DE LA TRAGÉDIE AU VAUDEVILLE
Dans certains grands théâtres de petites villes provinciales, on a coutume de faire représenter, par la même troupe, des œuvres disparates et copieuses, telles par exemple que la Tour de Neslc et le Chapeau de paille d'Italie ou, pour citer des ouvrages moins désuets, les Deux Orphelines et la Dame de chez Maxim" s. On allie volontiers le plaisant au sévère et la comédie, pendant sept à huit heures consécutives, alterne avec le drame sur les planches de ces établissements, où, pour la plus grande joie du public, évoluent de véritables forçats de l'art dramatique.
Il semble que la famille de François-Joseph ait donné, ainsi, un spectacle divers constant et lamentable au public qui se pressait sur les gradins de son théâtre intime : la tragédie et le vaudeville s'y succédèrent pendant toute la moitié du xixe siècle, de manière ininterrompue et cruelle, provoquant, tour à tour, les quolibets et l'émotion des spectateurs. Quelques-uns de ces ouvrages, à représentation unique, furent donnés, en partie, devant la foule, mais la plupart ne rencontrèrent qu'un public restreint et, si l'on peut ainsi dire, de privilégiés.
Considérons d'abord la tragédie.
Le drame, dans la maison des Habsbourg, provient de la raison d'Etat, laquelle, ici, se trouve intimement liée à la question religieuse. L'Autriche, empire catholique, ne pou-
vait trouver d'alliance pour les rejetons de ses souverains que parmi les familles régnantes catholiques, toutes — comme les Habsbourg, et pour les mêmes causes — dégénérées et tarées. Les mariages, en effet, se devaient contracter entre proches puisque cinq familles régnantes seulement entraient dans le giron de l'Eglise catholique, apostolique et romaine : les Habsbourg, d'Autriche ; les Wittelsbach, de Bavière ; les Bourbons, d'Espagne ; les Savoie, d'Italie ; enfin les Saxe, de la ligne Albcrtine. Il y avait bien encore les Gobourg, de Belgique, mais, à raison de leurs origines moins pures que celles des autres maisons royales catholiques, on répugnait, dans la fière lignée des Habsbourg, à toute union avec la famille de Léopold. Il convient de dire, car ces choses puériles représentent, pour des gens qui en vivent, une grosse importance, que les Cobourg, de Belgique, se contentent de trouver le début de leur fortune avec Léopold Ier, qui monta sur le trône en 1831, alors que les Habsbourg font remonter leur origine à Everard III, qui régna sur le comté de Nordgau, en Basse-Alsace, dès Fan de pillage, de viol et de meurtre 898. De plus, pour des raisons politiques, aucune union ne put être conclue depuis plus d'un siècle entre les maisons de Habsbourg et de Savoie. Les deux maisons les plus touchées par la dégénérescence, parce que les membres de ces familles se sont le plus souvent unis les uns aux autres, à travers les siècles, sont les maisons de Habsbourg et de Wittelsbach, celles-là mêmes auxquelles appartenaient, d'une part, François-Joseph et, d'autre part, Elisabeth. Les unions se conclurent avec une telle persistance entre ces deux maisons que le mariage de l'empereur d'Autriche et de la fille du duc Maximilien en Bavière peut être considéré comme une manière d'inceste, tant les liens du sang devenaient nombreux entre eux. François-Joseph et Elisabeth apportaient chacun, en offrande, un joli cadeau dans leur propre corbeille de noces : celle-ci, par hérédité, la folie ; celui-là, de même manière, l'épilepsie. On a mal élucidé le point de connaître si, pendant son dernier séjour à Gorfou,
l'impératrice Elisabeth ne fut pas atteinte d'aliénation mentale, mais il est nettement prouvé que l'empereur François- Joseph est épileptique, comme le furent et l'empereur Joseph II et le propre grand-père de François-Joseph, S. M. François Ier. Il importe d'ajouter, pour clore, temporairement ce cycle lamentable, que l'empereur actuel d'Autriche-Hongrie avait transmis son mal à son fils, le malheureux prince Rodolphe, et que sa fille cadette, l'archiduchesse Marie-Valérie, mariée elle aussi à un de ses cousins, François-Salvator, archiduc d'Autriche-Toscane, est épileptique, comme l'était son frère, comme l'est son père et comme le furent deux de ses aïeux.
On conçoit, dans ces conditions, les soucis que sa propre famille causa au souverain. En exceptant même le pire de tous les drames, celui de Mayerling, dans lequel le princehéritier, Rodolphe, trouva la mort, les incidents tragiques apparaissent nombreux au cours de l'existence agitée de l'empereur. L'un de ceux qui la troubla le plus, du fait surtout de la terreur ineffaçable que l'impératrice en conçut, fut la mort mystérieuse de Louis II de Bavière, cousin de l'impératrice, un Wittelsbach, et, par cela même, représentant la plus dégénérée de toutes les cours catholiques d'Europe.
Ce qui rend le drame de Berg plus particulièrement effroyable, c'est qu'il semble à peu près certain que non seulement Louis II se donna la mort, mais encore qu'il commit un meurtre avant de se tuer. A la suite des excentricités auxquelles il se livrait, on dut bien constater que le détenteur de la couronne royale de Bavière se trouvait atteint d'aliénation mentale. Même, il fallut admettre que sa folie apparaissait d'un ordre tel qu'elle pouvait devenir dangereuse aux autres et qu'il devenait urgent d'interner le souverain. Sans doute on ne le mena point dans une maison d'aliénés. Ainsi qu'il se produit dans de semblables occurrences, on installa, successivement, le roi Louis dans ses chûteaux favoris où, en manière de chambellans et de gentilshommes de la chambre, on l'entoura d'un aliéniste réputé,
le professeur von Gudden, et d'un certain nombre d'infirmiers. Môme les infirmiers, afin de donner le change au royal interné, revêtirent une livrée de valets de pied. On arrivait mal, toutefois, à tromper Louis II, on y parvenait même si peu que, pour éviter qu'il s'enfuît, — désir qui atteignit chez lui aux proportions de l'idée fixe, tant il avait conscience de son emprisonnement, — on se voyait dans l'obligation de le garder de très près. Jamais il ne sortait, bien que le parc de ses châteaux lui demeurât libre d'accès, sans se voir suivi par deux infirmiers, vêtus en laquais, et pourvus de muscles respectables. Le roi Louis II rêvait, en effet, de se rendre soit en France, soit en Suisse, après s'être évadé de sa prison qui revêtait l'aspect d'une cour.
Chaque soir, au cours de la belle saison, il accomplissait, après le dîner, une promenade hygiénique, en compagnie du professeur von Gudden, que suivaient deux valets-infirmiers. Certain soir, — le lendemain même de son arrivée au château de Berg, — qu'il se montrait plus calme encore qu'à l'ordinaire, il se plaignit, non de la surveillance, — les fous ne commettent point de ces fautes de logique et de bon sens !... — mais de la présence des deux valets de pied.
— Ces hommes me gênent, — dit-il de telle façon que ceux-ci l'entendissent, — pour admirer tranquillement la nature. Ne pensez-vous pas que nous pourrions dédaigner, pour un soir, le protocole qui les attache à notre personne et les renvoyer au château ?
— J'avouerai, Sire, que je n'y songeais guère et qu'ils ne me troublent nullement.
— Eh bien ! moi, ils m'ennuient et je vous prie de leur transmettre mon désir.
Le roi Louis II était d'une rare force musculaire, mais le professeur von Gudden passait, non sans motif, pour un véritable athlète. Confiant dans ses biceps, il acquiesça donc au désir de son royal pensionnaire et renvoya les deux infirmiers.
Ceux-ci, le docteur leur en ayant intimé l'ordre, revinrent
au château de Berg, mais, malgré la dureté des journées de surveillance, ils ne se couchèrent point, car la folie du roi s'était accrue depuis peu. Un quart d'heure passa, puis une demi-heure. Les deux promeneurs ne rentraient pas. Les infirmiers conçurent quelque inquiétude et décidèrent de retourner vers l'endroit où ils avaient quitté le roi et le médecin.
A quelques mètres dudit lieu, sur la berge du lac, ils aperçurent quatre jambes d'hommes qui, allongées sur l'herbe, sortaient de l'eau. Ils se précipitèrent, tirèrent les corps. C'étaient, morts, et morts noyés, côte à côte, le roi fou, Louis II, de Bavière, et le médecin aliéniste, professeur von Gudden. Le corps de Louis II était calme dans son attitude dernière, alors que les membres du médecin apparaissaient désespérément convulsés. Le docteur, aussitôt après le départ des infirmiers, avait dû se trouver saisi traîtreusement par l'aliéné et jeté à l'eau avant qu'il pût proférer un cri, car les deux gardes l'eussent certainement entendu. Là, et les convulsions de son corps en témoignaient, Louis II lui maintenait la tête dans l'eau jusqu'à ce que syncope s'ensuivit. Le fou se couchait alors à côté du docteur et, avec l'énergie fantastique que savent déployer les seuls aliénés, se noyait à son tour dans moins de cinquante centimètres d'eau !...
Quand elle fut connue à la cour de Vienne, cette mort sauvage provoqua une forte émotion et l'empereur en éprouva un trouble profond. Mais c'est l'impératrice, la calme impératrice, qui s'en trouva le plus terriblement agitée.
Elle ne pouvait oublier, en effet, devant ce drame, qu'elle était, comme Louis II, une Wittelsbach, et qu'elle se trouvait menacée comme lui, soit dans son cerveau, soit dans celui de sa descendance. Aussi, bien qu'elle n'eût jamais aimé son cousin, tomba-t-elle sérieusement malade à la suite de la mort de celui-ci. D'ailleurs, — et c'est là un fait qui n'a rien de plus surprenant que les manifestations de télégraphie ou de téléphonie sans fil, bien que le principe des ondes soit, ici, différent et moins connu, — il semble qu'elle ait été
avertie de cette mort, au temps même où l'événement se produisait. L'impératrice errante séjournait alors sur la rive du lac de Starnberg, près de Possenhoffen, en un endroit diamétralement opposé au château de Berg. Le soir du drame elle se couchait de bonne heure et s'endormait aussitôt. Tout de suite elle rêva. Dans son sommeil, Louis II lui apparut, les traits ravagés, les cheveux collés aux tempes, les lèvres violacées, les yeux glauques, les vêtements en désordre et mouillés, mouillés au point de laisser couler dans la pièce une telle quantité d'eau que cette eau gagnait tout le plancher et rapidement montait entre les murs de la chambre impériale. Devant ce noyé de cauchemar qui apportait avec lui la mort — la même mort que la sienne propre ! — Elisabeth se réveilla en sursaut et jeta un cri si terrifié que ses femmes de chambre accoururent, cependant que, toute tremblante, elle leur rapportait le songe qu'elle venait de subir. On eut du mal à la calmer. Dans l'état de veille indécise qui succède au sommeil, elle mêlait le songe à la réalité, et il fallut, ce soir-là, que sa femme de chambre favorite lui tînt la main, ainsi qu'on fait à un enfant peureux, pour qu'elle parvînt à trouver le repos.
Le lendemain, elle apprenait que son cousin, la veille au soir, périssait noyé.
Elisabeth demanda une barque. A grands coups d'avirons, un marinier lui fit traverser le lac et l'amena au château de Berg où, de toute sa famille, elle arrivait la première auprès du mort royal que, depuis de nombreuses années, elle n'avait point revu. Entre son château et le château funèbre, tandis que la barque glissait silencieusement sur la surface immobile du lac, Elisabeth, penchée sur l'onde homicide, cueillit des nénuphars. A Berg, elle déposa ces fleurs d'eau sur le corps du noyé. Ce soin pris, elle demanda qu'on la laissât seule en présence du cadavre. Quand on revint, une grande heure plus tard, on trouva Elisabeth, les bras en croix, le visage contre le sol, profondément évanouie. Quand, après maintes tentatives infructueuses pour la tirer de cette syn-
Phot. Le Cadre.