‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 31 sur 35 · LA FIN D'UNE POLITIQUE · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE POLITIQUE

Vaincu par ses proches, par toute une génération ardente qui l'enserrait dans les lacs d'un grand réseau d*amour, François-Joseph, souverain féodal et presque légendaire, a dû faire abandon de ses principes et capituler devant la jeunesse et la vie. Même, il a consenti à dissoudre le nuage olympien dont il se plaisait à envelopper le rayonnement de son trône impérial et royal. Aujourd'hui, l'empereur n'est plus qu'un vieux monsieur, simple dans son allure, bourgeois dans ses manières, prudhommesque dans ses propos. Rien ne distingue le souverain apostolique du commun des mortels, rien, sinon une fidélité inébranlable à la politique qu'il a toujours préconisée. Pour tout dire, l'empire austro-hongrois qui agonise, au plein d'un accès de séparatisme aigu, souffre du même mal qui l'agitait en 18i8 et que l'archiduchesse Sophie, dans le but de satisfaire ses ambitieux desseins, avait bénévolement provoqué.

Rien n'est changé, en somme, dans la situation de l'empire, rien, sinon que l'empire est sensiblement plus faible que jadis et que ses assaillants sont évidemment beaucoup plus forts.

Les idées politiques de François-Joseph, au reste, et tout autant que son épilepsie, constituent un mal héréditaire dans la famille des Habsbourg. En effet, lorsque, en 1804, Fran-

çois Ier, vaincu par Napoléon Ier, renonça au titre d'empereur allemand, pour prendre celui d'empereur d'Autriche, il réalisait le rêve caressé par le doux Joseph II, fils de Marie-Thérèse et frère de Marie-Antoinette.

L'empire d'Autriche !... Le rêve surtout de François-Joseph et de sa mère. Mais quelle folie !... Il faut lire la carte des pays que l'empereur prétend enfermer dans la même couronne pour se rendre compte de la vanité de l'entreprise. A l'ouest, ce sont les- territoires montagneux du Tyrol, peuplés de paysans allemands ; au nord, c'est la Bohême, c'est la Silésie, c'est la Moravie, tous pays industriels ou centres miniers, habités par les Tchèques ; au midi, s'étendent des contrées fertiles occupées par des Italiens, des Slovènes, des Croates et des Serbes ; à l'est, voici l'immense plaine hongroise, avec ses magyars, et la Galicie, avec une population qui lui est propre ; au centre enfin, s'étendent, constituant le seul fief héréditaire des Habsbourg, les provinces de la Basse et de la Haute-Autriche et le Salzbourg : la population, là, est exclusivement allemande.

Donc, et pour ne citer que les types principaux de la carte d'échantillonnage anthropologique que représente l'empire de François-Joseph, il s'y découvre au moins huit races franches, ayant leurs aspirations propres et ne pouvant, sous aucun prétexte, s'entendre avec les races voisines. Joseph II avait formé le projet insensé de les réunir toutes sous le même drapeau. La résistance passive des éléments hétérogènes de son empire fit échec à son désir. Après sa mort, les guerres napoléoniennes survinrent. Sous le grand vent d'épopée qui balayait l'Europe centrale, les races ennemies se resserrèrent, oubliant temporairement leurs désunions et leurs rancunes, car il importait de faire face à l'ennemi commun. Mais cetie union devait peu durer. Déjà, sous le règne de l'empereur Ferdinand, les aspirations séparatistes se manifestèrent, non sans quelque violence, et on n'ignore point que le règne de François-Joseph débuta au plein d'une révolution que l'esprit fédéral animait de son souffle divers.

On sait les origines1 de cet état de choses : Ferdinand, incapable et presque inconscient, ne pouvait point prendre garde à des tendances, qu'il ignorait, ou à peu près, et le prince de Metternich, occupé à réprimer, par tous les moyens, les moindres velléités de liberté, ne s'occupait guère de ce mouvement, lequel, à travers soixante années, a mené le malheureux empire austro-hongrois au point où il se trouve aujourd'hui. L'archiduchesse Sophie, pour obtenir la disgrâce de Metternich et l'abdication de Ferdinand, avait joué double jeu, on s'en souvient. En excitant les différents peuples des pays d'empire, les uns contre les autres, la centraliste Sophie exaspérait, bien entendu, le mouvement séparatiste. Mais, du moins, avait-elle rendu la place intenable à l'empereur Ferdinand et posé ainsi la couronne impériale sur le front d'un enfant qu'elle gouvernerait encore, et, avec lui, l'Etat !...

Aussi bien parvenait-elle à merveille à réaliser ce double plan, sans souci des conséquences que pouvait déterminer une aussi dangereuse politique.

Née du chauvinisme hongrois, la « question nationale » mit le feu à la maison de l'absolutisme, et, tandis que les peuples, désunis par leurs rivalités, — que suscitait l'archiduchesse Sophie, — croyaient combattre pour la liberté et pour la Constitution, ils arrivaient seulement à renverser un souverain de son trône pour mettre un autre souverain à sa place. C'est ainsi que, du grand mouvement révolutionnaire de 1848, qui coûta tant de sang aux Viennois, rien ne sortit... sinon le règne de François-Joseph, règne prolongé autant que stérile.

On a vu, au cours des chapitres consacrés au mouvement séparatiste, dans le début de ce volume, que la Prusse et l'Italie avaient montré à François-Joseph où se trouvait le danger, en lui ravissant quelques-unes de ses plus belles provinces.

Mais François-Joseph ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre.

Dès qu'il se trouva sur le trône, et qu'il fut parvenu à sup-

primer, avec l'aide de la Russie, la révolution hongroise, François-Joseph oublia ses grandes promesses de Constitution et de liberté politique. Au Ier janvier 1852, déjà, il révoquait la Constitution de 1849, abolissait les anciennes diètes et créait un système réactionnaire dans le but, franchement avoué, d'amener de force une fusion des différentes nationalités. Quelle étrange idée !... L'Autriche-Hongrie possède onze millions d'Allemands contre neuf millions de Hongrois et plus de vingt-deux millions de Polonais, Tchèques, Slovènes, etc., etc.. Quelle faute et quelle erreur de prétendre à les fondre tous au creuset d'une même race !... François- Joseph commit une autre faute encore, et non moins gFave, en ne comprenant pas qu'une politique centraliste à outrance ne pouvait qu'augmenter le dissentiment déjà existant entre les diverses nationalités.

C'est là qu'il faut chercher la source de tous ces conflits qui, depuis le début du règne de François-Joseph, n'ont donné aucun répit à la malheureuse monarchie. Il est vrai qu'après une lutte de vingt ans, François-Joseph céda en partie aux exigences de ses peuples et essaya de concilier leurs vues avec les siennes. Mais là encore apparaît un des défauts héréditaires des Habsbourg : ne pas aller jusqu'au bout de ses idées et ne prendre, au total, que des demimesures. La Constitution de 1860, qui a doté l'Empire d'un Parlement, créa, en outre, des diètes dans toutes les provinces. Mais cette apparente libéralité ne contenta ni tes Allemands, ni les Tchèques, ni les Hongrois, ni personne. La première session du nouveau Parlement, ouverte le 1er mai 1861, ne vit ni les députés de Bohême, ni ceux de Hongrie, ni ceux de Transsylvanie, ni ceux de Croatie. Et lorsque, enfin, en 1867, François-Joseph se décida à partager son Empire en deux parties : l'Autriche et la Hongrie, le mal était déjà trop invétéré pour pouvoir être guéri. Tandis qu'en Hongrie un grand parti politique se contentait difficilement du compromis qui, malgré l'institution d'un gouvernement hongrois, liait encore la Hongrie à l'Autriche au point de

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