‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 33 sur 35 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La vie s'est faite rude pour François-Joseph et dans la Hofburg, souvent, tandis que les corbeaux si intimement liés à l'histoire légendaire des Habsbourg tournoyaient en croassant au-dessus des toits, les chiens, du fond du chenil, ont répondu par des abois de mort.

Que de tempêtes ont secoué sa maison, que de scandales l'ont salie, que de drames i ^nt ensanglantée !...

Arrivé au trône comme souverain absolu d'un empire immense, embrassant tout le centre de l'Europe et paraissant unifié, il se vit arracher ses plus belles provinces par la guerre et, aujourd'hui, redoutant de voir la Hongrie se détacher de la couronne, François-Joseph, qui eût préféré abdiquer que de partager la moindre parcelle du pouvoir, est réduit à l'état de souverain constitutionnel, sans autorité pour lui et sans espoir pour son successeur.

Arrivé dans le mariage par la voie de l'amour, il a, de ses propres mains, saccagé le bonheur de sa vie. Tout est tombé en ruines autour de lui, et, dans les champs serrés, où levait le grain familial, la mort a fauché, à grands coups tragiques et imprévus, de sa faux implacable. Femme, fils, frère, tous sont tombés. Seules les herbes mauvaises sont restées debout et il demeure immensément seul dans les grands salons sévères et froids de la solennelle Hofburg.

Pourtant il survit, et il n'apparaît point que la douleur ait laissé en lui de traces bien profondes. Même, il semble que parmi tous ces décombres il ait su trouver les matériaux propres à la construction d'un refuge suffisant pour abriter son égoïsme profond, la sécheresse de son cœur et l'étroitesse de son esprit. Il porte gaillardement ses soixante-quinze ans et, sauf les crises d'épilepsie, qui deviennent plus fréquentes et le font écumant, l'œil vitreux, heurtant, — au hasard, — des jambes, de la tète et des bras, ce qui se trouve autour de lui, il ne paraît point porter bien lourdement le poids de ses infortunes.

Autrefois fastueux, il s'est créé aujourd'hui une petite existence bourgeoise et paisible, celle d'un vieux célibataire qui découvre de la jouissance dans le seul fait d'exister.

Maints plaisirs, à présent, lui étant interdits, c'est sur sa bouche, pour laquelle, du reste, il eut toujours un faible, qu'il s'est rattrapé. Ce qu'il absorbe, dans une journée, est véritablement effrayant. Couché de bonne heure, il s'éveille de bonne heure. Et, tout de suite, entre quatre et cinq heures du matin, un valet de pied, qui attend l'appel du maître, lui sert un petit déjeuner, confortable et copieux. L'empereur se lève ensuite et passe dans son cabinet où il travaille. A huit heures, un second déjeuner lui est donné. Ce repasè se compose régulièrement d'un potage, d'un rôti, de légumes, d'un entremets — triomphe incontesté de la cuisine viennoise — et de desserts variés. Son secrétaire particulier arrive alors et on procède à l'ouverture du courrier. A midi, troisième repas, composé de même manière que le second. Le souverain accomplit alors une petite promenade, soit à pied, dans le parc de la Hofburg ou dans celui de Schœnbrunn, suivant que la cour est installée ici ou là, soit en voiture, car le cheval, son sport favori, lui est, à présent, interdit, ou à peu près. Entre quatre et cinq heures du soir, le quatrième couvert est dressé. Un convive, un seul, y assiste, soit un aide de camp général, soit un haut fonctionnaire de la cour. Ce repas, le dîner, comporte au moins six plats : potage gras, bœuf, —

que l'on sert toujours après le potage, — poisson, viande rôtie, volaille ou gibier, entremets et desserts. L'empereur se sert copieusement de chaque plat et y revient même, le plus souvent. A huit heures du soir, cinquième repas, composé de thé, de tartines et de viandes froides et, enfin, à neuf heures ou neuf heures et demie, bien lesté, l'empereur va chercher dans le sommeil la réparation de forces... qu'il n'a pas dépensées.

S'il meurt un jour, —.ce qui est vraisemblable malgré sa furieuse résistance ! — on ne pourra pas dire qu'il est mort de faim.

Mais, s'il mange beaucoup, il boit peu, bien que les caves de la Hofburg puissent être citées parmi les plus parfaites d'Europe. On y rencontre les meilleurs crus de la Basse- Autriche et de la Hongrie, si riches en vignobles, du Bordelais, de la Bourgogne, de la Champagne, de la Moselle et du Rhin. Même on y trouve du véritable vin de Tokay, vin rarissime, les vignobles de la Hegyala, qui le produisaient, ayant été détruits radicalement par le phylloxéra.

A côté de tels trésors vinicoles, l'empereur se contente d'arroser ses aliments de bière de Pilsen. A la fin du dîner, seulement, il se permet un verre d'excellent bordeaux.

Il prend ses repas dans une très belle vaisselle d'argent, mais on ne sort plus guère le fameux service d'or dont le surtout de milieu, à lui seul, vaut cent soixante mille francs. C'est que les grands dîners sont devenus rares à la Hofburg et qu'on n'y donne plus jamais de repas d'apparat.

Dans la vaste salle à manger, où les valets sont plus nombreux que les convives, et où, plus jamais, depuis la mort de l'impératrice, la table ne se pare de fleurs, l'empereur se plaît à évoquer, devant son unique partenaire, le temps fastueux des grands dîners de gala. Et ce n'est point sans une certaine émotion — car, seules, les choses extérieures et qui flattaient sa vanité, le touchèrent dans la vie — que le vieillard fait monter, autour de sa solitude, les foules idéales d'autrefois. Il entend encore les trois coups de canne que le grand cham-

bellan, régisseur de la scène impériale, frappait, sur le parquet pour annoncer l'entrée de Leurs Majestés Impériales et Royales. Puis, comme par la vertu de quelque enchantement, les portes s'ouvraient sans bruit, et la foule dorée, bruyante un moment auparavant, devenait brusquement silencieuse : Leurs Majestés passaient. Et sous les milliers de bougies de cire dont la lueur douce, les faisaient plus douces encore, les épaules nues des femmes s'inclinaient profondément, tandis que les jolies gorges, parées de l'éclat des brillants, qui les rendaient plus précieuses et plus roses, palpitaient dans la corolle des corsages et marquaient le rythme de l'émotion de François-Joseph, successeur de Charles-Quint!... Fini, tout cela. Pour maintenir sa santé, rongée plus encore par la tare héréditaire que par l'âge et les malheurs, l'empereur a dû renoncer à ces joies.

De tous ses anciens plaisirs, le seul qu'il cultive encore, en dehors de la table, c'est la chasse. Sans doute, il n'escalade plus les rochers en quête d'un chamois ou de quelque coq de bruyère, mais sa main demeure ferme à l'affût et ses chevrotines ne manquent point le chevreuil ou le cerf qui commet l'imprudence de passer à portée du fusil impérial.

L'équitation lui devient une tâche difficile. Et cela lui est doublement pénible pour ce qu'il se voit privé d'un sport préféré et, surtout, parce que cette abstention l'éloigné du seul véritable amour de sa vie : l'armée. Deux fois par an, pourtant, — il le fit du moins encore en 1905 — se hisse-t-il, ou plutôt, le hisse-t-on à cheval. Installé sur le dos d'un paisible coursier, choisi à cet effet, le fantôme du brillant cavalier que fut le souverain est attaché en selle. Là, essayant de donner une vaine illusion de force, François-Joseph, raide et fixe, assiste à la revue du printemps, sur le « Schmelz », le Champ-de-Mars de Vienne, et, plus tard, à la finale des grandes manœuvres d'automne. On le sort brisé de sa selle, mais il s'imagine que, pour un moment, redevenant soldat, il est redevenu, vraiment, comme autrefois : l'Empereur.

Il aimait aussi, — que de choses il aima qui lui sont inter-

dites!... — il aimait à fumer, et même à fumer sans arrêt, de longs cigares très noirs, fabriqués exprès pour lui par la régie autrichienne et qu'on nomme « Virginia ». Ces cigares, trop lourds, compromettaient le fonctionnement régulier du cœur, et le souverain est condamné à fumer des cigares légers, des « trabucos », qu'il n'aime pas.

Parmi les choses qu'il aimait aussi, qu'il aimait plus que tout, il y avait... l'amour. Il y a belle lurette que la société de Vienne ne s'occupe plus des maîtresses de François-Joseph !... Le galant frelon, qui butinait le cœur des belles, a disparu depuis longtemps. Et du brillant cavalier, infidèle et hardi, il ne reste plus qu'un vieil ami, engourdi dans la camaraderie d'une vieille femme et qui fait dire aux mauvaises langues, avec un sourire moqueur, quand on parle des succès passés de l'empereur :

— Ah ! oui, monsieur Schratt !...

Car on l'appelle « Monsieur Schratt », le fier et volage Habsbourg, d'un nom de bourgeoisie, placé sous un vocable de fidélité.

Jadis, on l'a déjà lu ici, il nourrit une vive passion pour une très grande artiste de Burg-Theater, Katharina Schratt, qui est la Sarah-Bernhardt et la Réjane réunies de là-bas. La femme était si intelligente, si fine, si bonne aussi, que, la grande passion ayant flambé, il se trouva, chose anormale après les flambées de cœur de François-Joseph, une amitié durable dans les cendres de l'amour.

Cette très grande artiste réunit en elle, outre son talent, qui fut immense, une instruction de premier ordre, un esprit délié et, surtout, une ingénuité primesautière toute spéciale au caractère féminin viennois, et qui font d'elle, encore aujourd'hui, une femme adorable. Elle fut autrefois l'amie de l'impératrice Elisabeth et il paraît même que ce fut par l'intermédiaire de la souveraine qu'elle connut François- Joseph.

Quand l'archiduchesse Marie-Valérie n'est point à la Hofburg avec son bataillon d'enfants, — et elle y fait de rares

séjours, — ou que l'archiduchesse Gisèle, qui est devenue une vieille dame, n'y reste point quelques semaines, tandis que son mari chasse en Styrie, ce qui arrive plus rarement encore, l'empereur passe la majeure partie de ses soirées chez l'ancienne comédienne, dans un intérieur tout simple et très calme. Il ne s'en cache pas, — il aurait tort, maintenant, le pauvre homme ! — il ne s'en est jamais caché. Quand elle appartenait encore au Burg-Theater, il lui rendait visite, soit dans son appartement de Vienne, soit dans sa villa de Ischl, le plus ouvertement du monde et se faisait conduire chez elle, dans une voiture de la cour, et revêtu de l'uniforme de colonel qu'il porte presque toujours.

C'est dans la même tenue et dans le même équipage que « Monsieur Schratt » — qu'on appelle « colonel » chez Katharina Schratt — se rend aujourd'hui chez sa vieille amie. Plusieurs fois la semaine, il s'invite à dîner, en ayant soin, car c'est seulement un ami et nullement l'empereur qu'on reçoit, de laisser sa couronne et son sceptre au vestiaire. Il se plaît à discuter des questions du ménage et, comme c'est le dernier plaisir qu'il goûte, il s'entretient gravement du menu avec la cuisinière. Celle-ci, d'ailleurs, ne se plaint point d'une telle sollicitude pour le travail de ses fourneaux, attendu qu'un entremets particulièrement réussi lui vaut de larges et vraiment impériaux pourboires. C'est de cette façon seulement que, dans la maison de sa vieille camarade, « Monsieur Schratt » rappelle qu'il est l'empereur.

« Mme Katharina », de son côté, qui fut une reine éclatante derrière la rampe de la scène, comme « Monsieur Schratt » fut un empereur fastueux sous les lumières des salons de la Hofburg, s'occupe avec sollicitude du confort de son ancien amoureux. Ils jouent tous deux les Philémon et Baucis, mais Philémon et Baucis devenus de petits bourgeois de province.

L'hiver, quand François-Joseph arrive, il trouve, tout prêt à le recevoir, le meilleur fauteuil de l'appartement et, préparée par Katharina Schratt, en personne, une bonne chaufferette.

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