ONNE DK L'IMMACULÉE CONCEPTION, A VIENNE
aux prises, d'une part, Metternicb et ses fidèles, les archiducs Albrecht, Louis, Maximilien d'Esté et quelques autres, et, d'autre part, le parti, dit « libéral », dirigé par l'archiduchesse Sophie et qui, à la faveur de l'épouvante impériale, au soir de l'incendie des faubourgs, obtint la disgrâce du chancelier.
Metternicb. disparu, il ne fallait point, toutefois, que le parti « libéral » fit du libéralisme. Les amis de l'archiduchesse Sophie — ceux de la Compagnie de Jésus — ne l'entendaient point de cette manière. Aussi obtint-elle que le prince de Windischgraetz fût investi de pouvoirs dictatoriaux. De plus, comme elle n'aimait le peuple qu'en paroles, elle ne s'opposa point, bien au contraire, à ce que l'état de siège fût proclamé.
Pourtant, il importait que la grimace « libérale » se perpétuât sur les traits du gouvernement. Aussi, le 17 mars, un ministère responsable était-il formé. Seulement le président du conseil de ce cabinet, nommé « pour donner satisfaction au peuple », n'était autre que le comte Kolovrat, assesseur de Metternich dans la fameuse « conférence d'Etat ». Le comte Taaffe, le baron Kribeck et le comte Piquelmont, tous trois réactionnaires notoires, faisaient également partie du nouveau cabinet. Son premier acte fut d'édicter la loi sur la presse, promise et attendue. Elle parut le 1er avril ! C'est là toute son excuse, car cette loi de liberté servait uniquement... à rétablir la censure, abolie le 14 mars. C'en était peut-être « une bien bonne ». Les Viennois, eux, « la trouvèrent mauvaise ». Et la joie populaire commença de décroître. Même, les étudiants, au cours d'une tumultueuse manifestation, brûlèrent la loi de la presse devant les hôtels des ministères, tandis que les ouvriers s'agitaient à nouveau. C'est que, s'ils avaient reçu les horions, les prolétaires n'en avaient tiré nul bénéfice. Leur situation restait aussi lamentable qu'auparavant. Je possède des listes de salaires dont il ne sera peutêtre pas inutile d'extraire quelques chiffres : dans les usines de produits chimiques, les hommes gagnaient journellement soixante-dix centimes ; les femmes, de vingt-quatre à trentedeux centimes ; les enfants au-dessous de quatorze ans, douze
centimes. Dans les usines d'allumettes, les hommes, quarante centimes ; les femmes, vingt-quatre centimes ; les enfants, seize centimes. Dans les sucreries, — où les journées étaient de quinze à seize heures — les hommes, soixante centimes ; les femmes, vingt-quatre centimes ; les enfants, douze centimes. On conviendra, dès lors, que le Pactole ne coulait point dans la poche du peuple, surtout quand on saura que la misère était si profonde dans les campagnes que les ouvriers agricoles affluaient vers la capitale et qu'il y avait là plus des deux tiers des habitants dépourvus de travail. Les paysans, eux aussi, se préparaient à la révolte, car leurs gains étaient aussi médiocres que leurs impôts étaient lourds. C'est ainsi qu'une feuille de contributions de la Basse-Autriche nous révèle qu'un cultivateur ayant réalisé, en 1847, pendant la période d'été, un gain de quatre-vingt-trois florins vingthuit kreutzers, s'était vu imposer, pendant le même temps, de cinquante-sept florins cinquante et un kreutzers, soit de soixante-neuf pour cent de ses bénéfices.
Aussi, tandis que Vienne grondait une seconde fois, un mouvement révolutionnaire se manifestait-il dans les campagnes et surtout en Galicie. Même, le 25 avril, Gracovie érigea des barricades et on compta, pour la journée, cinquante-sept morts et plus de cent blessés.
Cette fois encore, le gouvernement prit peur et l'empereur fut autorisé, en conseil de famille, à doter l'empire d'une véritable Constitution. Le Journal officiel publia le décret. La Constitution était basée sur le système des deux Chambres : Sénat et Chambre des députés. Le Sénat devait se composer des princes de la Maison impériale, de sénateurs inamovibles nommés par l'empereur, à son choix, et de cent cinquante membres renouvelables élus par les grands propriétaires fonciers. La Chambre comprenait trois cent quatrevingt-trois membres. Un décret du 11 mai fixa le mode d'élection. Il accordait un député par cinquante mille habitants et refusait le droit de vote aux ouvriers payés à la journée ou à la semaine, aux domestiques et à toute personne recevant
des secours publics, bref, à la plus grande partie du peuple des villes et à une quantité considérable d'ouvriers agricoles. Cette Constitution ne pouvait donc arrêter le mouvement populaire. De plus, et c'était là l'œuvre du parti libéral inspiré par l'archiduchesse Sophie — laquelle préparait ainsi un mouvement qui menace aujourd'hui la vie même de la monarchie austro-hongroise — la Constitution, applicable seulement aux pays autrichiens, laissait la Hongrie et les provinces italiennes sous la domination du pouvoir absolu de l'empereur et roi.
A Vienne, on manifestait toujours, bien qu'un nouveau ministère, non moins réactionnaire que le premier, du reste, eût remplacé le cabinet Kolovrat. On réclamait, notamment, la retraite complète de l'archiduc Louis, le départ de la cour de la mère de l'empereur, — laquelle était impopulaire pour suivre ouvertement la politique que préconisait en sous-main la populaire archiduchesse Sophie — la disgrâce des archiducs de la branche d'Esté, tous réactionnaires avérés ; enfin, la destitution du comte Bombelles, gouverneur du prince en qui l'Empire mettait sa confiance et son espoir : l'adolescent François-Joseph. Un « comité central » fut formé par le peuple, dans le but d'exercer un contrôle sur les actes du gouvernement. Ce comité se vit dissoudre. L'effervescence devint telle que la troupe fut mobilisée. Mais cette fois les soldats fraternisèrent avec le peuple, et le gouvernement autorisa la fondation du « comité central ». Tout paraissait en voie d'arrangement quand on apprit, dans la nuit du 17 au 18 mai, que l'empereur avait quitté Vienne, avec la famille impériale, pour se réfugier à Innsbruck.
Tout de suite, on parla d'enlèvement. C'était vrai. Dans ce "« coup » comme dans la plupart des actes de cette période troublée, il fallait voir la main de l'archiduchesse Sophie, qui préparait toujours « sa » contre-révolution.
A Vienne, on était constamment en état d'émeute. Les barricades succédaient aux manifestations, et les échauffourées aux barricades, pour tout et pour rien. Le gouvernement pre-
nait des mesures qui déplaisaient à la bourgeoisie ou au peuple de Vienne : on dressait des barricades. On tirait des coups de fusil, et le gouvernement revenait sur ses décisions. Toutefois, Vienne voulait le retour de l'empereur. On finit par le lui promettre pour le 26 juin, jour de l'ouverture de la Constituante. Pendant ce temps, à Innsbruck, l'archiduchesse Sophie et les jésuites travaillaient de plus en plus à organiser la contre-révolution. Il fallait mettre Ferdinand dans une situation telle qu'il ne trouvât plus que l'abdication comme issue. Pour cela on opposa, les unes aux autres, les nationalités si disparates de l'empire. Avant qu'une Constitution existât, la question des nationalités ne s'était guère posée, toutes ayant pour objectif unique, constant et absorbant, la lutte contre l'absolutisme. Mais la Constitution changeait tout cela. Elle favorisait Vienne et le parti allemand au détriment des Slaves. C'est le grain que les émissaires de l'archiduchesse Sophie semèrent dans l'esprit des « sacrifiés ». Il germa si bien que le ier juin un congrès slave se réunit à Prague, opposant le radicalisme tchèque au radicalisme viennois et creusant, entre les deux peuples, un fossé que rien, désormais, n'allait pouvoir combler et qui, aujourd'hui, est devenu plus profond et plus dangereux que jamais pour l'existence même d'un empire de marqueterie dont les pièces se disjoignent, se décollent et s'ébranlent tous les jours davantage. Le congrès émit le vœu que l'empereur vînt s'installer, et s'installer définitivement à Prague. Même on parla de constituer un gouvernement provisoire tchèque, en opposition avec le gouvernement allemand de Vienne. Vienne protesta auprès de la cour. Ce fut en vain. La cour ne bougea pas. Même, il fut question d'envoyer, à Prague, un représentant de l'empereur, l'archiduc François-Joseph. Ce voyage n'eut pas lieu. Les choses, en effet, se gâtèrent à Prague, exaspérées par l'attitude provocante des troupes qu'on y avait envoyées, sous le commandement du prince de Windischgraetz, déjà nommé !...
Là aussi, on dressa des barricades. Le prince gouverneur
n'hésita pas. Il déclara l'état de siège et bombarda la ville. Prague se rendit sans conditions. Et Vienne fit entendre un grand cri de joie car on lui laissa entendre que le bombardement avait eu lieu pour punir la ville tchèque et ses tendances anti-allemandes. La politique de l'archiduchesse triomphait. La crise des nationalités entrait dans la phase aiguë et la place allait devenir intenable pour le malheureux empereur Ferdinand.
Pourtant le 26 juin était arrivé sans amener le retour de l'empereur. Il s'était fait représenter par l'archiduc Jean, nettement réactionnaire. Là encore la politique de l'archiduchesse Sophie tournait à son avantage, car Vienne murmura contre l'absence de l'empereur et surtout contre le délégué du souverain, en disant : « Si seulement on nous avait envoyé l'archiduc François-Charles ou son fils, François-Joseph !... »
Le mari et le fils de l'archiduchesse Sophie, il convient de ne point l'oublier, continuaient à représenter, pour la masse, les tendances libérales des Habsbourg.
En dépit des protestations, et, avec près d'un mois de retard, l'archiduc Jean ouvrit solennellement le Reichstag, le' 22 juillet. Dès la seconde séance, un député radical exigea le retour du souverain. Quatre jours plus tard, le ministre de l'Intérieur répondit que l'empereur refusait de venir à Vienne, mais qu'il promettait d'y envoyer son frère, le populaire François-Charles, dès que l'assemblée aurait voté les lois constitutionnelles. On voulait bien recevoir François-Charles, mais on exigeait l'empereur. Le débat fut vif et passionné. Même, la colère montant de plus en plus contre le souverain, un député se fit acclamer en déclarant : « Le peuple a montré jusqu'ici une patience sans bornes. Mais il y a des limites à tout. Si un tel affront était fait à toute autre nation, le souverain qui s'en fût rendu coupable serait déchu depuis longtemps. Reportez-vous à l'histoire. C'est Charles Ier, c'est Jacques II, c'est Louis XVI !... » Une adresse fut votée et adressée à l'empereur. Elle exigeait son retour. Il revint le 12 août et fut reçu avec une froideur de glace par la popula-
tion. Même certains cris hostiles accueillirent le cortège, dans les rues de la capitale autrichienne. Ferdinand, objet de haine pour les Tchèques, rencontrait à présent en face de lui l'hostilité armée des Viennois.
Un nouveau mouvement révolutionnaire se formait, et bien que la question des nationalités fût posée violemment entre les deux peuples, l'annonce d'une révolte en Hongrie fut reçue favorablement à Vienne puisque cette action faisait pièce à l'empereur. Aussi, quand, le 6 octobre, les troupes voulurent quitter la capitale pour aller réduire les Hongrois, trouvèrent-elles le peuple devant elles. A la gare du Nord, où les soldats devaient s'embarquer, la ligne était détruite par les émeutiers, et les fils télégraphiques coupés. On donna l'ordre aux troupes de sortir de Vienne, par la porte Tabor, pour aller rejoindre une petite gare, de l'autre côté du Danube. Quand les soldats arrivèrent au bord du Danube, ils durent s'arrêter : les révoltés avaient fait sauter le pont. Une véritable bataille s'engagea là entre les troupes et le peuple. On se battit partout : sur les remparts, dans la ville, jusque dans la cathédrale où quatre-vingt-quinze morts furent trouvés au pied du maître-autel. Le général commandant les troupes fut tué. Le ministre de la guerre, comte Latour, trouvé caché dans un cabinet noir du ministère, fut pendu à un réverbère. Enfin, l'arsenal se rendit.
Les rebelles triomphaient.
Dans le tumulte, et pour la seconde fois, l'empereur quittait Vienne, se rendant à Olmutz. De là, il lança ses troupes contre sa capitale, sous le commandement du boucher Windischgraetz. Le siège commença le 22 octobre. Le 28 octobre, bien que les Hongrois, réunis aux Viennois contre l'empereur Ferdinand, marchassent sur la capitale et contre les troupes impériales qui l'assiégeaient, Vienne devait se rendre, et se rendre sans conditions.
L'empereur ne se montra pas généreux : du mois de novembre 1848 au mois d'avril 1849, on emprisonna mille trois cent soixante-quinze personnes et, sans procès, cinq
cent trente-deux furent fusillées. Vienne, pourtant, demeurait en état de siège et, vaincue, perdait le droit de conserver le Parlement, qui émigra à Kremsier, en Moravie.
La situation de Ferdinand, malgré la victoire finale des troupes, devenait impossible. Il sentit que son impopularité, si bien préparée par sa belle-sœur, sans qu'il en eût rien vu, ne laissait plus ouvert devant lui que le chemin de l'abdication. Il abdiqua donc.
Enfant d'une Révolution fleurie au printemps de l'année, le jeune François-Joseph recueillait la charge du pouvoir au printemps de sa vie.
Le rêve de l'archiduchesse Sophie était réalisé.