‹ François-Joseph intime. Une page d'amour.--L'éducation d'un prince.--Distractions impériales.--La fuite de l'impératrice.--Le prince héritier.--Le mystère de Mayerling.--La fin des principes.--La fin d'une vieChapitre 6 sur 35 · UN REVE QUI SE REALISE · texte numérisé non relu

UN REVE QUI SE REALISE

Par un beau matin de printemps, le 13 mars 1848, un monôme d'étudiants viennois se forma au centre de l'ancienne ville, où se trouvait alors l'Université. Mais il n'apparaissait point, à leur allure, que ces jeunes gens fussent en joyeuse disposition. Ils avançaient graves, dignes et calmes, au milieu de la foule qui les applaudissait au passage. Devant le palais des Etats, ils interrompirent leur marche. L'un d'eux, les traits fins, le visage pâle encadré d'une barbe noire, fut hissé sur les épaules de quatre de ses compagnons. Il se prit à haranguer la foule. L'étudiant ne tenait point de propos fantaisistes. Cette jeune bouche parlait de liberté : liberté du jury, liberté de la presse, liberté de conscience. De grands mots tombaient de ses lèvres et se répercutaient, dans la foule, en longues acclamations. C'était un médecin hongrois, interne dans un hôpital de Vienne et dont le nom devait devenir célèbre : le Dr Fischhof. De l'autre côté des murailles du palais, se trouvaient les représentants des Etats de la Basse-Autriche. Ils étaient réunis sous la présidence du comte Montecuccoli, dans le but de formuler une adresse à l'empereur Ferdinand, laquelle devait réclamer avec fermeté l'exécution d'un certain nombre de réformes. Peu à peu, la foule devenait houleuse. Un murmure profond la faisait vibrer tout entière. Bientôt, à la crête de ses lames bruyantes, des

embruns de cris s'échevelèrent : « A bas Metternich !... A bas l'empereur Ferdinand !... Vive François-Joseph !... » Pour la première fois, le nom de François-Joseph agitait tumultueusement les poitrines populaires. La masse honnissait deux hommes, elle venait d'en trouver un troisième à acclamer : la Révolution était prête.

Tout de suite, elle se manifesta. Le Dr Fischhof venait de parler. Un autre étudiant, également Hongrois, le Dr Goldmark, allait agir. Il proposa d'envahir la salle des séances et la foule le suivit. Par la voix de Fischhof, le peuple réclamait que les représentants des Etats accompagnassent la « Révolution » jusqu'à la Hofburg, afin d'exiger immédiatement les réformes demandées. Le comte Montecuccoli consent alors à nommer une commission des Etats qui partira en parlementaire avec douze délégués du peuple. Pendant que la foule discute pour élire ses délégués, un jeune homme arrive, porteur de la copie d'un discours que Louis Kossuth prononçait, huit jours auparavant, à la Diète hongroise. Il lit ce discours, au milieu de la foule, qui reste silencieuse jusqu'au temps où il répète ces mots de Kossuth : « Pour notre bien à tous, il importe d'obtenir une Constitution. » Ce matin-là, il ne lut pas plus avant!... La foule venait de trouver un but à son agitation. Et un cri formidable retentit :

— La Constitution !... la Constitution !...

A ce moment, d'une fenêtre de la salle des Etats, un message est lancé à la foule. Tout ce que les représentants consentent à demander à l'empereur, c'est la publication annuelle des recettes et des dépenses de l'empire. La foule, si calme une demi-heure auparavant, devient furieuse et déchaînée. Elle oblige les délégués des Etats à l'accompagner et marche sur la Hofburg. Aux grilles de la cour extérieure, des gardes veillent. Ils laissent passer les représentants et croisent la baïonnette contre le peuple. On décide alors d'aller manifester devant le palais de Metternich. Les parents de François-Joseph, qui passent en voiture, sont chaleureusement acclamés. Pendant ce temps, les mauvais génies de Tempe-

reur Ferdinand, Metternich et, surtout, l'archiduc Albrecht obtenaient, du souverain, l'ordre formel de faire intervenir la troupe. Aussitôt, la ville prend l'allure d'une cité en état de siège. Des patrouilles sillonnent les rues, se frayant difficilement un chemin dans les rangs pressés de la foule, tandis que les devantures des magasins se ferment précipitamment.

Ces mesures militaires provoquèrent un résultat tout différent de celui qu'en attendait l'archiduc Albrecht. Les Viennois connaissaient bien ce genre d'intimidation, mais ils ne le connaissaient, du moins, que par ouï-dire. Jamais de semblables procédés n'avaient été mis en œuvre contre le peuple de la capitale autrichienne. Aussi une grande surexcitation en naquit-elle. Un mot vola de bouche en bouche : « Barricades ». On parlait d'élever des barricades. Des grenadiers italiens ayant tiré à blanc contre les manifestants pour les refouler et gagner le palais des Etats, qu'ils avaient ordre de faire évacuer, la masse, furieuse, prend tout ce qui lui tombe sous la main pour obstruer la chaussée et pour s'armer contre la troupe. L'élément civil va se lever tout entier contre l'élément militaire, exécutant les ordres de l'archiduc Albrecht. Le commandant de place, le vieux général Matauschek, survient alors, à cheval. Il engage la foule à se disperser, mais il emploie des termes tellement maladroits qu'un géant se détache, s'approche du général et lui porte un si rude coup de bâton que le vieillard tombe, assommé. On emporte le cadavre. C'est au tour de l'archiduc Albrecht, qui commande les troupes de la Basse-Autriche, d'entrer en scène. Il apparaît, suivi de deux généraux. Lui aussi harangue la foule, la foule que la mort de Matauschek a momentanément apaisée. Peut-être se ferait-il écouter, mais il laisse passer cette phrase malheureuse, au moment même où, timidement, quelques voix l'acclament : « Vous feriez mieux de vous taire et de rentrer chez vous. » Et, à nouveau, la fureur populaire fait explosion : des pierres, des morceaux de bois, des projectiles de toute nature sont jetés dans la direction de l'archi-

duc, qui s'enfuit précipitamment, toujours suivi de ses deux généraux.

Le sang appelle le sang. Le cadavre du vieux Matauschek, première victime de la Révolution, exigeait d'autres cadavres. Un régiment de pionniers sort de la cour intérieure de la Hofburg, sous le commandement d'un colonel et repousse les manifestants en pointant de la baïonnette. Les mutins s'enfuient malgré l'éloquence insuffisante des orateurs préconisant la résistance. L'irrémédiable, pourtant, va se produire. L'archiduc Albrecht, dont l'orgueil s'est révolté devant l'outrage, a donné l'ordre à la troupe de se montrer impitoyable. D'accord, en cela, avec Metternich, il veut un exemple. Et le colonel, fidèle laquais de son chef, se dispose, malgré l'attitude effarée de la foule, à le fournir tel qu'il lui fut demandé. Dans le dos des fuyards, la troupe vient de tirer. Le sang de maints manifestants rougit le pavé de la rue. Quatre hommes et une pauvre vieille sont étendus, sans vie, au milieu de nombreux blessés. L'archiduc Albrecht est vengé, mais l'agitation va entrer dans une phase décisive et violente.

Le bourgeois de Vienne, qui regardait passer la « manifestation » en curieux, et sans grand souci personnel de protester contre le régime absolutiste, qui, en somme, ne lui pesait guère, le paisible bourgeois de Vienne s'émut, « descendit dans la rue », s'arma, en pillant les magasins particuliers, et se mêla à la masse des étudiants et des ouvriers : l'émeute devenait la Révolution.

Maintenant, les manifestants ne reculaient plus. Des combats furieux s'engagèrent dans les voies viennoises. Autour de la Hof, où se trouve l'arsenal ; au Hohemarkt, où se dresse le Palais de Justice ; et même aux abords de la Hofburg, ou Palais impérial. Un fait assez curieux se produisit sur ce dernier point : un sous-lieutenant d'artillerie gardait la grande porte avec ses hommes et deux canons. Il était neuf heures du soir. Sur la place, on manifestait bruyamment. L'archiduc Maximilien d'Esté sortit du palais et donna L'ordre — l'initiative des archiducs, en Autriche, comme celle

des grands-ducs, en Russie, fut toujours désastreuse — de « tirer dans le tas et de canonner la canaille ». Le souslieutenant fit observer au prince que la manifestation n'apparaissait point telle qu'elle exigeât une mesure aussi désespérée. Rageusement, l'archiduc réitéra son ordre. Le sous-lieutenant répliqua que l'ordre seul de l'empereur pourrait l'obliger à employer un semblable moyen. L'archiduc commanda le feu, lui-même, aux artilleurs. Le sous-lieutenant se plaça devant la bouche d'un canon et proclama que si ses hommes obéissaient à l'archiduc, la première victime de leur obéissance serait leur chef lui-même. Les hommes ne bougèrent point. Ecumant, Maximilien d'Esté regagna ses appartements de la Hofburg. Le sous-lieutenant s'attendait, quant à lui, aux pires éventualités. Or, huit jours plus tard, le 21 mars 1848, le Journal officiel contenait la note suivante :

« Le brave qui, dans la soirée du 13 mars, a empêché une catastrophe en refusant par deux fois d'obéir à l'ordre qui lui était intimé, de faire feu sur la foule, et se plaça ensuite devant la bouche d'un canon en affirmant qu'il serait la première victime si ses canonniers tiraient, ce brave se nomme le sous-lieutenant Jean Pollet. »

Le Journal officiel disait vrai. Une catastrophe avait été évitée, grâce à l'attitude de Jean Pollet, puisque, dans ses Mémoires, un des principaux combattants du 13 mars, Hans Kudlich, écrit : « Si Pollet avait exécuté l'ordre de Maximilien d'Esté, on aurait assassiné les archiducs et mis le feu à la Hofburg. »

Mais tandis que, grâce à l'attitude du sous-lieutenant Pollet, le mouvement s'apaisait autour de la Hofburg, il s'exaspérait dans la périphérie viennoise. Les ouvriers des faubourgs, plongés dans la misère la plus effrayante par l'invention des machines qui supprimaient la main-d'œuvre de l'industrie textile à laquelle plus des deux tiers d'entre eux se trouvaient employés, les ouvriers des faubourgs accusaient naturellement le « gouvernement » de leurs malheurs. Aussi, dès que le vent apporta jusqu'à eux la clameur de révolte du centre

de la ville, leurs poitrines déchaînées n'eurent-elles qu'un cri pour enfler davantage le tumulte révolutionnaire.

Mais les portes de Vienne avaient été fermées et les ouvriers, qui battaient les murs de la cité de leur flot menaçant, vinrent se heurter, en grondant ressac, contre la digue des remparts.

Les pires excès commencèrent alors. On arracha les becs de gaz, dans la soirée du 13. On creva les conduites et on y mit le feu. Des tranchées de flammes se creusèrent autour de la ville. On y jeta, pêle-mêle, les soldats, les douaniers, tout ce qui portait un uniforme et que l'on put saisir. La situation, notamment dans les faubourgs miséreux de Mariahilf et Gumpendorf, devint si menaçant que la cour prit peur et que, devant la manifestation ouvrière, elle accorda une partie de ce qu'ils demandaient... aux étudiants et aux bourgeois !... Dans la nuit du 13 au 14, en effet, effrayé par la lueur des incendies des faubourgs, dont les reflets dansaient jusque sur les murailles du cabinet impérial, le triste Ferdinand, vague, timoré, épileptique, presque faible d'esprit, trouva, dans son épouvante même, la force d'accomplir une action qu'il croyait personnelle : il « démissionnait » le chancelier de Metternich et le baron Sedlintzky, préfet de police ; il envoyait l'archiduc Albrecht aux armées d'Italie ; il autorisait, enfin, les étudiants à se constituer en garde académique et les bourgeois, en garde nationale. Il n'était point question, sans doute, des principales garanties réclamées par la Révolution : liberté de la presse, suppression de la censure, établissement d'une Constitution. Mais le premier pas était fait dans la voie des concessions et, grâce au prolétariat, les bourgeois triomphaient. La reconnaissance de ceux-ci, et il serait puéril d'en contracter de l'étonnement quand on connaît Tégoïsme féroce du Tiers, se manifesta de façon au moins imprévue. Redoutant l'intrusion du quatrième Etat dans leur politique, les bourgeois et les étudiants mirent au service de l'ordre les fusils que l'empereur Ferdinand leur concédait sous la pression populaire. Le lendemain ils brûlaient leurs premières

cartouches contre le prolétariat qui les leur avait données.

Les victimes du 13 mars appartenaient presque uniquement à la bourgeoisie. Celles des journées1 infiniment plus sanglantes du 14 et du 15 comptèrent dans les rangs des ouvriers.

Or, presque tous les ouvriers révolutionnaires furent tués ou blessés, au moins, pendant la journée du 14, par les armes de la garde académique et de la garde nationale !...

Un édit impérial, pourtant, devait bientôt ouvrir les yeux à « ces messieurs du Tiers ». Il portait que le souverain, « se trouvant déçu dans son espoir de voir renaître l'ordre, nommait le prince Alfred de Windischgraetz gouverneur général de Vienne, lui soumettant toutes les autorités civiles et militaires ».

L'empereur renvoyait Metternich et l'archiduc Albrecht, mais il mettait Vienne sous la coupe du plus terrible réactionnaire qui existât alors, et dont le nom représentait tout un programme. On permettait aux bourgeois de jouer aux soldats, et ils n'avaient point vu tout de suite que ce qu'on leur donnait d'une main, on le leur reprenait de l'autre. La nomination de Windischgraetz, adversaire frénétique de tout progrès, bourreau impitoyable des petits et des faibles, devait leur dessiller les yeux. Ils avaient permis à la contre-révolution de s'organiser. Ils allaient, à nouveau, s'armer contre elle, bien que l'empereur eût concédé, dans la soirée, l'abolition de la censure et la liberté de la presse.

Aussi, le matin du 15 mars, quand on demanda à la garde académique et à la garde nationale de marcher contre les ouvriers, trouva-t-on étudiants et bourgeois, ayant remplacé le brassard blanc de l'ordre par le brassard rouge de la Révolution. Une fois de plus, Ferdinand prit peur et signa, à six heures du soir, la concession d'une Constitution : il promettait la convocation des députés de tous les pays d'empire en Parlement central.

Au commencement de la nuit, conduite par Kossuth, une délégation hongroise débarqua à Vienne, pour y revendiquer, s'appuyant sar la Révolution viennoise, une Constitut'ion'

pour la Hongrie. Elle trouva la ville en fête. Des lampions pendaient aux fenêtres, les fusées des feux d'artifice zébraient le ciel, et, aux sons d'orchestres improvisés, on dansait dans les rues, sur le pavé, humide encore du sang versé le jour même.

L'aurore du 16 mars se leva donc sur un autre empire. Le pouvoir absolu avait fait place au pouvoir constitutionnel. Une révolution de trois jours avait suffi à accomplir ce complet bouleversement, dont les conséquences devaient être si graves. Jusqu'alors l'absolutisme ne s'était maintenu que par la forte volonté de deux souverains supérieurs : Joseph II, frère de Marie-Antoinette, et François Ier, beau-père de Napoléon Ier. Il n'en allait point de même, on le sait déjà, quant à l'épileptique Ferdinand, que son mal laissait, pendant des jours entiers, sans volonté, sans mémoire et sans conscience. Son état, même, était devenu tel que l'on avait dû, en 1836, lui adjoindre une « conférence d'Etat ». Mais quelle conférence !... Elle fut composée de l'inexistant François-Charles, père de François-Joseph, et de l'archiduc Louis, tous deux frères de l'empereur, auxquels on adjoignit le chancelier de Metternich et le ministre Kolovrat. Ces hommes étaient vieux, usés, incapables de comprendre les besoins de leur temps et uniquement préoccupés de se déchirer les uns les autres. Les archiducs gouvernant, une floraison folle de fonctionnaires poussait dans les plates-bandes de la bureaucratie impériale.

La situation se présentait donc, en 1848, en Autriche- Hongrie, telle qu'elle se montra, en 1905, dans l'empire du tsar, gouverné par les grands-ducs, appuyés sur une armée de fonctionnaires corrompus et prévaricateurs.

L'empire d'Autriche comptait alors trente-cinq mille grands fonctionnaires secondés par quatre-vingt-quinze mille fonctionnaires « gradés », tous fournis par l'aristocratie, et l'Etat dépensait annuellement, à leur intention, plus de seize millions... rien qu'en services de retraites. Quant aux fonctions inférieures, réservées aux fils de la bourgeoisie, elles étaient si mal rétribuées que, pour ne point mourir de faim, leurs

titulaires devaient compter presque uniquement sur les potsde-vin, élevés à la hauteur d'une institution d'Etat. Les juges, aussi bien, n'agissaient point différemment et rendaient toujours leurs jugements en faveur de qui les payait le mieux. Un autre grief contre le système établi par la « conférence d'Etat » trouvait naissance dans l'organisation de l'école. Pour ne citer que des chiffres, qui représentent la plus sûre des éloquences, signalons qu'alors que M. de Metternich touchait cinq cent quarante-six mille francs d'appointements « fixes », l'instruction publique se voyait attribuer un budget total de soixante-quatorze mille huit cent quatre-vingt-quatorze francs, dans un pays comptant plus de cinq millions d'enfants. L'instituteur, qui, d'ailleurs, n'existait pas comme fonctionnaire d'Etat, n'avait droit à aucune retraite et devait se contenter d'appointements se chiffrant par deux cent soixante francs annuellement, à la ville, et par cent quarante francs, à la campagne. Quant aux Universités, elles étaient entièrement soumises au contrôle de l'Eglise. L'Eglise était toute-puissante, les jésuites surtout, ces terribles moines noirs, chassés par Marie-Thérèse et que la Bavaroise Karoline-Augusta, femme de François Ier, avait rappelés. Au moment de la Révolution viennoise, ils s'appuyaient surtout sur la mère de François-Joseph, l'autre Bavaroise, Sophie, laquelle, dressée par eux, mettait sur son esprit, froidement réactionnaire, le voile d'un libéralisme d'apparences.

La censure et la police complétaient l'armature du système absolutiste. La censure s'attaquait à tout ce qui, de près ou de loin, évoquait l'idée de liberté. Presque toute la littérature étrangère était impitoyablement condamnée, et la production nationale se bornait — ou à peu près ! — à la publication de livres de messe et de calendriers !... J'ai, sur ma table, au moment où j'écris ces lignes, une affiche du gouvernement autrichien, portant la date de 1840. Il y est dit que l'Histoire de la Révolution française, de Thiers, et les œuvres de Victor Hugo ont été introduites en Autriche, et que « la police demande, instamment, au public, de lui dénoncer les déten-

leurs de ces ouvrages, interdits sur tout le territoire de l'Empire ». Par contre, cette même police ne s'occupait nullement des malfaiteurs, les trois millions trois cent soixante-quatre mille francs de son budget se voyant exclusivement appliquer à l'espionnage politique.

Il ne semble point, à compulser les notes et les mémoires du temps, que les finances fussent dans une situation plus enviable. Elles se trouvaient alors entre les mains de grands financiers internationaux qui les mettaient en coupe réglée et justifiaient pleinement ce dicton : « Les financiers soutiennent l'Etat comme la corde soutient le pendu. » Le baron de Rothschild monopolisait les premiers chemins de fer ; le banquier grec Sina monopolisait le marché du blé et « organisait » la famine ; le banquier Arnstein monopolisait autre chose, au coin d'un bois figuré par son coffre-fort, et le gouvernement, dont les « gros bonnets » trouvaient leur compte dans l'exercice de telles complaisances, fermait les yeux et laissait faire. Et tandis que la haute banque israélite organisait le pillage des finances publiques, les juifs pauvres étaient traqués, honnis et molestés. L'Empire justifiait alors cette opinion exprimée près d'un demi-siècle auparavant par Napoléon Ier : « L'Autriche n'est plus une monarchie, c'est une oligarchie, et de la pire espèce. »

La Révolution de mars 1848, née de cet état de choses, fut, d'ailleurs, désirée et préparée par une fraction de la cour que dirigeaient certains membres de la famille impériale, tous inspirés par le dcus ex machina du parti : l'archiduchesse Sophie. Que désirait ce parti ? Dressé contre la puissance de Metternich, tendant, sans, d'ailleurs, s'en douter, puisque cette idée demeurait dans le cerveau de la seule archiduchesse Sophie, à ceindre, de la couronne impériale et royale, le jeune front de François-Joseph, le parti d'opposition proclamait volontiers que si l'empereur Ferdinand se trouvait dans l'incapacité d'exercer ses fonctions, il n'avait qu'à les résigner.

Il est un fait acquis, c'est que pendant les journées de mars 18i8, la Hofburg fut le théâtre de scènes violentes, mettant

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