‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 20 sur 35 · MAXIMILIEN EMPEREUR DU MEXIQUE, D'APRES WINTERHALTER · texte numérisé non relu

MAXIMILIEN EMPEREUR DU MEXIQUE, D'APRES WINTERHALTER

cope, elle reprit enfin ses sens, elle jeta un regard épouvanté sur les gens et sur les choses, puis, avec un tremblement nerveux de tout le corps, elle s'écria sur un ton d'incommensurable effroi :

— Emportez-le, emportez-le... vite..., il n'est pas mort. Il s'est dressé tout à l'heure... Il m'a dit qu'il faisait semblant d'être mort... pour qu'on ne le torture pas... plus longtemps.

Et la cousine de Louis II s'évanouit à nouveau...

Elisabeth, on le sait, n'aimait guère son parent. C'est qu'il avait joué, autrefois, un fort mauvais tour à la sœur de la souveraine, sa sœur aînée, destinée à François-Joseph par l'archiduchesse-mère et qui, depuis, épousa le duc d'Alençon.

Louis II courtisait alors sa cousine et désirait vivement lui donner à partager la couronne de Bavière. En attendant, il lui offrait une bague qu'il lui faisait jurer de porter toujours. Louis II, qui était jaloux, n'en était pas moins, en dehors de ses fiançailles, fort épris, déjà, d'une ancienne actrice, qui désirait que son royal ami ne se mariât point. Connaissant sa jalousie maladive, elle imagina un plan hardi et l'exécuta avec non moins d'audace. Elle avait réussi à pénétrer dans les bonnes grâces de la fiancée de Louis II. Elle déroba à celle-ci la bague que le roi de Bavière lui avait offerte et la donna à un jeune officier, très casse-cœurs, de la maison du roi. Louis II vit la bague au doigt de son officier. Il ne dit rien, mais, le jour même, il rompait les fiançailles engagées. Quelques mois plus tard, alors que, au clair de lune, il se promenait sur un lac profond, costumé en Lohengrin, aux côtés de l'ex-comédienne, celle-ci lui avoua, par on ne sait quel besoin de puérile et dangereuse gloriole, l'acte qu'elle avait commis et qui, alors, cassait le mariage projeté entre Louis II et sa cousine Sophie. Lohengrin bondit sur Eisa et, sereinement, la précipita dans le lac. Un des rameurs se jeta à l'eau derrière elle, et réussit à ramener l'actrice trop bavarde vers la rive.

Chez cet homme violent et indomptable, jaloux et inconsidéré, la folie du meurtre et, particulièrement, la hantise de

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la noyade, existait donc dès longtemps. Comme tous les aliénés, du reste, ce Wiltelsbach était un fou-né, — car on ne devient pas fou, on naît fou, — et la Wittelsbach qu'était Elisabeth redouta constamment, depuis le jour où mourut Louis II, de plier, elle aussi, quelque jour, sous le faix du mal héréditaire.

Ce ne fut là ni le seul, ni le premier drame qui agita le ménage, déjà si troublé, des souverains autrichiens. Un fou noyé fut le protagoniste du drame le plus mystérieux, une jeune phtisique, périssant dans les flammes, fut le personnage de la première tragédie. Cette douloureuse héroïne était fille unique du vainqueur de Custozza, — l'archiduc Albrecht, oncle de François-Joseph et auteur responsable de la Révolution de 1848, — et petite-fille de l'archiduc Charles, celui-là môme qui infligea la défaite à Napoléon Ier, constamment victorieux jusqu'alors. Soldat de la vieille école, grand seigneur féodal, propriétaire foncier le plus riche de l'Europe, l'archiduc Albrecht traitait ses paysans, comme ses soldats, comme le peuple de Vienne en 48, avec une extrême dureté, mais, parfois, avec quelque justice. Même sous de rudes dehors, il sut témoigner, à l'occasion, qu'un cœur presque généreux battait dans sa poitrine de guerrier. Il fut le seul, de toute la famille de Habsbourg, qui, dès le début de l'union de son impérial neveu, prit nettement le parti de la pauvre Elisabeth, si nettement, même, qu'il se brouilla, de ce fait, avec sa belle-sœur, l'archiduchesse Sophie. Ce porc-épic sentimental adorait sa fille, bien que, dans son for intérieur, le vieux soldat eût préféré un fils, qui aurait continué sa lignée. Mais il n'avait qu'une fille et reportait sur sa fragilité toute l'inavouée tendresse d'un cœur aux palpitations bourrues. Malheureusement la jeune archiduchesse qui, comme les autres Habsbourg, se trouvait touchée par une des tares familiales, ne présentait point une forte complexion et montrait surtout une évidente faiblesse des bronches et des poumons. On entourait la jeune fille de soins minutieux et tous les moyens climatériques, hygiéniques et thérapeutiques se corn-

binaient pour enrayer la phtisie menaçante. Moins attentive que son entourage à sa propre santé, la jeune fille nourrissait une réelle passion pour la cigarette, passion dangereuse étant donné l'état de ses voies respiratoires. Aussi, ne fumaitelle qu'en cachette.

Par un beau soir d'été, à Schœnbrunn, accoudée à sa fenêtre et penchée, toute frêle, dans la nuit diaphane, elle ajoutait, plus près du sol, l'étoile rouge de sa cigarette aux feux cillants du ciel. Elle jouissait délicieusement, à peine vêtue d'un peignoir de gaze blanche et de dentelles, de la tiédeur de la nuit et de la saveur du plaisir interdit. Elle entendit craquer le gravier d'une allée. Prudemment elle mit la main devant la petite étoile rouge. Une ombre s'approcha de la fenêtre et s'arrêta. La petite étoile rouge disparut derrière la robe blanche. L'archiduc Albrecht, possesseur de l'ombre terrorisante, causait depuis un moment avec sa fdle quand il aperçut de la fumée qui s'élevait derrière elle, Avant qu'il eût le temps de la prévenir, la malheureuse enfant se trouvait entourée de flammes : la cigarette avait mis le feu à la robe de gaze. Elle s'enfuit, en criant, par les couloirs du château, le feu s'aviva dans le courant d'air que provoquait la course et quand on releva la pauvre archiduchesse, écroulée dans la petite cendre de ses dentelles, de ses linons et de ses batistes, son corps apparut couvert de plaies horribles. On l'immergea dans une baignoire remplie d'huile et, dans cet équipage anormal, on la ramena à Vienne. Là, malgré tous les soins que lui prodiguèrent les plus renommés parmi les professeurs de la Faculté, l'imprudente périt, peu de jours après, dans des souffrances qui ne lui laissèrent ni trêve, ni repos.

Signalons encore le cas du fds de l'archiduc Joseph, l'archiduc Laszlo, mort accidentellement d'un coup de fusil de chasse et nous arrivons au drame du Mexique.

Il importe, ici, de résumer, sommairement, quelques pages d'histoire contemporaine.

Vers 1860, la République du Mexique, qui avait contracté

des obligations vis-à-vis d'un certain nombre de pays européens et plus particulièrement de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne, ne semblait guère s'en soucier. Aussi, le 30 octobre 1861, les trois Etats précités passaient-ils une convention destinée à contraindre le Mexique à tenir ses engagements. Au début de janvier 1862, une note collective des trois pays réclamait du gouvernement mexicain, réparation des dommages causés à leurs nationaux, dont les propriétés; et les biens s'étaient vus mal respectés. Le 9 février suivant, les troupes alliées débarquaient sur le territoire de la République, conduites par le général Prim. A partir du 14 avril suivant, les Etats-Unis voyant cette action d'un mauvais œil, l'Espagne et l'Angleterre retiraient leurs troupes et la France continuait seule l'action militaire entreprise deux mois auparavant.

A ce moment, l'idée de mettre un Habsbourg sur le trône restauré de l'empire mexicain existait dans le cerveau de M^r La Bastida, ancien archevêque de Mexico, que la République avait chassé et dépouillé de ses biens de mainmorte, représentant une valeur de cinq cent millions de francs.

Le gouvernement français entra dans les vues de l'archevêque, avec l'espoir d'y rencontrer un bénéfice sérieux, et les pourparlers s'engagèrent entre les Tuileries et Miramare, où résidait alors le beau-frère de François-Joseph, l'archiduc Maximilien, et sa femme, l'archiduchesse Charlotte. Il ne fallut pas moins de huit mois pour décider l'archiduc Maximilien à accepter le trône lointain qu'on lui offrait, Pourtant, Bazainc, qui avait pris le gouvernement militaire, en remplacement du général Forey, parvenait à rétablir un peu d'ordre dans le pays. A la faveur de cette pacification apparente, et en garantissant au prince autrichien qu'elle le soutiendrait « de sa garantie morale et matérielle sur terre et sur mer », la France obtenait enfin de Maximilien qu'il s'embarquât pour rejoindre son nouvel empire.

Maximilien, séduit par les mirages qu'on avait fait monter en décor prestigieux sous ses regards, arrivait là dans le

sentiment d'y découvrir un grand rayonnement d'or, dans une explosion de joie populaire. L'or était surtout destiné aux Tuileries et aux prêtres mexicains. Quant à la joie populaire, elle se traduisit sous forme de cris, sans doute, mais de cris hostiles au couple impérial qui débarquait à la Vera- Gruz, le 24 mai 1864.

Le règne impérial dura trois ans. Il s'écroula sous le poids du budget qui avait si fort ébloui Maximilien, au fond de son palais de Miramare. Bazaine avait vaincu temporairement les mauvais instincts des Mexicains et dominé, par la crainte, les sentiments de trahison qui constituent le fonds de leur caractère. Les allures débonnaires de Maximilien leur donnèrent, à nouveau, libre essor. Il fallait, aux Mexicains, un Louis XI ou un Cromwell. C'est un Louis XVI qu'ils trouvèrent. Et, comme Louis XVI, Maximilien devait tomber victime et des circonstances et de sa faiblesse. On peut ajouter que le gouvernement de Napoléon III, par son attitude, ne manqua point de contribuer à l'éclosion de la catastrophe. En dépit de ses promesses et de ses engagements, en effet, le souverain des Tuileries ne donna point d'appui moral au souverain de Mexico, et même, à la fin de l'année 1866, devant les menaces plus précises des Etats- Unis, lui retira l'appui matériel que représentait l'occupation militaire.

Le gouvernement français avait commis une faute en entraînant l'archiduc Maximilien à accepter le trône du Mexique, il commit une déloyauté en rappelant les troupes qui devaient soutenir le malheureux empereur.

Déjà, l'impératrice Charlotte était revenue en Europe. On savait que les choses allaient de mal en pis au Mexique et que la révolution s'armait contre le souverain. Charlotte, désespérément, rappela Maximilien. Celui-ci allait répondre à l'appel de sa compagne et s'embarquer à Orizaba, quand, trompé par lés cléricaux qui, avec ce départ, voyaient s'enfuir leurs problématiques espoirs, il accepta une offre trompeuse de soldats et de millions lui permettant de combattre

le mouvement national et républicain. Napoléon III aurait pu, aurait dû, à ce moment-là, intervenir et sauver de vive force le compagnon d'une fortune devenue mauvaise. Il ne le fit pas. Et le drame trouva son épilogue. Indécis, sans décision qui se substituât à la sienne, faible, sans force qui l'étayât, Maximilien marcha inconsciemment à la mort. Le 15 juin 1867, sur le Cerro de la Gampana, qui domine Queretaro, l'empereur infortuné périt misérablement, abandonné de tous et de ceux-là même qui l'avaient attiré dans la tragique aventure. A neuf heures du matin, par la lumière ardente d'un clair soleil, il tomba sous les balles de la Révolution qui fusillèrent, avec lui, ses généraux Miramon et Mijia. Il périssait, victime du décret d'octobre 1865, signé et paraphé par lui-même, lequel édictait la peine de mort contre quiconque serait pris les armes à la main.

En frappant le corps de Maximilien, les balles des fusilleurs avaient frappé la raison de sa triste compagne.

Depuis ce jour, cachant son mal au fond d'un château de désolation et de douleur, l'impératrice est folle.

Sur ce drame douloureux, qui témoigne de la faiblesse d'un homme et de la lâcheté de la raison d'Etat, nous en avons fini — si nous exceptons le mystère de Mayerling — avec les tragédies de la maison impériale.

Avant de fournir le compte rendu des vaudevilles, point révisés par la censure, qui se manifestèrent sur le théâtre familial des Habsbourg, nous allons passer en revue les mélodrames et les comédies dramatiques qui s'y virent représenter.

Voici, d'abord, ce que nous pourrons appeler — et ceci constitue un titre presque classique de mélo — Y Affaire Jean Orth. Il s'agit de l'archiduc Jean, de la branche de Toscane et personnage infiniment plus recommandable que la majorité de ses cousins. Naturellement, l'archiduc Jean suivait la carrière des armes. Colonel à vingt-quatre ans, général de brigade à vingt-six, général de division à vingtsept, il convient de proclamer que cet avancement, commun

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à tous les personnages de sa caste, fut moins scandaleux quant à lui que pour les autres archiducs. Il montrait, en effet, beaucoup d'application, des qualités solides et une véritable compréhension de la science militaire. Son tort, — ce qui le perdit, du moins, — fut de joindre, à ces qualités requises, un remarquable esprit critique et une absolue loyauté. Ces défauts..., pour un archiduc, l'amenèrent à publier, en 1883, une brochure de critique précise et acerbe relative aux institutions régissant l'armée austro-hongroise. Cette brochure parut sous ce titre : Dressage ou Education? suscription qui suffit à en indiquer les tendances libérales. L'empereur fit venir l'archiduc Jean, le tança vertement et le bannit de la cour, où il séjournait alors, pour l'envoyer commander la division de Linz, dans la Haute-Autriche. A ce moment, le prince Alexandre de Bulgarie ayant abdiqué, le gouvernement de ce pays cherchait un prince de bonne volonté. L'archiduc Jean, à qui l'oisiveté militaire pesait, se jeta à cette occasion, dans la politique et proposa le prince Ferdinand de Cobourg, lequel accepta et fut accepté, malgré l'opposition formelle de la cour de Vienne. Par dépêche, l'empereur relevait l'archiduc Jean de son commandement à Linz. Par dépêche, l'archiduc Jean ripostait en adressant à l'empereur sa démission d'officier. Il se prit, dès lors, d'un grand goût pour la navigation commerciale, suivit des cours dans ce sens et passa bientôt, non sans succès, à Hambourg, son examen de capitaine au long cours. En octobre 1889, il résignait son titre archiducal, avec tous les droits et apanages afférents audit titre, et prenait simplement le nom de Jean Orth, d'après celui d'un château que sa mère possédait au bord du lac de Gmunden. Peu de mois plus tard, il partait, uni librement à une jolie actrice qu'il aimait, MUe Marguerite Stuebel, sur un voilier qu'il baptisait Sainte-Marguerite, du nom de son amie, puis mettait, à Hambourg, le cap sur Buenos-Ayres. Il y toucha barre, gagna Valparaiso et remit une troisième fois à la voile. De ce moment on n'entendit plus parler de Jean Orth. Une légende, ainsi qu'il convenait qu'on

s'y attendît, s'est formée autour de lui et de sa mystérieuse odyssée. On le représente volontiers sous l'aspect d'un gentleman-jarmer vivant bourgeoisement sa vie dans quelque sierra de l'Amérique du Sud. Ce qui vient controuver cette hypothèse c'est que sa mère, qu'il adorait par-dessus tout, n'a jamais reçu la moindre nouvelle de lui. Or, à elle, au moins, il eût donné signe de vie. Il semblerait donc plus vraisemblable que, capitaine inexpérimenté, il dut toucher un récif, en doublant le cap Horn et que la Sainte-Marguerite, malgré l'égide amoureuse et dévote de son joli nom, s'est perdue là corps et biens. C'est moins mystérieux, moins romanesque, moins attrayant que l'aventure hypothétique du gentlernan-iarmer, mais tout de même, c'est, malheureusement, beaucoup plus probable.

Faut-il parler, à présent, des scandales plus récents qui se manifestèrent dans la famille de Toscane ? On n'a point oublié la fuite retentissante de S. A. R. Louise de Saxe, fille de Ferdinand IV, grand-duc de Toscane, laquelle avait épousé le prince héritier de Saxe, devenu roi depuis son accident conjugal, à la suite du décès de son oncle, Albert, mort sans descendance. On sait que la princesse Louise quitta la cour de Dresde en compagnie du précepteur de ses enfants, un jeune Belge, nommé Giron et qu'elle se réfugia à Genève. En même temps, le frère de Louise de Saxe enlevait une actrice dont le talent fut sans retentissement et s'installait avec elle sur la rive droite du lac Léman, à Lucerne. Habituée à jouer les seconds rôles au théâtre, elle continua de tenir cet emploi jusque dans la vie sentimentale, car les proportions éclatantes du scandale provoqué par la fuite de la princesse Louise laissèrent loin derrière elles le scandale de second plan provoqué par le départ du prince et de la chanteuse.

Le rideau se lève, à présent, sur la troisième partie du spectacle : la comédie légère et le gros vaudeville. Les principaux interprètes de cette fin de soirée sont deux des frères et l'un des neveux de François-Joseph.

Voici, par ordre d'ancienneté, Charles-Louis, archiduc

l'hot [ I CHARLOTTE, IMPÉRATRICE IX MEXIQUE, D'APRK§ WINTERIIALTER

d'Autriche, troisième frère de l'empereur. C'est le Barbe- Bleue de la famille. Il s'est marié trois fois, d'abord avec Marguerite de Saxe, à Dresde, le 4 novembre 1856 ; ensuite avec Annonciade de Bourbon-Sicile qu'il épousa par procuration, à Rome, puis, en personne, à Venise, le 16 et le 21 octobre 1862 ; enfin, avec Marie-Thérèse de Bragance, au château de Henbach, le 23 juillet 1873. Il en avait tué deux sous lui. Seule, la troisième, plus résistante, sans doute, lui survécut. Il ne semble pas, au reste, que cette fureur matrimoniale ait suffi à dépenser les réserves inépuisables de... galanterie que possédait l'archiduc Charles-Louis. Les aventures de ce digne frère de François-Joseph apparaissent sans nombre. Il en est une, toutefois, dans la quantité qui témoigne au moins que les procédés amoureux de ce grand seigneur ne furent pas toujours marqués au coin de la plus exquise délicatesse, et qui vaut, par là, de se voir rapportée.

Une jeune personne aux yeux bleus, blonde dans sa chevelure, élégante dans sa démarche, simple dans sa mise, rentrait à son domicile, situé au cœur du quartier latin de la capitale autrichienne. Un homme l'aborda, la moustache relevée, la taille maintenue dans une redingote évidemment baleinée, le talon sonore, bref présentant toutes les caractéristiques de l'officier de cavalerie. Le colloque habituel s'engagea, audacieux de la part de l'homme, rétif quant à la jeune personne. Elle le congédia fort nettement en lui prouvant qu' « il se trompait ».

Le lendemain on sonnait à la porte du logement occupé par l'inconnue aux yeux bleus. Sans méfiance, elle alla ouvrir. Sur le palier, elle découvrit 1' « officier de cavalerie » de la veille, toujours redingote. Elle allait repousser l'huis. Il ne lui en laissa point le temps.

— Ne me mettez point dehors, mademoiselle, je vous en prie, car je suis porteur d'un message important.

— Je n'ai pas de message à recevoir de vous.

— Recevez-le toujours. Cela ne vous engage à rien. Et je vous assure que vous regretteriez de ne pas m'avoir écouté.

Il entra, d'un pas délibéré, dans l'appartement et déclara à la jeune fille qu'elle avait séduit, par sa grâce et sa beauté, l'un des personnages les plus importants de l'empire et que ce personnage était tout disposé à mettre, aux pieds de la jolie blonde, son amour avec tous les bénéfices qui, nécessairement, s'ensuivraient.

La jeune personne ne se trouva nullement éblouie par ce soleil d'or montant à l'horizon de sa fraîche jeunesse.

— Je suis, dit-elle, l'amie d'un étudiant en médecine, M. L..., il m'aime, je l'adore et n'ai nulle envie de le tromper.

— Réfléchissez, mademoiselle, c'est la fortune que vous repoussez.

— Merci. Je me trouve heureuse. Je suis sans désir de changer ma vie. Je ne vous en sais pas moins gré, monsieur, de vos excellentes intentions à mon égard... Et je pense à présent que nous n'avons rien de plus à nous dire.

Deux jours plus tard, le « monsieur » se présentait à nouveau chez la maîtresse de l'étudiant. Cette fois il avait revêtu la tenue de colonel de hussards. Tout de suite il découvrit le nom de son mandant : l'archiduc Charles-Louis, propre frère du souverain. Il pensait obtenir un effet immédiat. Il l'obtint : sans autre forme de procès la jolie fille lui ferma la porte au nez.

Le résultat de cette brusquerie ne se fit guère attendre. Le lendemain matin, la jeune personne était mandée à la police. On lui expliqua qu'elle vivait de prostitution clandestine et, comme elle était étrangère, on lui signifia qu'elle eût à quitter Vienne et l'Autriche dans les vingt-quatre heures. Avant que midi sonnât, M. L..., qu'on n'avait point mandé, lui, pénétrait à son tour dans le bureau du Polizeirat, ou conseiller de police. Il expliqua que la personne qu'on venait d'expulser était sa fiancée et qu'il souhaitait qu'on la laissât en repos. Le Polizeirat le prit de très haut, mais l'étudiant ne s'intimida point et proclama qu'il n'entendait pas se séparer de son amie, sous le prétexte qu'elle avait excité les désirs séniles du frère de l'empereur. Il ajouta, en termes sensiblement plus

concis, que l'archiduc Charles-Louis lui paraissait assimilable à un de ces animaux qui se complaisent, en pays périgourdin, à rechercher des tubercules de luxe, et il ne redouta point de conclure que s'il lui apparaissait que l'archiduc était un de ces animaux, il était en outre sans jeunesse. Tout cela exprimé en deux mots et trois syllabes ne donna point au Polizeirat l'impression d'un compliment adressé au frère de l'empereur. Il mit donc, sans retard, l'étudiant en état d'arrestation. Celui-ci ne s'émut point. Le sourire sur les lèvres, il déclara simplement, avec la plus grande politesse :

— Port bien, monsieur le conseiller de police, je suis votre prisonnier et ne ferai rien pour m'évader, je vous en donne ma parole. Je crois, toutefois, devoir vous prévenir que l'ambassadeur des Etats-Unis est avisé. Si, à quatre heures de l'après-midi, aujourd'hui même, je ne me suis point, par un hasard fâcheux, présenté devant lui et cela en compagnie de ma fiancée, il saura où me retrouver. Je vous avise, en outre, monsieur le conseiller de police, que l'ambassade se montrera peut-être, après quatre heures, moins discrète que je ne l'eusse été si l'affaire qui nous divise s'était arrangée avant midi.

A ce petit discours, tenu d'une voix douce, le Polizeirat répliqua par une interrogation :

— Vous êtes sujet américain, monsieur ?

— On se plaît généralement à le reconnaître.

— Dans ces conditions, votre cas est tout différent.

— Je le pensais, monsieur le conseiller de police, et j'imaginais bien qu'entre gens du monde nous finirions par nous entendre.

Inutile de dire que l'arrestation de M. L... ne fut point maintenue et que, le soir même, l'arrêté d'expulsion pris contre son amie se voyait rapporté, ce qui tendrait à prouver que, à Vienne, lorsqu'on possède une jolie maîtresse et qu'un archiduc daigne la remarquer, il n'est point nuisible d'être sujet américain...

Il importe de considérer,, toutefois, que les manières de

l'archiduc Charles-Louis semblent empruntées au Manuel de la civilité puérile et honnête si on les compare aux procédés chers au fils de celui-ci, S. A. I. et R. l'archiduc Othon-François, major général autrichien, commandant la 10e brigade de cavalerie de l'armée austro-hongroise. Ce brillant officier, qui atteignait, en avril 1905, l'âge de quarante ans, fut l'un des plus malpropres noceurs de la famille des Habsbourg. Marié à l'âge de vingt-un ans, à une princesse de Saxe, Marie- Josèphe, laide et bigote, il était alors colonel du régiment de dragons, caserne à Enns, dans la Haute-Autriche. Ce régiment passe pour le plus « chic » de tous les régiments de cavalerie et nul n'ignore que la cavalerie est la plus « chic » de toutes les armes, dans tous les pays. C'est dire la vie d'oisiveté, de fêtes et d'orgies que mènent les officiers de dragons à Enns !... L'archiduc Othon était bien le colonel qui convenait à cette brillante cohorte de guerriers. Et s'il fut, comme tout colonel qui se respecte, le « Père du régiment », il en fut le « Père l'Impudeur ». Les faits contrôlés, que l'on rapporte à son sujet, sont plus nombreux que les étoiles du ciel et les grains de sable de la mer. Faire un choix semble difficile, car elles sont toutes plus galantes et plus aimables les unes que les autres. Il faut donc piquer au hasard dans ce ragoût savoureux.

Certain soir que la bande joyeuse avait bu presque autant que de coutume, dans un restaurant d'Emis, on décida de « changer de café ». Pendant le trajet entre les établissements, deux heures de la nuit sonnèrent. Quand les gentilshommes arrivèrent devant la maison qu'ils avaient élue, dans leur cœur, pour y casser la verrerie, les portes étaient closes en vertu du règlement municipal. On heurta le vantail... Silence. Ces messieurs alors s'emparèrent de menus cailloux et se mirent en devoir de les introduire dans la demeure... à travers les vitres. Le bruit, toutefois, leur sembla trop discret et ils ne tardèrent pas à remplacer les pierres par les balles de leurs revolvers. Quand il ne resta plus un carreau intact, les braves cavaliers, ayant toujours leur colonel en tête, se mirent en

devoir d'incendier l'immeuble. C'est alors qu'intervint le poste du quartier de cavalerie, mandé par le cafetier, qui ne savait point quels assaillants de choix l'honoraient de leur présence. Ce fut alors, seulement, que l'on constata que les soldats étaient appelés pour arrêter leurs chefs...

Peu de temps après que l'on eut étouffé cet incident, le fier colonel, accompagné des meilleurs parmi ses officiers, excursionnait à cheval dans les environs d'Enns. La cavalcade croisa l'enterrement d'un paysan. L'archiduc paria alors, avec ses subordonnés, qu'il franchirait, sur le dos de sa monture, le cercueil porté à bras. Pari tenu. L'archiduc sauta, à la grande terreur des quatre porteurs, lesquels, dans leur effroi, lâchèrent le pauvre cercueil. Cette fois l'opinion se révolta. Elle se révolta même si fort que l'écho de sa colère parvint à traverser la moleskine des portes du cabinet impérial. L'empereur, blessé dans ses sentiments religieux, fit venir son neveu et, pris d'un mouvement d'emportement, le gifla. De plus, il le rappela à Vienne. Il est bon de constater qu'il l'y rappela avec de l'avancement, puisqu'il fut promu général.

A Vienne, le jeune officier trouva mieux encore à manifester ses qualités originales. Il eut une de ses plus jolies trouvailles après une beuverie nocturne chez Sacher — qui est le Café de Paris de Vienne. L'archiduc résidait alors au Augarten, parc impérial comprenant un château qui lui était affecté. Entraînant la bande d'ivrognes qui l'avaient secondé dans son orgie, il se rendit à son palais. Là il résolut d'entrer, avec tous ses amis, dans la chambre de l'archiduchesse Marie- Josèphe, on n'ose dire dans quel but. Entre l'archiduc et le seuil conjugal, un vieux serviteur se dressa et déclara que son maître ne passerait pas sans l'avoir tué d'abord. L'archiduc dégaîna et, dans sa fureur alcoolique, allait pousser son sabre dans la poitrine du vieux valet de chambre quand un des officiers de la suite, moins ivre que les autres, empêcha l'exécution de ce criminel dessein.

Si énormes qu'elles paraissent, ces « anecdotes » sont rigou-

reusement authentiques. On en peut trouver le témoignage dans un discours que prononça le député Pernerstorfer, à la tribune du Parlement lors d'un débat public relatif à la liste civile. Il est vrai que quarante-huit heures plus tard, en rentrant chez lui, dans la nuit, le député Pernerstorfer fut attaqué par des hommes masqués et si fort maltraité par eux qu'il dut garder le lit pendant plusieurs semaines.

Le dernier exploit de l'archiduc remonte à 1904. Les couloirs de Sacher en furent témoins. Dans un salon où il se trouvait en galante compagnie, l'archiduc, que la soif avait poursuivi toute la soirée, bien qu'il s'employât consciencieusement à l'apaiser, considéra que la température autorisait une tenue légère ; aussi ne conservait-il, pour tout costume, que son shako, son ceinturon et son sabre. Une dame, moins vêtue encore que le joyeux Othon, ouvrit la porte et poussa l'archiduc qui, s'embarrassant les jambes dans son sabre, vint « se plaquer » au beau milieu du couloir. Il se relevait quand, à l'extrémité du corridor, apparut l'ambassadeur d'Angleterre, sa femme et ses deux filles !...

L'incident fut si grave qu'il dut être réglé par voie diplomatique.

Certes, ces quelques représentations données par la troupe des Habsbourg n'allèrent point sans intérêt. Il y a mieux pourtant, avec l'entrée en scène du quatrième frère de l'empereur, l'archiduc Louis-Victor, vieil homme qui détient vraisemblablement, dans la famille, le record du scandale et de l'inconscience. Un fait suffira pour le démontrer...

Mais c'est ici que l'auteur s'embarrasse, attendu que, sans le secours du latin, qui brave l'honnêteté, il devient difficile de rapporter cette pittoresque aventure.

A Vienne existe une manière de Hammam, des bains fort élégants, dénommés Centralbad. L'archiduc Louis-Victor y fréquentait assidûment. Il y rencontrait parfois des jeunes hommes, lecteurs assidus des œuvres poétiques d'Oscar Wilde, poète préféré de l'archiduc. Les mêmes goûts littéraires fondent très rapidement la glace entre artistes. L'ar-

chiduc causait avec ces fervents d'un culte qui était le sien, et il arrivait souvent que la conversation se terminât de façon plus intime. Or, il advint que, certain jour de l'an 1903, l'archiduc se trompa et s'adressa à un personnage qui n'admirait point le poète anglais, si spécial. Louis-Victor pourtant insista et — ce qui donnerait à penser que la poésie, à rencontre de la musique, n'adoucit point les mœurs, — le monsieur, qui n'aimait point à se voir contrarié dans ses opinions littéraires, administra une maîtresse paire de gifles au trop persuasif archiduc. Tous les antiwildistes, pris d'une grande fureur, profitèrent de l'occasion pour offrir au frère de l'empereur une correction telle qu'on dut le transporter chez lui, à moitié évanoui.

L'empereur, qui n'aime guère, paraît-il, ce genre de discussions littéraires, a assigné à son frère, depuis lors, la résidence de Meran, petite localité du sud du Tyrol où Louis- Victor n'a plus guère occasion de parler poésie ou littérature.

Telle est la famille de François-Joseph, qui se produit depuis plus d'un demi-siècle sur la scène du monde. On peut avouer que, au point de vue de la variété des spectacles fournis par elle, quelquefois au peuple et, plus fréquemment, à ses intimes, cette troupe impériale a su montrer plus de virtuosité encore que les troupes de province, lesquelles dans la même soirée interprètent tour à tour les Deux Orphelines et le Chapeau de paille d'Italie, et y ajoutent même, parfois, une audition de la Favorite ou de Richard Cœur-de-Lion.

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