‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 34 sur 35 · L'AMIE FIDÈLE DE L'EMPEREUR : M KATHARINA SCHRAT · texte numérisé non relu

L'AMIE FIDÈLE DE L'EMPEREUR : M KATHARINA SCHRAT

sur laquelle il serre, frileusement, ses pieds que la saison et l'âge ont refroidis.

On cause un moment de choses grises, puis on se met à table, en face l'un de l'autre, sous la lampe, et Mme Schratt veille à ce que son ami, plus gourmand encore qu'autrefois, et pas toujours raisonnable, ne mange pas des plats qu'il aime, au point — ce qui arrive — de se donner une indigestion. On finit de dîner dans cette intimité simple et douce et, tandis que François-Joseph fume son trabuco, qu'il persiste à ne pas aimer, le timbre résonne par deux fois.

Ce sont les partenaires du tarok — sorte de whist autrichien — qui arrivent pour faire la partie du « colonel ». Les partenaires, de très anciens amis de Katharina Schratt, sont toujours les mêmes : M. Palmer, directeur de la Banque des pays autrichiens et un autre banquier, fort riche, lui aussi, mais,

Rodrigue, qui l'eût dit ?

Chimène qui l'eût cru ?

juif de race, juif de naissance, juif de religion !...

L'empereur catholique et le banquier juif, au demeurant, font le meilleur ménage du monde, — dut la comtesse Ghotek en mourir de dépit, — et les quatre joueurs de tarok sont liés par une amitié que rien ne peut troubler.

Un fait en sera le garant. Un soir, après dîner, François- Joseph cherche son étui à cigares dans toutes les poches de sa tunique. Vainement. Il L'a oublié à la Hofburg. Mme Schratt hésite un moment, puis déclare :

— Ne vous tourmentez pas, mon ami.

Elle passe dans une pièce voisine et revient avec une boîte entamée de superbes havan . Elle la tend à l'empereur. Celui-ci, un peu surpris, demande en souriant : — ■ On fume donc le cigare chez vous, chère amie ? Très tranquille, Katharina Schratt réplique :

— Oh ! ce n'est pas d'aujourd'hui.

— Ah !... Et, à qui appartiennent ces havanes magnifiques?

— Mais c'est la boîte de M. Palmer, mon ami.

François-Joseph hésita un moment, puis, prenant un cigare, il conclut spirituellement :

■ — Doit-il gagner de l'argent, cet homme, pour pouvoir s'offrir des cigares aussi chers !...

Et la partie de tarok eût lieu ce soir-là, comme les autres soirs, on y fit les mêmes différences, quelques menues pièces blanches, et, selon la coutume, à neuf heures moins un quart exactement, la voiture de la cour étant avancée, Katharina Schratt, qui veille sur son vieux camarade, le mit gentiment à la porte.

Fréquemment, ainsi, « Monsieur Schratt », entre neuf heures moins un quart et neuf heures du soir, accomplit le court trajet qui le mène du petit appartement bourgeois de sa vieille amie aux appartements solennels et froids de la Hofburg.

Si court qu'il soit, ce trajet n'en constitue pas moins une revue douloureuse de la vie de l'empereur, car la voiture passe devant le couvent des Capucins, où, dans le caveau des Habsbourg, son fds et sa femme dorment leur dernier sommeil, et devant l'église des Augustins, où Rodolphe et luimême se marièrent.

Peut-être, parfois, dans la nuit, passant devant l'église nuptiale, le vieux souverain songe-t-il au sombre parc où, pour la première fois, il aperçut la lumière blonde des cheveux d'Elisabeth. Peut-être entend-il aussi monter dans l'ombre la voix moqueuse de sa cousine Sophie, lui disant sur la terrasse du château de Possenhofen :

— Prenez-garde, mon cousin. Si Black gronde ainsi contre vous, vous serez mal noté dans la maison.

Les chiens, depuis ce jour-là, n'ont guère cessé de gronder contre François-Joseph.

Mais « Monsieur Schratt » songe-t-il jamais à ces choses ?...

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