‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 18 sur 35 · IVI-Avenue Kléber, 87 (Passy · texte numérisé non relu

IVI-Avenue Kléber, 87 (Passy

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que, l'impératrice déposée par lui sur le sol, il pâlit affreusement et s'évanouit. Ce fut Elisabeth qui, très calme, indifférente qu'elle était aux plus effrayants dangers, donna des soins à son écuyer, — Sancho Pança héroïque de cette belle Mme don Quichotte, et dont le mulet, paisiblement, broutait quelques herbes rares, poussées entre les cailloux du chemin.

Rentrée à Gœdœllœ, à la suite de cette excursion dans les Alpes, et avant d'aller se fixer temporairement en Normandie, la souveraine errante reprit ses travaux de haute-école. Elle les abandonna bientôt pour une raison futile, mais que son inaltérable bonté l'empêcha d'éluder. Pour « travailler », il lui fallait de la musique. A défaut d'orchestre, on se contentait d'un piano. A chaque séance, une dame d'honneur se précipitait pour accompagner les exercices de sa souveraine. La pauvre dame jouait si cruellement faux que l'oreille musicale d'Elisabeth s'en trouvait offensée. Elle aurait pu remplacer, par une autre, la pianiste aux notes injurieuses, mais l'inharmonique personne en eût contracté de la peine... La souveraine préféra donc abandonner son plaisir favori. Elle s'en consola en fréquentant les Czikos. Les Czikos sont des pâtres hongrois, les pâtres d'innombrables troupeaux de chevaux, semblables à ceux que l'on rencontre en Bolivie ou dans les Pampas. Comme les Indiens et les Patagons, les Czikos, pour ramener leurs chevaux, jettent merveilleusement le lasso. Cet exercice passionna l'impératrice et, avec son invraisemblable aptitude d'assimilation, elle ne tarda pas à devenir de première force dans ce difficile exercice.

C'est à ce moment qu'elle quitta la Hongrie pour la Normandie. Elle avait loué, d'un M. Perquer, dans les environs des Petites-Dalles, un chalet confortable — le chalet Sostot — qu'on appelait « le château » dans le pays. Elle y vivait fort retirée, sous le nom de comtesse Hohenembs, et les habitants de la région ignoraient que la dame en noir, qu'ils rencontraient chaque jour à cheval, portât, sur son front pâle, un diadème plus lourd que la lourde couronne d'or de ses

cheveux tressés. Toujours à cause de son étrange témérité, elle faillit ne point revenir de cette région où, en sautant un mur de séparation, dans les champs, son cheval buta et la projeta avec tant de violence sur un sol pierreux qu'elle y demeura évanouie. Des pêcheurs la relevèrent et, sans qu'elle eût repris ses sens, la ramenèrent à ses gens. Les habitants du pays apprirent seulement ce jour-là qui était la dame étrangère qu'ils avaient appris à respecter et que tous les bambins de la côte aimaient, tant elle se montrait douce et tendre, mère privée de son fds, avec les enfants des autres. Partout, d'ailleurs, où elle apparut, dans son éternelle robe noire, au cours de ses pérégrinations, la « comtesse Hohenembs » a laissé un souvenir de fée bienfaisante. Il n'est point jusqu'aux Arabes, peu disposés pourtant à reconnaître aux femmes d'autres qualités que celles de bêtes à plaisir, qui se laissèrent prendre à son charme mystérieux. En Algérie, où elle séjourna presque longtemps et à différentes reprises, elle s'était acquis une réputation surhumaine parmi les populations indigènes. Les Arabes, qui admiraient l'art incomparable qu'elle possédait de dompter les chevaux, et aussi la perfection avec laquelle elle parlait leur langue, se sentaient en si grande confiance avec Elisabeth — la blanche Elisabeth aux cheveux de soleil — qu'ils avaient contracté l'habitude de la considérer comme une sorte de juge de paix. Par ses manières douces et fermes, par ses propos simples et raisonnes, par la rectitude et la finesse de son jugement, elle arrivait infiniment mieux que quiconque à réconcilier les plaideurs qui venaient lui soumettre leur cas. Le charme que dégageait cette femme exceptionnellement douée était si manifeste qu'elle gagna la confiance d'une race, plus dédaigneuse encore de la femme que les Arabes et, plus que les Arabes, aussi, hostile aux Européens : les Tziganes. Presque tous la connaissaient, sans savoir, pour la plupart, qui elle était réellement, et tous, comme les pêcheurs et les bambins normands, la respectaient et l'aimaient. Elle se plaisait à pénétrer dans les tribus, à aller de

tente en tente et, maintes fois, elle a réglé amicalement des différends qui risquaient d'entraîner de sanglantes complications. Elle-même, dans plusieurs circonstances, a risqué sa vie, et toute autre qu'elle ne serait pas revenue de certaines expéditions qu'elle accomplit en toute sérénité.

L'impératrice, à présent qu'elle n'était plus sous le contrôle de la cour et ne vivait pas davantage sous le despotisme cruel de l'archiduchesse Sophie, pouvait se livrer à tous les sports qui lui convenaient. On sait que la marche — le footing — faisait partie de ces exercices naguère prohibés. Or, au cours d'une de ses lointaines excursions dans le fond de la Hongrie, elle se reposait, à l'orée d'un bois, ayant déjà parcouru, à pied, un nombre appréciable de kilomètres. Venant de la forêt, elle entendit des gémissements à peine perceptibles, qui ne tardaient pas à se transformer en cris, puis en véritables hurlements de douleur. Ramassant, clans ses mains, sa courte robe noire, elle courut vers l'endroit d'où provenaient les cris. Dans une clairière, toute une tribu de tziganes étaient assis en demi-cercle, sur le sol, avec, au milieu d'eux, le chef et la « grand'mère de la tribu ».

La « grand'mère », ici, est la plus âgée des femmes de la bande. C'est le seul représentant du sexe faible que l'on respecte, chez les Tziganes, mais son pouvoir, en revanche, se trouVe plus élevé que celui du chef même.

Au centre de la clairière, une femme nue, l'échiné en sang, se tordait dans les liens qui la fixaient à un arbre. Graves, calmes, solennels, deux hommes, rythmiquement, la flagellaient avec des verges fraîches. Sans réfléchir qu'elle commettait un véritable sacrilège, en se mêlant à un acte de la vie des Tziganes, sans songer davantage que cette audace elle la pouvait payer de son existence, Elisabeth se précipita vers la femme, se mit entre elle et ses bourreaux et, nettement donna l'ordre d'arrêter la sauvage exécution. Tout de suite la « grand'mère », qui connaissait la souveraine, la prit sous sa protection. Elle voulut l'écarter doucement. Mais Elisabeth tint bon et fit si bien qu'elle obtint la grâce de la femme :

une femme adultère qui subissait la peine qu'infligent toujours les Tziganes aux malheureuses qui, maltraitées chez elles, cherchent ailleurs un peu de consolation ou d'oubli.

La souveraine errante visita également la Grande-Bretagne, où elle comptait de nombreux amis parmi l'aristocratie. Là, encore, c'est un sport qui l'attirait : la chasse au renard. Il lui advint même, au cours de l'une de ces chasses, qui exigent de rudes chevauchées, une aventure au moins pittoresque. Elle poursuivait un renard aux environs de Maynooth-Gollege. Brusquement le renard, qui se dirigeait vers cet établissement, disparut dans un trou existant dans le mur du collège et traversa, à toutes pattes, une partie de foot-ball. Presque aussitôt, un cheval bondissait par-dessus la muraille, portant une femme dont les vêtements ruisselaient. A la poursuite du renard, Elisabeth avait traversé une rivière et, toujours à la poursuite du même renard, elle venait de sauter — un joli saut d'un mètre vingt — le mur de Maynooth-College.

Le directeur s'empressa et, n'ayant rien de mieux à lui offrir, donna à la souveraine un manteau de docteur de l'Université pour remplacer les vêtements mouillés. Elisabeth demanda l'autorisation de conserver ce vêtement et elle ajouta, car elle était infiniment aimable dans ses propos, qu'elle regrettait de ne pouvoir acquérir, avec la robe, la science des élèves de Maynooth-College.

A vrai dire, ce n'était point là qu'une gracieuse boutade, car Elisabeth, toute sa vie, éprouva frénétiquement le désir de s'instruire toujours davantage. C'est ainsi que jusqu'à sa mort elle se perfectionna dans la connaissance de la langue des nombreux pays qu'elle avait visités et dans lesquels elle persistait à se rendre. Elle parlait, d'une façon absolument pure : l'allemand, le français, l'anglais, l'italien, le grec, l'arabe et le hongrois, pour ne citer que les idiomes qu'elle connaissait jusque dans leurs finesses les plus cachées.

Comme elle cherchait, dans les sports, une dépense physique qui la détournât un peu de ses constantes inquiétudes,

Phot. Jos. Albert.

LE « ROI FOU » LOUIS II DE BAVIÈRE COUSIN GERMAIN DE L'IMPÉRATRICE ELISABETH

elle cherchait, dans le labeur cérébral, une dépense morale qui l'aidât à atteindre au môme but.

Ses facilités étaient telles que les différents professeurs qu'elle se donna furent toujours surpris de la rapidité de ses progrès. Son professeur de grec, le docteur Ghristomanos, le proclama hautement et, plus encore son professeur de hongrois, le docteur Max Palk, aujourd'hui rédacteur en chef du Pester Lloyd. C'est que le hongrois, entre toutes les langues, est, peut-être, la plus difficile à apprendre pour ce qu'elle ne révèle nul point de contact avec aucune autre. Elle cultiva, en outre, et avec succès, les sciences mathématiques, la philosophie et la poésie. On n'ignore point le culte qu'elle avait voué à Henri Heine. Jusqu'au jour où elle tomba sous le poignard d'un assassin, elle ne manquait point d'envoyer, chaque année, un bouquet de roses blanches sur la tombe du poète. Elle fit elle-même maints pèlerinages solitaires au cimetière Montmartre, où Henri Heine dort son dernier sommeil.

Ce qui semble le plus curieux, c'est que Elisabeth — si malheureuse et si triste — ne pouvait comprendre le pessimisme de Schopenhauer qu'elle tenait pour contradictoire quant à la beauté et à la bonté de la nature. Sans doute, elle n'aimait point qu'on l'enfonçât davantage dans le deuil de pensées où elle se débattait... On en peut dégager, en outre, que cette femme supérieure conserva, dans sa tristesse, la force de ne point conclure du particulier au général et de ne point considérer que la vie était forcément mauvaise parce qu'elle lui avait été cruelle.

Cette raison compte vraisemblablement parmi celles qui l'empêchèrent de répondre à la tentation du suicide, tentation qui, certainement, l'a hantée. Elle s'exposa si fréquemment, si indifféremment, si volontairement à la mort, qu'il en faut bien conclure qu'elle la recherchait. Un propos qu'elle tenait couramment explique pourquoi elle ne s'est point tuée.

— Mourir, disait-elle volontiers, c'est s'éteindre, et il faut

s'éteindre en toute sérénité. La beauté ne va pas sans la sérénité et Ton doit mourir en beauté.

Le suicide, le suicide brutal lui paraissait laid. Mais le suicide « en beauté » ! Un soir, en Bretagne, elle crut bien le tenir et ce n'est point par sa faute qu'il lui échappa.

Elle avait loué, à la limite du Finistère et du Morbihan, sur un point solitaire de la côte, battue par l'Océan et par les vents, un vieux château en ruines qui séduisit son esprit romanesque parce qu"il portait cette devise au-dessus du portail :

Un chevalier, n'en doutez pas, Doit férir haut et parler bas.

On avait restauré vaguement et hâtivement aménagé le castel branlant, et, pour la belle saison, après y avoir dépensé beaucoup d'argent, on pouvait lui livrer une ruine à peu près présentable.

Elle y passa des jours et des soirs d'extase, dans une solitude presque complète, avec un entourage réduit à son strict minimum. Une nuit, elle fut réveillée par une mugissante colère de l'Océan, — une colère comme il sait en montrer sur cette côte, où se creuse la Baie des Trépassés !... Elisabeth se leva et, accompagnée de deux dames d'honneur, descendit vers la côte. Tout le village y était assemblé, pour apercevoir, à la lueur de l'aube grise, qui montait dans le ciel d'ombre déchevelée, un navire en perdition, échoué sur un récif.

Tout espoir de sauver les malheureux, dont on distinguait à peine les signaux, était perdu. Muette, très pâle, les yeux allumés de la même flamme étrange qui les animait quand elle s'était approchée du cheval meurtrier du comte Festetics, Elisabeth, brusquement, dans un geste sublime et vain, se jeta à la mer.

Elle fut sauvée par une de ses dames d'honneur, la comtesse G..., excellente nageuse, qui ne put la ramener à la côte qu'après une véritable lutte.

Ce jour-là, comme jadis, au haras de Festetics, la douloureuse Elisabeth avait espéré mourir en beauté...

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