impérial à une délégation venue de Buda-Pest pour obtenir l'agrément impérial à la fondation de l'armée bon groise. La situation devenait grave. Elle prit dos allures

Page 1