‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 27 sur 35 · LA FIN D'UNE MARTYRE · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE MARTYRE

Penchée, attentive et mélancolique, sur la longue agonie de son cœur, Elisabeth se redressa après le drame de Mayerling : son cœur était mort.

Belle encore jusqu'à ce jour, ses jolis yeux bleus un peu tristes sous l'épaisse couronne de ses cheveux de lumière, elle prenait un grand soin d'elle-même et, sans être coquette, apportait de la recherche en sa mise et ne dédaignait point de parer sa beauté de joyaux qui en relevaient l'éclat. La fin de Rodolphe fut la fin de ce juste désir de plaire. La souveraine, jusqu'à son décès, ne porta plus que des vêtements de deuil et ses bijoux, enclos aussi sûrement dans leurs coffrets de cristal que le corps de Rodolphe dans le sarcophage de fer du caveau des Capucins, ne connurent plus jamais le doux contact de la peau d'Elisabeth.

Comme son fils dans son cercueil, comme ses bijoux dans leurs coffrets, l'impératrice s'enferma, hermétiquement, tout au fond d'elle-même. Afin d'être libre de vivre à sa guise, sans se voir troubler ni par son mari, ni par sa bru, ni par ses filles, ni surtout par les consolations des intimes et des indifférents, elle se retira dans son château hongrois de Gœdœllœ, où, pendant de longs mois, elle vécut, les lèvres closes, raidie dans un mutisme absolu.

Elle ne parlait pas. Elle ne dormit plus.

Pendant les neuf années qu'elle dura matériellement, jusqu'au jour où le poignard d'un assassin la délivra, on peut dire d'Elisabeth qu'elle oublia le sommeil. Ce fut un long martyre qui s'exaspéra dans une longue insomnie.

Pour apaiser ses nerfs malades, elle entreprenait, seule, autour de Gœdœllœ, de longues et harassantes chevauchées. Et les paysans, et les czikos, et les tziganes, dans les champs, parmi les pâturages ou sur les routes, saluaient respectueusement cette femme en deuil, toute droite sur sa selle, le visage immobile, les yeux agrandis par un cerne de bistre, fixés, là-bas, par-dessus l'horizon, et qu'emportait à travers la vaste plaine de Hongrie, le galop furieux d'un cheval.

Au premier anniversaire de la mort de son fils elle revint à Vienne, et, pour la première fois depuis le tragique événement, elle parla. Elle parla ppu, d'ailleurs. Après avoir visité le caveau funèbre, elle se rendit, en compagnie de l'empereur, au couvent des Trappistines de Mayerling. Là, elle assista à une messe basse célébrée sur un autel élevé exactement à l'endroit où se dressait, un an plus tôt, le lit d'amour et de mort. Pendant toute la cérémonie, elle conserva cette même attitude hautaine et glacée, le corps raide, les yeux fixes, qu'on lui vit jusqu'à la fin de sa vie et qui isouvent fit douter, même ses proches, qu'elle eût conservé toutes ses facultés mentales.

Le problème de sa mentalité, aussi bien, n'a jamais rencontré de solution.

Evidemment, elle fut anormale. Expansive, tendre, impressionnable, elle avait dû, toute sa vie, s'opposer une contrainte, car elle ne découvrait, dès le début de son existence de femme et de mère, que l'éloignement ou l'hostilité de ses proches. Retirée en elle-même, vivant sur son propre fonds, car son amitié très exaltée — et qu'on lui a tant reprochée en y mêlant d'odieux sous-entendus — pour des écuyères comme Elisa Renz et Emilie Loisset, n'eut certainement rien que d'intellectuel, elle avait vu agoniser puis mourir, en elle, avec les êtres qui lui étaient chers, tout ce qui pouvait faire

vibrer, en ondes régulières, sa sentimentalité réprimée et excessive. Et puis la démence — la démence qu'elle redoutait tant — et la mort ne cessaient point de frapper autour d'elle. Avant de parler du temps de ce qu'on a appelé sa folie, avant de nous arrêter à l'heure de sa fin, jetons un regard sur les principales ruines que le malheur, l'aliénation mentale et la mort accumulèrent autour d'elle.

Ses sœurs : Sophie, duchesse d'Alençon ; Marie-Sophie, reine de Naples ; Mathilde, comtesse de Trani.

La duchesse d'Alençon trouva une mort atroce, à Paris, en 1897, dans les flammes du Bazar de la Charité ; la reine de Naples, veuve de François II, fut chassée de ses Etats par la révolution qui donna son royaume à l'Italie ; enfin la comtesse de Trani, veuve du prince de Bourbon-Siciles, fut également exilée. Et Marie-Sophie et Mathilde accueillirent la mort ainsi qu'une délivrance.

Ses cousins : Louis II et Othon, actuellement roi de Bavière.

On sait la fin tragique du premier, aliéné meurtrier de son médecin et de lui-même. Pour Othon il semble plus fou encore que son malheureux frère, dont il devint l'héritier. Son manteau royal est une camisole de force. On doit enfermer le souverain dans une salle entièrement capitonnée pour qu'il ne se brise point la tête contre les murailles. Il ne marche pas : il rampe. Il ne parle plus : il aboie !...

Ses beaux-frères : Maximilien, Charles-Louis et Louis-Victor.

On connaît la mort de Maximilien, fusillé au Mexique, et la folie de sa veuve, l'impératrice Charlotte. Pour Charles- Louis et Louis-Victor, nous avons dit quels fous erotiques ils sont devenus et que l'empereur dut même exiler le dernier, après un scandale trop évident, au fond d'une petite ville de montagnes.

Ses enfants : Gisèle, Rodolphe, Marie-Valérie.

Gisèle, elle ne l'aima jamais, par une rare malchance de

la destinée ; Rodolphe, c'est Mayerling ; Marie-Valérie est épileptique.

Et en manière de rehaut à ces tragédies familiales, à ces tragédies shakespeariennes, voici le drame politique : Solférino, Sadowa, le traité de Villafranca et, enfin, le traité de Prague...

Le vieil empereur résista. Il ne faudrait point s'étonner si l'on apprenait quelque jour que la raison de la malheureuse impératrice, ébranlée, en outre, par des malheurs domestiques, montra moins de force devant l'adversité.

Ceux qui l'approchèrent pourtant pendant les dernières années de sa vie, et plus particulièrement ses deux professeurs de grec, le professeur Rhoussopoulo=, et son successeur, le docteur Ghristomanos, proclamèrent hautement que l'impératrice conserva toujours une admirable intelligence. Tous deux ont même publié des Mémoires, à ce propos. 11 est vrai que l'on a prétendu, sans pouvoir le prouver, d'ailleurs, que ces deux professeurs de grec étaient deux aliénistes attachés à la personne d'une impériale démente.

Le premier professeur traite, surtout, dans ses Mémoires, des propos politiques de l'impératrice. Il rapporte notamment que la souveraine lui fit un jour cette confidence :

— On prétend, dit-elle, que la République est la meilleure forme de gouvernement. Cette opinion me paraît fort raisonnable. Pour nous, cependant, je ne la crois pas possible, à raison du grand nombre de peuples différents, qui composent l'Autriche-Hongrie.

Et le professeur Rhoussopoulos d'ajouter que cette opinion n'avait rien de surprenant chez une impératrice qui accumulait dans sa bibliothèque la collection complète, et peut-être unique, de tous les ouvrages et revues révolutionnaires et anarchistes publiés dans toutes les langues et dont son polyglottisme lui permettait de prendre connaissance.

Le second professeur traite des conversations philosophiques. Il rapporte, notamment, des phrases typiques et qui témoignent chez l'impératrice d'une véritable idée fixe,

laquelle, sous des formes différentes — nous avons vu la première incarnation lors de son séjour en Bretagne — l'a poursuivie pendant une grande partie de sa vie.

Une première fois, au cours d'une conversation, elle déclare :

— Du moment que l'amour de la vie a quitté un être humain, la main froide de la mort Ta déjà touché.

Une seconde fois, pendant une tempête d'une extrême violence, au large des côtes algériennes, elle dit au Dr Christomanos :

— Etes-vous prêt à mourir simplement ou croyez-vous que la mort soit un acte héroïque ? Pour moi, je suis convaincue qu'on peut mourir moralement bien avant qu'on cesse de respirer.

Une troisième fois, enfin, sans motif, elle murmura :

— Inutile de chercher une jolie forme pour sa mort. Il suffit de savoir si l'âme est morte en beauté.

A cette époque, après un /séjour à Schœnbrunn, où, entre deux voyages, elle revint assez fréquemment, ainsi qu'à la Hofburg, pendant les dernières années de sa vie, elle fit une longue station dans son palais de Gorfou, la villa Achilleion, qu'elle avait fait construire, sur ses propres plans, par l'Italien Carito, et qu'elle ne devait plus revoir.

Cette villa Achilleion, qui demeurera fameuse dans l'histoire, est peut-être la plus grande folie de luxe et d'art que commit la prodigue souveraine.

Elevée sur l'emplacement d'une riche demeure que l'impératrice acquit pour la faire abattre, la villa Achilleion ne coûta pas moins de quatre-vingts millions. Dressée sur un rocher dominant la mer, elle comporte deux étages du côté où le flot vient battre sa base rocheuse et seulement un rezde-chaussée du côté de la terre. Elle épouse donc exactement, dans ses soubassements, la forme capricieuse du roc et l'escalade. Un péristyle, formé de douze colonnes de marbre, fait face à l'immensité bleue. Entre chacune de ces colonnes apparaît quelque rare morceau de la statuaire antique. Gha-

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