‹ François les bas-bleus: drame en cinq actes et sept partiesChapitre 111 sur 118 · ACTE CINQUIÈME, PARTIE II · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME, PARTIE II

Jeurg, est-ce que j'ai réfléchi, Madame? est-ce que j'ai raisonné? J'étais désespéré , j'étais fou. Quel tourbillon m'a saisi, quels chevaux m'ont emporté, je n'en sais rien, je n'ai pas vu la route, je suis parti, je suis arrivé, voilà tout. Je ne sentais qu'une idée fixe qui m'attirait, qui me voulait, un mot que, sous peine de mort, il fallait venir jeter à vos pieds. Ah! songez donc! je vous avais offensée, blasphémée, vous! je vous avais tendu je ne sais quel misérable piège I et, sur ce crime, il avait fallu vous quitter, vous quitter tout de suite, sans pouvoir m'excuser, sans pouvoir m'accuser, et vous deviez, vous, m'a voir en mépris et en haine ! Ah! voyons, cette pensée-là, cette torture-là était-elle supportable? Est-ce qu'il y avait moyen de vivre, tant que je n'étais pas vea» vous apporter moA cœur repentant et tremblant? tant que je ne vous avais pas crié à deux genoux : Pardon t

MADAME

Eh bien, oui, allons ! eui, vous avez eu raison de venir. Je vous attendais un peu. Ne souffrez plus! je ne peux pas vous voir souffrir, cela me déchire. C'est fini, c'est expliqué, je ne vous en veux pas, je vous pardonne. Mon Dieu! je vous avais pardonné déjà. Je commence à m'y faire à ces cruelles méprises des cœurs.

GUIGHE.

Ah ! chère âme céleste, et faite rien que de bonté ! j'ai ma grâce! quelle joie! merci! merci!

MADAME

Vous êtes apaisé , je suis satisfaite ; du courage , à présent , mon ami !

GUIGHE.

Du courage pour partir, n'est-ce pas? oui, j'en aurai. Ahl je suis venu, me maudissant moi-même , dans l'angoisse et dans la terreur, et je m'en vais vous bénissant, absous, rassuré... (n fait un

pas comme pour s'éloigner et revient. ) Eh bien, nOU, tCnCZ I Cela n'oSt pas!

Je m'aperçois qu'en venant, j'avais beau être désespéré, j'étais heureux parce que je venais vers vous, et que, consolé au retour, je vais être désespéré parce que je vous quitte !

MADAME

Ah lue me le dites pas, au moins! c'est donc bien malaisé de

•e taire et de dissimuler un peu I Ah I vous me demandiez pardon, je vous demande grâce. Ne voyez-vous pas que ma force n'est pas bien grande, et que je suis au bout de ma force. Le souffle me manque 1 la fièvre me brûle t

GVICHE.

Dieu !

MADAME

De l'air! ah! un peu d'air! (cuiche court à la f^étre.) Arrêtez! on

vous verrait! — Ceci vaut mieux. (EUe Ta au drastolr. se vene du flacon daot la tasse dt TeriMU et boit avidement. ) Ah I mon Dieu I ( Elle a trouré la bagua du cheTalier. )

GUICHB.

Qu avez-vous? qu'est-ce que cette bague?

MADAME

Eh bien, c'est une émeraude à moi. Elle avait glissé dans cette

tasse. (EUe pose la tasse sur la table à droite.) GUICHE.

Vous voilà mieux. Je ne veux plus vous effrayer, vous affliger. Je pars.

MADAME

Non! restez encore un peu. C'est moi qui vous le dis maintenant.

GUICHE

Eh quoi?...

MADAME

Mon ami, c'est qu'il nous arrive quelque chose... — Ne soyez pas saisi , ne vous alarmez pas ! on ne peut pas dire que ce soit quelque chose d'absolument malheureux, vous voyez comme je suis calme. — Armand, je pense que je vais mourir.

Mourir! oh! c'est votre fièvre qui parle !

MADAME

Non, ma fièvre est guérie. Je commence bien à souffrir, mais j'ai encore toute ma raison, — et j'ai déjà presque toute mon âme !

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