ACTE QUATRIÈME, PARTIE I
Guiche vienne sur-le-champ expliquer au roi sa conduite, je doute qu'il lui soit possible de l'excuser. Ah l je ne l'ai pas tué, niais il est perdu! l'autre jour, banni du Palais-Royal; ce soir, j'espère, banni de France l — Et l'aveu du coupable convaincra bien enfin Votre Altesse du danger que lui a fait courir cet insolent amour.
MADAME, comme se parlant à elle-même.
O mon Dieul cet amour confus, timide, incertain d'exister, que je ne voulais seulement pas supposer et admettre, — vous Terrez qu'à force de le faire souffrir, ils vont me le faire aimer l
LE CHEVALIER
Madame!... Madame, ne dites pas cela! Que M. de Guiche vous aime, cette idée est déjà insupportable! mais que vous... Non I non! vous êtes restée. Dieu merci! étrangère à la tentative insensée du comte. Votre Altesse est si haut placée dans les respects ! on ne va certes pas la mêler à la cause perdue de ce Guiche. Mais qu'elle veuille bien ne pas s'y mêler elle-même. Que diraient, que feraient le roi et Monsieur?
MADAME
Je répondrais au roi et à mon mari. Mais dans l'acharnement qu'on met à me poursuivre en leur nom, la passion personnelle est, en vérité, par trop visible. Le visage perce sous le masque, et je ne sais pas avoir peur d'un masque, comme un enfant.
LE CHEVALIER
Votre Altesse conviendra pourtant que, dans l'intérêt actuel, je peux beaucoup sur le roi, et qu'en toute occasion je peux tout sur Monsieur, tout ! il croit ce que je dis, il veut ce que je fais. Ce n'est pas un masque cela, c'est une arme, mon arme, et elle est terrible! — Maintenant, Madame veut que je lui parle à visage découvert? Eh bien, soit! eh bien, oui I cette folle et atroce passion, la jalousie, ce n'est pas Monsieur, non, c'est moi, c'est moi qu'elle tient, qu'elle torture et qu'elle bouleverse! Elle s'est substituée dans mon cœur , avec une insurmontable violence, à mon amour répudié par vous, répudié par moi-même : la lave s'est fîgéo en pierre. Madame, ne jouez pas avec cette tempête; plus forte que
moi, qui est en moi ! Madame, — je ne menace* pas, je conjure, — vous, si charmante, si douce, si faible, j'ai peur de moi pour vous ! j*ai peur de ce je ne sais quoi d'ôpre, de fanatique et d'implacable que je sens là, qui part de l'adoration et qui irait à la cruauté, qui me fait votre gardien, et qui me ferait voire bourreaul
MADAME
Vous me tueriez, monsieur?
LE CHEVALIEB.
Madame !... — Voyons, qu'est-ce que je vous demande? Qu'estce que j'implore de vous, pour vous? Laissez Guiche s'éloigner, engagez-vous à ne jamais revoir Guiche! qu'il parte! c'est votre repos, c'est votre salut! qu'il parte! Craignez-le, Madame. Craignez-moi, surtout! craignez ma démence! oh! craignez, par grâce, cet être dangereux, passionné comme l'amant, armé comme le mari !
MADAME
Je sais par expérience que le moindre souffle contraire me ploie et qu'il y a en moi une immense faiblesse, mais je n'y ai jamais senti un atome de lâcheté. Je vous écoute, monsieur, et je m'étonne; mais je ne peux comprendre ni votre droit, ni la peur. Et quant aux marchés que vous me proposez, j'ai pojir coutume de ne prendre de ces sortes d'engagements qu'avec moi-môme et avec ma conscience.
LE CHEVALIER
Il suffît, Madame. Désormais je me tairai, et je ne me montrerai plus. — Seulement, voici une bague, un présent que dans d'autres temps a daigné me faire Son Altesse; quand Madame retrouvera cette bague, qu'elle pense et qu'houe sache que le témoin, le juge et le punisseur était toujours là.— Pour le moment, Votre Altesse nous permettra-t-elle, au marquis et à moi, de la ramener à Paris?
MADAME
Au marquis, oui; j'ai entendu le roi lui donner ses ordres. A vous, non, monsieur ; je ne puis vraiment plus admettre que vous représentiez mon mari.