LA RÉSIDEISXE PRÉFÉRÉE DE L'IMPÉRATRICE ELISABETH
L'Achillèi'on de Corfou : Vue d'ensemble
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L'Achillèïon de Corfou: Le Péristyle
FRANÇOIS-JOSEPH INTIME l'Û
cun de ces monuments fut acquis à Rome par Elisabeth et rapporté par elle, de la côte italienne à Gorfou, à bord de son yacht -Miramare, sur lequel la souveraine accomplit tant de lointaines croisières. Le mur du péristyle est, en outre, orné de fresques dues au pinceau de maîtres italiens. Du vestibule, qui se pare d'une immense toile, le Triomphe d'Achille, on gagne les appartements particuliers par un vaste escalier de marbre. L'antichambre de ces appartements, toute rouge, comporte un admirable morceau de mosaïque. La première pièce était le cabinet de travail de l'impératrice. Le meuble est d'un Empire très pur. Le grand salon qui suit, Empire également, possède une vaste cheminée de marbre noir, un meuble d'ébène rehaussé d'incrustations d'or et une tapisserie de soie couleur pêche. C'est, ensuite, la chambre à coucher, toute simple ; un cabinet de toilette, tendu et meublé de soie bleue ; une salle de gymnastique, munie de tous les agrès connus ; enfin une salle de bains, avec, au centre, creusée dans le sol, une large vasque de marbre blanc. Le salon et lf chambre à coucher ouvrent sur une terrasse surplombant directement la mer. Au-dessous se trouvent un grand salon, jaune et or, la salle à manger, un fumoir et nombre d'autres chambres, puisque la villa Achilleion ne compte pas moins de cent vingt-huit pièces. On ne peut guère éviter de mentionner la chapelle, de style byzantin, avec une magistrale réplique du Christ devant Pilate, de Munckaczy, et maintes antiquités de haute valeur, rapportées, par l'impératrice, de Pompéi, de Tunisie, d'Algérie et du Maroc.
Il ne faut donc point s'étonner du prix fabuleux de cette résidence ; on s'en étonne moins encore après avoir visité le jardin et le parc.
Le jardin, qui réalise un rêve sensuel, ne contient paé moins, sur la seule terrasse établie devant l'entrée de la villa, de vingt-cinq mille buissons de rosiers composés de.-; espèces les plus rares. Et ces rosiers, à raison du climat exceptionnel de Corfou, sont constamment en fleurs. C'est
une joie pour la vue, un délire pour l'odorat. Derrière cette forêt de roses s'étend un parc où se mêlent, aux essences d'Europe, les palmes africaines et les invraisemblables floraisons des tropiques, tandis que, dans l'air limpide, chantent des jets d'eau légers, égrenant leur mélancolie dans des vasques de marbre. Du marbre encore, encore des colonnes. C'est un petit temple grec, émergeant, blanc et rose, de la luxuriante verdure et dominant les flots bleus.
C'est à l'abri de ce temple, gracieux et clair, qu'Elisabeth, lors de son dernier voyage, en 1896, toute ombre, parmi ses voiles de deuil, demeurait, solitaire, des jours entiers, perdue dans sa douleur sans fin, devant l'immensité de la m or.
Un petit port, précédé d'un phare minuscule, donne accès de la mer à la villa, par un escalier de marbre rouge enchâssé en plein roc. Au bas s'élève un autre petit temple. Celui-là contient un monument érigé, par la pieuse Elisabeth, à son poète favori, Henri Heine.
Quand elle quitta l'Achilleion, vers la fin de l'année 1896, elle éprouva le pressentiment qu'elle n'y reviendrait plus ; des larmes montèrent à ses yeux que des veilles perpétuelles attisaient d'une étrange lueur et elle dit, lentement, regardant, de la passerelle du Miramare, décroître dans le lointain la petite tache blanche de la folle villa :
— Comme on désire marier une fdle aimée, de son vivant, pour s'assurer qu'on lui fait un sort heureux, on devrait vendre, avant la mort, les maisons aimées, pour s'assurer qu'on leur donne un cligne successeur.
Cet espoir, bien qu'elle s'y employât, Elisabeth ne devait pas le réaliser, car il ne se trouva point d'acquéreur pour une villa aussi fantastiquement coûteuse. Tout près de sa fin, la souveraine fit transporter tous les meubles de l'Achilleion, dans son château de Lainz, plus accessible que Corfou. Cette fois, c'était son rêve qu'ello enterrait elle-même.
Après son départ de Corfou, avec son exaltation d'art qui tombait, elle sentit, plus cruellement, les atteintes du déclin physique. A l'insomnie irréductible, vinrent s'ajouter des
douleurs nerveuses insupportables. Elle imagina, pour se soigner, de ne plus rien manger en dehors de fruits et de lait. A ce régime, elle se débilita si bien qu'elle dut renoncer même à son sport favori, l'équitalion, car elle ne pouvait plus se tenir à cheval. En 1897, après avoir passé une saison à Biarritz, sans que son état s'améliorât, elle vint à Paris et se mit entre les mains d'un spécialiste neurologue. C'est le commencement d'une nouvelle période de son existence, où on va la ballotter de climats en climats et de médecins en médecins. Le docteur en question traitait ses malades par le massage. Le massage réussit mal à Elisabeth. Elle essaya différents autres systèmes, puis finit par quitter Paris pour regagner la Hofburg. Là, le professeur Nothnagel prit la direction de la santé de l'impératrice. Elle qui s'était imposé la diète, il la suralimenta, l'obligeant surtout à ingurgiter des viandes saignantes pour lesquelles elle montrait un dégoût prononcé. Au total, elle reconquit des forces, mais personne ni aucun traitement ne lui rendit jamais le sommeil qui l'avait abandonnée définitivement, le 30 janvier 1889.
Elle partit de Vienne, pour San-Remo, où, dix années auparavant, un autre martyr impérial, le kronprinz Frédéric de Hohenzollern, passait, torturé par d'intolérables douleurs, les derniers mois de sa vie, avant de monter, pour cent jours, sur le trône de l'empire allemand.
De San-Remo, elle accomplissait souvent des excursions en terre française.
Un jour, à Villefranche, un jardinier, qui travaillait à émonder soigneusement des corbeilles d'œillets magnifiques, vit une dame en deuil, qui, à travers la grille du jardin, le regardait attentivement. Il n'y prit point autrement garde, quand la dame l'interpella. L'homme, un rustre pourtant, leva la tête, charmé par la douce voix de l'inconnue.
— Je vais vous paraître bien indiscrète, disait la dame en deuil, mais ces fleurs sont si belles et je les aime tant que je ne puis résister au désir de vous en demander une ou deux.
L'homme hésitait, car sa consigne était sévère. Le maîire
n'admettait point que l'on cueillît un seul de ces œillets bienaimés.
La voix douce reprit :
— Voulez-vous?
Le jardinier, vaincu, dompté lui aussi, cueillait les deux plus belles fleurs, au grisant parfum de poivre, et les tendait, à travers la grille, à la dame inconnue.
Une demi-heure plus tard, tandis qu'Elisabeth attendait, à la gare, le train de San-Remo, elle vit arriver, tout courant, le jardinier, portant une botte d'oeillets magnifiques. Mis au courant, le propriétaire des fleurs, qui était le maire de Villefranche, avait dévalisé ses plates-bandes et envoyait la moisson parfumée à l'impériale voyageuse, qu'il avait reconnue à la description que son serviteur lui en avait faite.
Touchée très profondément par cette délicatesse, la souveraine prit une de ses cartes sur laquelle elle écrivit ces mots, au crayon :
« Merci, de tout mon cœur, pour votre délicieuse et charmante attention, qui m'a rendue très heureuse. »
Depuis lors, chaque fois qu'elle vint à Villefranche, elle ne manqua point de rendre visite au maire qui, comme elle, était un ami des fleurs.
Elle devait trouver un accueil tout différent aux eaux de Naiiheim, situées dans le nord de l'Allemagne.
Les Allemands du nord ne sont point gens délicats, par nature, et point davantage, par éducation. Curieux jusqu'à la pire indiscrétion, ils ne devaient point tarder à rendre à Elisabeth, qui désirait surtout passer inaperçue, le séjour de Naûheim absolument impossible. Le bruit s'était répandu alors que l'impératrice d'Autriche ne possédait plus sa raison. Aussi, pour contempler de près cette Majesté malheureuse et démente, la foule se faisait-elle compacte devant son hôtel, et, quand elle se rendait aux bains, ses gens de service devaient littéralement lui ouvrir un passage dans les rangs du public.
Elle affirma alors son désir de se fixer en Suisse. Sur les
conseils de la cour et sur les rapports de police, l'empereur, qui rendit visite à sa femme, à Naùheim, dès qu'il connut son nouveau dessein, lui déconseilla vivement ce voyage. Gomme elle s'inquiétait du motif de cette intervention de l'empereur, il lui dit :
— J'ai de mauvais rapports sur la Suisse. On y mène une grande agitation dans les milieux anarchistes. Et la vie des souverains n'y saurait être en sûreté.
Une petite flamme brilla, vite éteinte, dans les yeux de la souveraine, cette même petite flamme qu'on avait pu observer sous ses paupières le jour où elle monta le cheval rétif du comte Festetics ; cette même petite flamme qui vacilla, au fond de ses prunelles, par l'aube, lourde d'orage, qui la vit se jeter dans les flots furieux de l'Océan, sur la côte bretonne.
Elle répondit tranquillement, les yeux redevenus doucement bleus :
— Je suis une pauvre femme, François ; je n'ai rien à voir avec la politique ; je n'ai donc rien à craindre. Quand j'entends parler d'anarchistes, si je tremble, c'est seulement pour l'empereur.
Plusieurs fois, du reste, elle, avait témoigné qu'elle ne redoutait point les anarchistes en allant, délibérément, à la rencontre du danger.
Lorsque, quelques années auparavant, François-Joseph et Rodolphe se rendaient à Trieste pour inaugurer l'exposition, les irrédentistes s'agitaient et l'on redoutait un attentat. Elle insista pour accompagner son mari et son -fils, affirmant que, elle présente, aucun crime ne serait commis. Peu de temps après, le procès de l'anarchiste Oberdank prouva que la souveraine voyait juste. On apprit, au cours des débats, qu*un attentat fut préparé à l'occasion de la visite impériale et tout porte à croire que, seule, la présence de l'impératrice empêcha qu'il se produisît.
Plus tard, en Angleterre, au cours d'une promenade à pied, elle rencontrait une pauvre femme, chargée de famille, et qui lui inspirait de la pitié. Plusieurs fois, sans se faire con-
naître, elle lui porta des secours à domicile. Jamais elle n'avait rencontré le mari. Un jour, en sortant de la cabane, elle le croisa sur le seuil. Au lieu de la remercier, l'homme qui avait un fusil de chasse sur l'épaule, .se mit à proférer des injures à l'adresse des richards, des grands de la terre et des souverains. Elisabeth l'interrompit :
— Que vous soyez ennemi de la monarchie, c'est votre droit, dit-elle ; malheureusement, il n'apparaît guère que ces idées-là vous aident à nourrir votre famille.
— Et de quoi vous mêlez-vous, belle dame? hurla l'homme. C'est justement ces maudits couronnés qui nous empêchent de vivre.
Brandissant son fusil, il ajouta :
— Ah ! si j'en tenais un au bout de mon fusil.
— La Providence vous sert à merveille. Je suis précisément l'impératrice d'Autriche.
Elle regarda un moment, droit dans les yeux, l'homme qui tremblait de rage devant elle, et, sans se hâter, sans même se retourner, elle continua son chemin.
Elle eut maille à partir, une fois encore, avant de trouver le poignard de Luccheni, avec un autre anarchiste. Ce fut lors d'un séjour à Menton. Elle se promenait au cap Martin et ses pas suivaient le rythme chanteur des vagues. Un homme surgit des rochers et lui demanda l'aumône. Elisabeth tira une pièce .d'argent et la tendit au loqueteux. Celui-ci, qui venait d'apercevoir les pièces d'or garnissant la bourse de la souveraine, se planta devant Elisabeth en disant :
— Oh! là, là! Ce que madame est riche. Et c'est tout ça que madame me donne?...
— Il existe d'autres gens qui ont besoin de secours.
— Ouais! Si je voulais, tout de même, je pourrais bien m'offrir toute la galette à madame.
— Et comment cela?
— J'aurais qu'à prendre la jolie bourse et à descendre gentiment madame dans la mer.
L'impératrice sourit et déclara :
— Bah ! je sais nager et risquerais seulement de me mouiller, là où vous risqueriez l'échafaud.
L'homme demeura surpris. Il réfléchit un moment, puis, allongeant sa main crasseuse, s'écria :
— Ben ! c'est pas pour dire, mais vous n'avez pas peur !... Vrai, vous êtes une brave !... Tenez, topez là !...
Elisabeth haussa les épaules et lui tourna le dos. A ce moment un valet de pied arriva en courant :
— Qu'y a-t-il? Est-ce que cet individu insultait Votre Majesté?
— Non, répliqua la souveraine, laissez-le.
Et elle se perdit dans la contemplation de la mer, tandis que l'homme s'approchait du domestique et demandait à voix basse :
— C'est une Majesté?
— L'impératrice d'Autriche, oui. Et maintenant, au large !...
L'autre se redressa fièrement et dit :
— T'as donc pas entendu ta patronne, larbin ? Laisse-moi tranquille !... Ça te regarde-t-y qu'on ait causé tous les deux, ta Majesté et moi... Elle est impératrice, que tu dis. Eh ben, moi, je suis anarchiste. Les tyrans, bon Dieu ! je les gobe pas ; mais une femme comme ça, je toucherais pas à un cheveu de sa tête pour un billet de mille. Parce que celle-là, vois-tu, larbin, elle en a !...
Et, avec un « Adieu, madame », fort respectueux, il rentra dans un creux de rocher.
La souveraine avait raison de dire qu'elle ne craignait point les anarchistes puisqu'un anarchiste lui-même, perdu sur la Côte d'Azur, avait rendu hommage à son courage, en termes aussi pittoresques qu'inaccoutumés. Elle ne se rendit donc point aux craintes de François-Joseph et partit pour les bords du Léman.
Elle s'installa, non loin de Genève, au Grand Hôtel de Cau.w situé dans une sapinière, accrochée au flanc de l'Alpe, au-d
•>;ii FRANÇOIS-JOSEPH INTIME
sus de Montreux. Là, elle se sentit mieux. Il lui sembla que sa santé ancienne revenait. Au commencement de septembre, elle entendit parler des serres, spécialement aménagées pour l'élevage de rares orchidées, que la baronne de Rothschild possédait de l'autre côté de Genève, au château de Prégny. Elle connaissait la baronne, l'ayant rencontrée à Paris chez sa sœur, la reine de Naples. Elle résolut donc d'aller visiter Jes orchidées de Prégny. Elle retint un appartement à Genève à l'Hôtel Beaurivage, pour y faire étape au retour et quitta le Grand Hôtel de Gaux. Elle passa par Genève, gagna Prégny et revint à l'Hôtel Beaurivage, dans l'intention de repartir, le lendemain matin, par le vapeur Genève, pour la station de Territtet-Montreux. Le soir, elle se promena dans la ville, dîna et se coucha de bonne heure. Le lendemain matin, 10 septembre 1898, elle prit son bain, fit sa toilette, se promena, une fois encore, dans Genève, en compagnie de la comtesse Sztaray, sa dame d'honneur, envoya son personnel à la gare, pour prendre le train de Territtet, et, toujours accompagnée de la comtesse, sortit de l'hôtel pour se rendre à l'appontement des bateaux à vapeur du lac, où un vieux valet de pied, portant le sac de voyage et le manteau de la souveraine, précédait les deux femmes.
Quand celles-ci quittèrent l'hôtel, un jeune ouvrier qui, depuis plus d'une heure, guettait les allées et venues, du banc où il était assis sur le trottoir du quai, se dressa brusquement. Il attendit que les voyageuses eussent gagné le Irottoir. Alors, il marcha au-devant d'elles et, en passant à côié de l'impératrice, lui porta un coup si violent à la poitrine que la souveraine tomba sur les genoux. A ce moment, la comtesse Sztaray était un peu en avant, faisant signe aux hommes du vapeur qu'on n'enlevât point la passerelle avant qu'elles eussent gagné l'appontement. Elle se retourna, vit Elisabeth qui se levait et le jeune ouvrier qui s'enfuyait du côté de la rue des Alpes. La comtesse, le prenant pour un voleur, le désignait à des passants qui se mettaient à sa poursuite. Il fut arrêté par deux cochers, au moment où il
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LA DERNIÈRE PROMENADE DE L'EMPEREUR El DE L IMPÉRATRICE DANS LE PARC DE LA VILLE D'EAU DE SAUHEIM
allait pénétrer dans le square des Alpes, afin de se mettre à l'abri dans les bosquets.
La comtesse Sztaray revenait auprès de l'impératrice et, secondée p*ar un promeneur, l'aidait à se relever. La souveraine, très pâle, dit alors :
— Ne vous donnez pas la peine. Merci bien.
Puis, prenant le bras de sa dame d'honneur, elle se dirigea vers l'appontement, déclarant à la comtesse, qui s'en informait, qu'elle n'était pas blessée ou, du moins, que, si elle l'était, sa blessure ne présentait sûrement pas de gravité. Sur le vapeur, elle s'assit, mais à peine le bateau quittait-il le quai qu'elle s'évanouit. On la transporta sur la passerelle, imaginant qu'il s'agissait seulement d'une syncope provoquée par la frayeur contenue.
Le bateau avançait, laissant un blanc sillage à sa poupe, dans les eaux bleues du lac, croisé par le vol rosé des grandes voiles latines, levées sur la toile de fond des montagnes de neige.
En bas, les Tziganes, embarqués pour la première partie, du voyage, commençaient à jouer une entraînante czarda.
L'impératrice devenait de plus en plus pâle. Aucun moyen ne la rappelait à la vie. La comtesse Sztaray ouvrit alors le corsage de la souveraine, dénoua les cordons de taille et dégrafa le corset. Sur la chemise, au-dessous du sein gauche, elle aperçut alors une minuscule tache de sang. Elle abattit la chemise. Une petite plaie triangulaire apparut, laissant perler une goutte de sang.
— Un médecin, demanda la comtesse, vite, un médecin, l'impératrice est blessée.
Il n'y avait point de médecin sur le Genève. On vira de bord. C'est alors que l'impératrice ouvrit les yeux. D'une voix lointaine, mais reposée, elle demanda :
— Qu'y a-t-il eu ?
A cela, anxieuse, la comtesse répondit par une question angoissée :
— Souffrez-vous ?
Elisabeth sembla percevoir les mesures endiablées de la czarda de ses amis les tziganes, et doucement, elle répondit :
— Non.
un sourire triste et doux vint errer sur ses lèvres, ses mains dessinèrent un mouvement d'action de grâces vers le ciel, elle replia ses paupières sur ses yeux en fête et ne les rouvrit plus.
Elisabeth mourait en beauté.
A l'appontement on fit un brancard avec deux avirons, une toile à voile et un coussin de banquette, et on y étendit l'impératrice pour la transporter à l'Hôtel Beaurivage. Là, les soins des médecins, appelés à son chevet, furent impuissants à la rappeler à la vie et, à trois heures de l'après-midi, sans avoir repris connaissance, l'impératrice d'Autriche exhalait son dernier soupir.
Aussitôt, mandée par express, la suite d'Elisabeth arrivait à Genève. Et le baron de Berzeviczy, grand-maréchal de la cour de l'impératrice, prenait, après avoir télégraphié à Vienne, la dernière garde d'honneur auprès de sa souveraine.
A un journaliste qui, le lendemain du crime, s'étonnait que l'épouse de François-Joseph sortît ainsi sans gardes du corps, le maréchal de la cour répondit en hochant la tête, avec un grand geste désespéré :
— Des gardes du corps !... Mais ce n'était pas possible avec l'impératrice. Sa Majesté n'a jamais toléré de police autour d'elle, là même, surtout là, où il était le plus dangereux pour une souveraine de se risquer.
Elisabeth, l'impératrice errante, l'écuyère de Gœdœllœ, la châtelaine de Bretagne, la promeneuse du cap Martin, savait bien pourquoi elle agissait ainsi, mais elle est entrée dans la tombe sans avoir jamais livré son secret.
L'empereur était à Schœnbrunn quand son aide de camp, le comte Paar, qui venait de recevoir une dépêche chiffrée de la comtesse Sztaray, lui apprit la fatale nouvelle. François- Joseph s'écroula sur un fauteuil, en sanglotant. Quand il put parler, il dit au comte Paar, muet devant une aussi violente
douleur, où, peut-être se mêlaient des regrets, — car Elisabeth lui était redevenue douce pendant les dernières années de sa vie, — et des remords, car il s'était montré déplorable mari :
— C'est l'heure la plus cruelle de toute mon existence.
Et le vieux souverain se reprit à pleurer. Quelques heures plus tard, le comte Goluchowski, ministre des affaires étrangères, arrivait à Schœnbrunn avec la dépêche officielle.
Le 13 septembre, à sept heures vingt du matin, débarquaient, à Genève, les envoyés de l'empereur : le comte François Auersperg, chambellan de l'empereur ; le comte de Bellegarde, maréchal de la cour ; la comtesse Harrach, maréchale de la cour ; la comtesse Festetics, dame d'honneur de l'impératrice.
Dans la chapelle ardente dressée à l'Hôtel Beaurivage, un service religieux et privé eut lieu, dans l'après-midi. Le lendemain, à huit heures et demie du matin, par un soleil radieux, le cortège funèbre se dirigea vers la gare par le quai et la rue du Mont-Blanc et le cercueil de l'impératrice-martyre fut placé dans le wagon funèbre. Partout, sur le parcours, à Lausanne, à Fribourg, à Berne, à Zurich, à Buchs, à Salzbourg, à Linz, les cloches sonnaient le glas, tandis que des piquets de soldats en armes, avec drapeau, rendaient les honneurs.
Enfin, le samedi 17 septembre, après avoir été exposé vingtquatre heures à la chapelle de la Hofburg, dans un cercueil vitré en haut et possédant une partie mobile fermant à clef, le corps de la triste Elisabeth fut déposé dans le caveau du couvent des Capucins, près du cercueil de son fils bien-aimé, le lamentable Rodolphe.
La mère, assassinée, venait dormir son dernier sommeil à côté de son fils, suicidé...
Pendant ce temps, on avait établi l'identité de l'assassin de l'impératrice. C'était un Italien, né à Paris, en 1873, et répondant au nom de Luccheni. Il professait des théories anarchistes. Il était venu à Genève dans le but d'y tuer le duc
d'Orléans. Le duc ne s'y trouvait point. L'impératrice d'Autriche y séjournait. Il tua l'impératrice. Il la tua au moyen d'une sorte de lime triangulaire, que les cordonniers dénomment tiers-point, et qu'il avait fort aiguisée. Le tiers-point passa .sous la quatrième côte, qu'il brisa, puis pénétra dans le cœur, qu'il traversa.
Cet anarchiste-là n'avait point manqué l'impératrice.
J'ai eu l'occasion de voir Luccheni huit jours exactement après son meurtre. J'étais parvenu, après nombre de subterfuges, doublés de multiples démarches, à me faire donner un mot, par le procureur général, pour le juge d'instruction, qui se nommait M. Lechet. A partir de ce moment, j'ai gardé le souvenir très précis de ce qui se passa.
Arrivé dans le cabinet de M. Lechet, j'expose mon désir de voir Luccheni.
Le magistrat, qui a l'air d'un capitaine de gendarmerie en retraite, gratte son crâne, tire sa longue barbiche blanche, et profère :
— Voir Luccheni ! voir Luccheni. Oui, je comprends, vous voudriez bien le voir ; mais je vais vous dire, n'est-ce pas, il a horreur des journalistes.
La barbiche s'agite à nouveau sous les doigts de M. Lechet, le crâne gagne une polissure nouvelle au contact des paumes. Enfin, le juge déclare :
— Ecoutez, il est très doux, très gentil ; mais il n'aime pas qu'on aille le voir. Alors, je vais vous le faire venir.
Un ordre bref, écrit sur une formule imprimée, est remis entre les mains d'un employé. Et j'attends. Mais je deviens audacieux et je demande au juge si je ne pourrais point avoir deux lignes de l'écriture de Luccheni.
Nouvelle perplexité, acquiescement nouveau. On mande un huissier, M. Barretta. C'est lui à qui on demande d'obtenir l'autographe.
C'est au tour de l'huissier de se montrer perplexe :
— Sous quel prétexte ? s'inquiète-t-il.
— Dites-lui la vérité, répond l'intègre magistrat.
— Pour un journaliste, il ne voudra jamais ; il ne peut pas les souffrir.
Décidément c'est vrai.
Mais on annonce que Luccheni est là.
Nous sortons. Le voici, entre deux gendarmes, souriant, de tout le sourire ingénu et lointain de ses yeux mi-clos et de sa bouche mince qu'ombrage une petite moustache rousse.
Luccheni, toujours riant, a retiré son chapeau.
M. Lechet est près de lui.
— Voudriez-vous être assez aimable, Luccheni, pour me donner quelques lignes de votre écriture et votre signature ?
— Pourquoi faire ?
— C'est une personne que je connais qui en désire.
— Non, non ; encore oune zournaliste, bien sour ; non, non.
M. Barretta intervient. M. Barretta parle italien et c'est le seul à qui Luccheni consente à raconter un peu ses affaires. M. Barretta dit que 1' « autographe » est pour lui. Et Luccheni se décide, installé dans !e fauteuil de l'huissier, à écrire quatre lignes, cependant que M. Lechet, pour récompenser son client, va lui chercher trois cigarettes.
— Merci bien, monsieur le zouze.
— De rien, mon ami, de rien.
Tout en tendant une allumette à Luccheni, je lui prends une rapide interview.
— Pourquoi zé l'ai touée ? C'est pas difficile à deviner. Zé nié souis dit : « Toi zamais travaillé, toi zamais malhoureuse ; moi touzours travaillé, moi touzours malhoureux. »
Ici le geste de frapper intervient :
— Alors, pan ! voilà pour toi !
Second geste, celui de couper le cou, cette fois :
— Et, pssitt ! voilà pour moi !
Une porte s'ouvre, et, — dans l'étonnement presque admiratif de l'huissier et du juge, — toujours souriant entre ses deux gendarmes, Luccheni disparaît.
Je garantis que je n'ajoute rien, que je ne brode pas, que je
ne charge pas, et que c'est bien ainsi que j'ai vu Luccheni et les hommes de justice qui le tenaient à leur merci.
Bien qu'il crut, ou qu'il dit croire, il ne fut point guillotiné, la peine de mort n'existant pas dans le canton de Genève. Condamné à la réclusion perpétuelle, il occupe, à la prison de l'Evêché, une cellule souterraine pourvue seulement d'une paillasse et éclairée faiblement par le haut. Son nom n'existe plus. Il est devenu le numéro 1144. Et le numéro 1144 vit dans une solitude complète, coupée seulement, une fois la semaine, par une courte apparition de l'aumônier.
La peine de mort étant abolie, on a trouvé mieux. Et c'est abominable !... Et la douce impératrice, si elle revenait sur terre, demanderait sûrement la grâce de son meurtrier...
Le grand poète hongrois, Maurus Jokaï, a rapporté, dans un article nécrologique, qu'il consacra à Elisabeth, une anecdote qui vaut d'être mentionnée, car elle corrobore tout ce que nous avons dit de la souveraine :
« Elisabeth avait écrit, à un certain moment de sa vie, des vers en langue hongroise. Il s'agissait là du corbeau, oiseau de deuil qui tient une grande place dans l'histoire des Habsbourg. Un vol de corbeaux, racontait l'impériale poétesse, planait sur Olmùtz, lorsque François-Joseph reçut, de la main de son oncle, la couronne qui devait lui coûter tant de peines. Un corbeau suivait, sans qu'on pût le chasser, Maximilien et Charlotte, au cours de leur dernière promenade dans le parc de Miramare avant le départ pour le Mexique. Lorsque Marie-Christine monta en voiture pour se rendre à la gare d'où elle devait partir pour ceindre la couronne d'Espagne, qui lui devint si douloureuse à porter dans la suite, un corbeau plana au-dessus de la tête des chevaux et ne cessa de tournoyer, proche de la voiture, pendant tout le trajet. Voilà ce que rapportait, en vers hongrois, l'impératrice Elisabeth. Or, deux jours avant le 10 septembre 1898, près de partir pour Genève, la souveraine se promenait à Territtet, avec son lecteur, un Anglais, nommé Becker. Elle avait emporté quelques fruits et se reposait, assise dans
l'herbe. Elle partagea une pêche et tendit la moitié du fruit au lecteur. A ce moment, un corbeau, frôlant de son aile noire le front si blanc d'Elisabeth, lui arracha le morceau de pêche qu'elle tenait à la main. Elle rit de l'aventure et, après avoir rappelé sa poésie à Becker, un peu troublé, elle dit : « Ne craignez rien, si quelque chose m'arrivait, ce ne serait pas la faute de cet oiseau. D'ailleurs, vous savez ce que je pense de la mort. Je ne la crains guère. Quand l'âme est morte, le moment importe peu où le corps la suit. Et mon âme est morte depuis longtemps !... »