‹ François LisztChapitre 2 sur 3 · L'article de Trifonof · texte numérisé non relu

L'article de Trifonof

Très friande de ces « jaseries biographiques », je les appréciais d'autant pluh lorsqu'elles entraînaient le maître à nous dire, chose assez rare, le Jond de sa

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pensée. Ayant vécu toute sa vie en confîiet avec le monde, voyant une société des plus variées, il avait pris l'habitude d'une certaine amabilité de surface qui différait sensiblement de ce qu'il pouvait être dans une intimité sûre. Le courtisan, l'artiste grand seigneur se dédoublait alors et nous émerveillait par une simplicité attrayante qui ne manquait cependant point de grandeur. Sa conversation prenait un tour moins caustique, mais plus profond, et les pensées brillantes se succédaient avec une rapidité telle que, restée seule, il m'arrivait en rédigeant mes notes, de constater «avec douleur que je ne me rappelais pas la moitié des mots de Liszt.

Durant la soirée qui suivit son billet, nous parlâmes musique, et, comme d'iia-

bitude, il nous dit des clioses fort intéressantes.

Au contraire de Wagner — qui en fait d'art ne reconnaissait que la danse (mimique), la poésie et la musique et reniait Tarchitecture, la sculpture et la peinture, ne faisant grâce qu'à la peinture de paysage, à laquelle il cédait une place très petite dans ce qu'il nommait l'art vivant, — Liszt éprouvait pour chaque branche de l'art un grand penchant, l'universalité de sa nature le portant à rechercher des impressions variées. Il prétendait que la musique et la peinture se fondaient et se complétaient. Un des rêves de sa jeunesse, qu'il n'a jamais réussi à réahser, avait été de donner des concerts dans les salles du Louvre. Ce goût de Liszt pour la pein-

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tiire se retrouve dans plusieurs de ses compositions, conçues sous l'impression causée par un tableau magistral; par exemple La bataille des Htins, qu'il composa d'après la toile de Kaulbach si justement célèbre ; puis l'oratoire La Sainte Elisabeth suscité en premier lieu par les tableaux de M. de Schwind à la Wartburg, représentant des scènes de la vie de sainte Elisabeth. Deux superbes crayons de la main de Gustave Doré sont une preuve de plus à l'appui de cette opinion de Liszt, mais en sens inverse. Là, la peinture donnait l'idée musicale, ici la musique électrisa le peintre. Le premier des cartons de Doré représente le Dante avec Virgile devant l'entrée des enfers ; l'autre la légende de Saint Franrois de Paule marchant sur les flots. Après

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une soirée passée avec le maître, où Doré avait entendu la Symphonie du Dante de Liszt et où le maître avait joué sa Légende de So.înt François de Paule. le crayon de Doré s'inspira d'une vérité, d'un élan, qui immortalisa l'impression reçue. Il offrit les deux cartons au compositeur, non seulement en signe d'amitié, mais en même temps en preuve de l'affinité intime entre la musique et la peinture \ Une autre composition de Liszt, Le sermon aux oiseaux^ a été délicieusement rendue par le peintre anglais Smallfield. Aussi lorsque Munkàcsy eut l'idée de présenter son tableau : La mort de Mozart à ses invités, en faisant exé-

1. Ces cartons se trouvent dans l'appartement de Liszt à « l'Académie de musique » de Budapesth.

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riiter le Requiem de Mozart en guise de complément, cette innovation, tant discutée par la presse, fut-elle entièrement approuvée par le maître. L'an dernier, comme j'assistais à un concert à la salle de San Rocco à Venise, dont les murs sont couverts des chefs-d'œuvre du Tintoret, l'inipression produite par ces tableaux, jointe à la jouissance musicale, m'a vivement rappelé ses idées à cet égard.

Liszt nous répétait avec une singulière ténacité que la musique était négligée par les gouvernements. « L'opéra, le seul institut musical subventionné sérieusement et d'une manière efficace, ne donne point aux compositeurs d'un autre genre l'émulation nécessaire ; aussi les œuvres de ceux-ci restent avec leur

génie — s'ils en ont — dans leurs portefeuilles, vu les difficultés souvent insurmontables qui s'opposent à leur exécution. (( Et sans émulation, point « d'art, » dit Schumann — continua le maître. Les sociétés philharmoniques sont insuffisantes, puisqu'elles doivent, lins leur propre intérêt, se régler sur goût du public. Timidement, de temps en temps, elles risquent une nouveauté, n'ayant point ïe courage de la répéter si dès la première représentation elle ne réussit pas à captiver l'auditoire. Schumann devenait furieux si l'on disait :

Ceci a plu, ceci n'a pas plu! « Comme « s'il n'y avait rien de plus important que (( de plaire aux gens! » disait-il. Et il avait fièrement raison. J'ai bataillé toute ma vie pour faire l'éducation du goût

musical du public On oublie généralement que bien des œuvres, et souvent les meilleures, ont besoin d'être connues à fond pour être appréciées. Voilà pourquoi, à une première, j'ai toujours le sentiment d'assister à un jugement de cour d'assises.

n Si les gouvernements et les gens en mesure de le faire encourageaient les beaux-arts sans préférence, s'ils partageaient leurs faveurs avec plus de justice, ils devraient instituer des concerts d'orchestre pour prêter la main aux jeunes talents, de même qu'ils achètent des tableaux et des statues pour les musées et les galeries. On ne peut certes pas acheter des partitions et les enfermer comme des objets d'art, puisqu'elles ne disent rien aux yeux ; mais faites-les parler, donnez-leur l'occa-

sion de s'épanouir à la vie et au soleil! Sous ce rapport la musique est Fart le moins bien partagé de tous. Les conservatoires ne servent qu'à rnûrir une ma,sse de talents plus ou moins marquants, voués à une existence de luttes, de déboires, souvent de misères. J'ai fait de mon mieux à Weimar, disait Liszt, tant que j'ai eu un orchestre sous la main, pour lancer des nouveautés, mais les efforts d'un seul individu ne peuvent naturellement pas suffire à tout un monde de lutteurs, acharnés à conquérir la gloire. Dans chaque pays on devrait fonder une société de musique subventionnée, dont la mission serait de faciliter aux compositeurs, non célèbres encore, la représentation de leurs œuvres. Cette société pourrait se recruter dans l'orchestre de

l'opéra, ce qui simplifierait considérablement la chose, et Forchestre étant paye de par la munificence du roi ou du gouvernement, la recette pourrait en partie revenir aux compositeurs; et cela d'autant plus aisément si l'on se servait des galeries de tableaux comme salles de concerts. La musique sacrée, par exemple, n'est presque plus cultivée du tout et peu s'en faut qu'elle ne meure d'inanition.

C'est encore naturel. Quelques grandes œuvres reconnues exceptées, on ne fait rien exécuter, on n'ose pas monter une messe nouvelle d'un auteur inconnu. La question d'argent et de parti, les petites jalousies de métier guettent le talent naissant comme autant de bêtes fauves, prêtes à l'annihiler du coup ou à étouffer ses aspirations par le découragement

(rune lutte sans issue contre l'indifforence. »

Je ne donne ici que l'abrégé d'une longue causerie. L'idée du maître n'est pas aussi nouvelle qu'elle paraît l'être. Elle avait occupé Liszt presque toute sa vie. N'ayant pas réussi à la réaliser, il nous la laisse comme un legs, digne du légataire. Anxieux de faciliter la voie aux néophytes de l'art, animé de sympathie et de pitié pour ces lutteurs, qui nagent bravement contre le courant, il espérait que l'avenir se ferait l'exécuteur testamentaire de cet héritage spirituel, dont la portée ne sera reconnue qu'après avoir récolté les fruits qu'une émulation pareille ferait mûrir.

Liszt, on le sait, avait la repartie aussi heureuse que prompte, tranchante même, s'il en voyait la nécessité. Tout chevaleresque qu'il était, en dépit de ses manières courtoises, l'artiste chez lui l'emportait toujours sur l'homme du monde, du moment qu'il croyait l'artiste atteint dans sa dignité. Un manque de respect, un signe d'inattention le blessaient profondément; aussi ne pouvait-il

supporter que Ton parlât pendant qu'il jouait. Il nous raconta à ce sujet les anecdotes suivantes :

Durant une soirée à la cour de Saint- Pétersbourg où il était très bien vu, il arriva que le czar Nicolas, qui n'aimait guère la musique, se mit à causer avec une dame, et, peu friand de l'exécution de Liszt, parla très haut. Tout d'un coup, Liszt s'arrêta net et quitta le piano. Le czar, intrigué, s'approche du maître et lui dit :

— Pourquoi avez-vous interrompu votre jeu?

— Quand l'empereur parle, on doit se taire, fut la réponse machiavélique de l'artiste froissé.

Il lit de même durant les fêtes royales, données à l'occasion de l'inauguration de

la statue de Beethoven à Honii. Liszt était pour ainsi dire le créateur virtuel de ce monument, l'ayant fait ériger presque à ses propres frais, en déboursant plus de 30 000 francs à cet effet. La cour se trouvait au grand complet, avec une affluence d'hôtes illustres, au chfdeau de X... (le nom m'échappe) non loin de Bonn, et Liszt, en compagnie de plusieurs artistes célèbres, avait promis son concours pour le concert du soir. La reine d'Angleterre, avec son mari le prince Albert, était aussi présente au château: mais au dire des courtisans, la « souveraine la plus sympathique de l'Europe », comme le maître la désignait, n'était pas du tout d'humeur accueillante. On sait quel amour fanatique elle portait à son mari, et combien elle n'avait jamais pu s'habituer à la po-

sition inférieure de ce mari adoré, lorsque les rigueurs de l'étiquette de cour la forçaient à s'en apercevoir. Elle en souffrait le martyre, et jeune et passionnée comme elle était, la force lui manquait pour dissimuler ses griefs. Cette fois encore le sort lui avait joué un mauvais tour, en faisant arriver sur la scène un archiduc autrichien. Naturellement, il avait le pas sur le prince Albert, ce qui agaçait sa jeune femme de manière à lui gâter toute la fête. Elle maltraitait ses dames, avait « ses nerfs », et voyait tout en noir... Le soir venu, le concert commence. Liszt avait une pièce à « Introduction » à jouer. La reine Victoria, arrivée assez tard, ne semblait pas dans son assiette ; à peine Liszt s'était-il mis au piano, que la reine se plaignit de la chaleur; un

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chambellan accourut et ouvrit une fenêtre. Deux minutes plus tard, la reine trouvait le courant d'air insupportable.

Le chambellan vola au devant de ses désirs et ferma la fenêtre. C'était un remueménage, un va-et-vient, à enfoncer la plus belle production du monde. Son «. Introduction )) finie, au lieu d'attaquer la pièce, le maître se leva, tira sa révérence, et s'en fut au parc fumer un cigare. Quand, une demi-heure plus tard il rentra dans la salle, le roi Frédéric-Guillaume quitta sa place et l'accosta.

— Vous vous êtes sauvé tout à l'heure, lui dit-il, qu'aviez-vous?

— Je craignais d'importuner SaMajesté la reine Victoria, pendant qu'elle donnait ses ordres, répondit Liszt.

Le roi rit de bon cœur et le pria de

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continuer son programme, ce qu'il fit au milieu d'un silence recueilli, la reine Victoria s'étant retirée peu après sa tuite. , Même aux temps les plus brillants de sa carrière, les circonstances forçaient parfois Liszt à reconnaître que la situation des artistes dans le monde, pour laquelle il avait tant et si noblement milité, était dans un certain sens à la merci du public. Lui-même se heurtait encore à l'ignorance et à la morgue des grands. Il arrivait à l'ami des rois et des princes, de se voir traité en simple « musicien ». Ainsi la princesse de Metternich, l'épouse du célèbre Premier, lui demanda un jour en plein salon, à Vienne :

— Faites-vous de bonnes affaires, docteur ?

— Il n'y a que les banquiers et les diplomates qui fassent de bonnes affaires, princesse, répondit-il.

La princesse de Metternich le détestait cordialement; par dépit, assure-t-on, n'ayant jamais pu parvenir à le captiver. Le maître nia le fait, mais avec un sourire narquois , racontant volontiers , comme (juoi ils n'étaient jamais en présence Fun de l'autre sans se chipoter^ bien que son couvert lût toujours mis chez le prince ([u'il fréquentait beaucoup et sur un pied d'amitié. 11 advint qu'une fois il rencontra la princesse à la promenade où elle lui lança une bordée d'impertinences.

« Je n'ai jamais su empocher ces manières-là, dit Liszt, devenant sérieux au souvenir de ces déboires. Je ne fis pas la sourde oreille, je vous assure ; et tout en

causant, nous nous dîmes des choses terribles... Or, peu après, m'étant rendu chez elle un jour de réception, je voulus, comme de coutume, saluer la maîtresse de céans, qui trônait au milieu d'un cercle brillant. Elle me fit FafFront de ne point agréer mon salut, et de m 'ignorer comme si j'eusse été de l'air. De plus, elle se leva, prit son mari à part et lui enjoignit de me faire mettre à la porte.

La chose fut remarquée par tout le monde; mais, naturellement, il n'en fut rien. »

Il y a cinq à six ans, de passage à Florence, Liszt fut invité à une grande soirée pour laquelle on attendait Lady 0... une dame de très haut parage, aussi renommée pour ses excentricités, que pour son esprit. Elle ne recevait que la nuit, dor-

maiit le jour et donnant toute sa tendresse à une douzaine de chiens, qui l'entouraient continuellement. Elle se disait très curieuse de connaître Liszt. Mais les heures passaient et Lady 0... n'arrivait pas. On prit le parti de lui faire dire qu'on n'attendait plus qu'elle. Enfin elle parut et tout d'abord, mettant son pincenez, elle s'occupa exclusivement d'un perroquet, qu'elle agaçait à cœur joie. On lui présenta Liszt, mais elle ne lui fit aucun accueil. Au souper, placée en face du maître, elle le dévisagea à plusieurs reprises sans plus de façon et puis se mit à causer avec ses voisins. Tout d'un coup, profitant d'un moment de silence général, d'une voix claire et stridente, elle interpella son vis-à-vis.

— Pouvez-vous me dire, monsieur le

chanoine, quels étaient les noms des filles et des fils de Job ?

A ces mots, la consternation la plus pénible se peignit sur tous les visages. Mais le maître, sans plus d'embarras se redressa :

— Voulez-vous, madame, que je patine? mais je ne suis pas du tout patineur...

La chronique ne nous décrit point, ni la figure penaude de la dame, ni les rires et sourires discrets des convives. Nous pouvons bien nous faire une idée du tableau.

Une autre fois, il n'y a pas longtemps encore, Liszt alla directement à Gœrz, pour y rendre visite à la famille de son ami, le baron A,.. Une vieille amitié, datant de son plus beau temps, le liait

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au baron A... clie/. lequel il passait souvent des mois entiers en Hongrie à la campagne, avec et sans élèves. Le baron étant mort, il continuait avec la famille (les relations amicales, et ne manquait aucune occasion pour prouver son affection inaltérable. Le soir, la nouvelle de l'arrivée de Liszt s'étant répandue dans la ville, plusieurs personnes se rendirent chez les A... désireuses de profiter de la bonne aubaine. Entre autres un comte de (.... de la haute noblesse autrichienne, homme d'un âge mûr. Pendant qu'on prenait le thé, le comte de C..., qui n'avait pas encore adressé la parole à Liszt, lapostropha par cette question sublime :

— Qui a été votre maître de piano monsieur le chanoine?

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Lisztregarda son interlocuteur avec une bonhomie patriarchalc.

— Je ne sais plus, monsieur le comte, répondit-il, vous n'y perdez rien, c'est de peu d'importance aujourd'hui, — et il continua la conversation avec ses voisins.

Quel dommage que Flaubert, s'escrimant contre la bêtise humaine en général et la bêtise du « bourgeois » en particulier, n'ait pas eu l'occasion d'enregistrer ce mot fabuleux, motqui lui aurait prouvé une fois de plus, qu'à l'occasion, l'héritier d'un grand nom aristocratique pouvait bien se mesurer avec son « bourgeois » tant persécuté.

Liszt était très bien vu dans la famille impériale russe. 11 y a plus de quarante ans, son séjour à Saint-Pétersboug ne fut qu'une série d'enchantements. Fêté,

adulé partout, l'on se disputait ses bonnes grâces. Son premier concert à Saint-Pétersbourg lui rapporta dix mille roubles, une somme fabldeuse en ces temps-là. Lorsqu'il se rendait à l'Opéra, le peuple se pressait sur son passage de manière à nécessiter Tintervention de la police pour frayer le chemin à l'attelage.

(( J'ai été très heureux à Saint-Pétersbourg, disait le maître. C'était un temps d'insouciance et de laisser-aller, comme je l'ai rarement connu dans la suite. Tout allait bien, on me voyait d'un très bon œil à la cour — jusqu'à ce que je n'aie tout gâté. » Comment il avait réussi à « tout gâter, » c'est une de ces pages de sa vie que je n'oserais raconter à l'heure actuelle. Il n'en avait pas moins laissé un

1)011 souvenir sur les bords de la Neva. La preuve s'en trouve dans une lettre du grand duc Constantin, qu'il reçut l'hiver passé. De longtemps, rien n'avait fail autant de plaisir au maître. Il m'en apporta lui-même une exacte copie que je transcris ici :

Cher maître,

L'heureuse nouvelle, qui nous a étéapportée par M™'' Menter, de la possibilité de votre arrivée à Pétersbourg, m'a rempli d'une grande joie. Je me permets donc de vous engager à voulo-ir bien assister à la fête musicale projetée dans le courant de cet hiver, en votre honneur et au profit de notre conservatoire de musique

J'espère que vous aurez vous-même quelque plaisir à revoir notre capitale après plus de quarante ans.

Il serait inutile d'ajouter, que la présence de l'éminent génie musical, révéré de tout le monde, contribuerait puissamment à l'éclat de

la fête projetée, ainsi qu'à l'immense satisfaction de Votre zélé admirateur

Constantin.

Saint-Pétersboiu'g, le 4 16 décembre 1885.

A propos des princes de la famille Romanof, de ces hommes superbes, d'un type rare de perfection, je lui demandai, un jour, quelle sorte de personnages ils étaient. Nous nous trouvions à un grand dîner et Liszt était mon voisin. D'abord il ne répondit point ; mais un quart d'heure plus tard, me prenant la main de sa manière afTectueuse et aimable :

— Savez-vous, chère enfant, me dit-il, il y a le blanc, il y a le noir, il y a le bon, il y a le mauvais, puis... il y a les princes !

Un soir le maître m'apporta un article sur George Elliot, qui venait de paraître dans le Journal des Débats. Je lui en fis la lecture et le bienheureux article le mit sur la voie des réminiscences.

« J'ai beaucoup connu George Elliot et son mari, dit-il, un couple d'une laideur remarquable! C'était M. Lewes, l'auteur de La vie de Gœthe, qui me fit une première visite, tout seul, m'annonçant dans

le courant de la conversation, qu'il était à Weimar avec M"'' Evans, le traducteur de Ld vie de Jésus de Strauss, mais qu'il ne savait pas s'il pouvait se présenter avec elle, puisqu'ils se trouvaient dans une position irrégulière. Je lui fis comprendre, que je me souciais fort peu de la régularité des rapports des gens entre eux et bien qu'on dît u shocking » à Weimar tout aussi bien qu'ailleurs, je leur fis bon accueil et les invitai à dîner chez moi. La princesse de Wittgenstein, qui de longue date s'occupait de préférence de questions philosophiques et religieuses, s'intéressa à M"' Evans et se trouva fort bien de sa compagnie. Toute laide qu'elle était, M^^" Evans avait du charme et savait enjôler son monde. Par moments sa manière d'écouter me rappe-

lait M"' Sand. Elle paraissait absorber comme une éponge ce qu'elle voyait et entendait. Sa longue figure disgraciée revêtait alors une expression si intense (l'attention, qu'elle en devenait intéressante. Mais M'"' Sand était recueillie en écoutant, elle vous rendait plus éloquent; M"' Evans, au contraire, semblait convoiter les énonciations et vous mettait sur vos gardes... J'ai toujours remarqué ([ue les hommes étaient les plus gênés dans ces sortes de a positions irrégulières ». M. Lewes en souffrait visiblement, surtout s'il devait présenter M"' Evans ; elle, au contraire, marchait le front haut. Elle avait assez d'aisance dans les manières et, en somme, n'était pas trop anglaise dans ses vues et opinions.

« M. Lewes était un homme très capa-

ble. Un jour en rentrant, je trouvai la carte de M. Lewes et de trois autres Anglais. Le rencontrant peu après, je lui dis :

— Vous avez des compatriotes ici?

— Moi? pas que je sache !

— Si, j'ai trouvé votre carte en compagnie de trois autres portant des noms anglais.

« M. Lewes rit.

— C'est toujours moi, moi seul, dit-il. Ce sont là mes trois noms de plume, sous lesquels je travaille dans différenles branches de la littérature, ce qui me permet de gagner à mes vues quatre groupes différents de public. Je m'en trouve assez bien et le public aussi à ce qu'il paraît. »

Après son départ de Weimar, le maître n'avait plus revu George EUiot, devenue justement célèbre depuis. Mais j'eus le

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bonheur de lui procurer un moment de plaisir, en lui faisant connaître le résultat de ses bons procédés envers ce fameux couple (( irrégulier ». En lisant La Vie de George" El liot. compilée d'après ses lettres et ses journaux par son second mari, M. Cross, je tombai sur les pages suivantes, qui mettaient en relief pour ainsi dire les réminiscences du maître à son sujet. J'en fis la lecture à celui-ci et il fut enchanté de se voir si bien traité par le célèbre écrivain . George EUiot s'exprime ainsi :

(( Weimar, août-octobre 1854.

« Vers le milieu de septembre, à l'ouverture du théâtre, nous allâmes voir Hernani. Liszt était superbe en conduisant l'orchestre. Les belles lignes de son profil, ses cheveux flottants, se déta-

chaient merveilleusement dans la lumière de la rampe. »

Plus loin elle continue :

(( La conversation de Liszt est charmante. Je n'aijamais rencontré personne qui sache raconter une histoire d'une manière aussi piquante. L'avant-dernier soir qu'il vint nous voir, il exprima le plaisir qu'un article de Lewes à son sujet lui avait donné, parlant d'une façon fort ingénieuse en nous racontant une anecdote sur Spontini et Berlioz. Spontini visita Paris durant le séjour du maître dans cette même ville et hantait beaucoup l'Opéra; — c'était un personnage raide.

suffisant, se gonflant dans son faux-col. Liszt remontait son propre col, et se rengorgeait, pour nous donner une idée aussi vive que possible de l'individu.

Tout le monde était heureux de pouvoir éviter Spontini. Ailleurs <( on feignait de le croire mort, » disait Liszt; mais à Paris, comme il était membre de Tlnstitid, on ne pouvait manquer d'admettre son existence. Liszt le rencontrait souvent chez Érard. Une fois, par hasard, Liszt lui fît remarquer que Berlioz admirait beaucoup son talent, sur quoi Spontini déchargea sa bile sur Berlioz, prétendant que lui et ses pareils travaillaient à la ruine de l'art. Peu après, la Vestale fut représentée, et Berlioz écrivit un article enthousiaste sur la musique de Spontini. La prochaine fois que Liszt rencontra (( l'homme aux faux-cols, » il lui dit : — Vous voyez combien j'avais raison de vous dire que Berhoz était un fervent admirateur de votre muse.

« Spontini se gonfla encore plus qu'à l'ordinaire et répliqua d'un ton de conviction :

— M. Berlioz a du talent comme critique !

« Les réponses de Liszt étaient toujours caractéristiques et ne manquaient jamais de pointe. Parlant de M'"' d'Agoult, il nous raconta que lorsque son roman Nélida parut, dans lequel Liszt lui-même est mis au pilori comme un vrai larron, il lui demanda :

— Mais pourquoi avez-vous tant maltraité ce pauvre Lehmann?

<( La première fois que nous fûmes invités à déjeuner chez lui à la Altenhurcj, on nous introduisit au jardin, où dans un salon de verdure, composé de grands arbres entrelacés, le déjeuner était servi.

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Nous trouvâmes Hoffmann de Fallersleben, le poète lyrique, le docteur Schade, un savant et Cornélius. Plus tard arriva M. Raff, un musicien allemand, qui vient de publier un volume sur la Waf/nerfra(je. Peu après, Liszt parut avec la princesse Marie, une élégante et charmante jeune fille de dix-sept ans, puis arriva la princesse Caroline de Sayn- Wittgenstein ^ avec son neveu, le prince Eugène, et enfin un jeune artiste français, élève de Scheffer.

« La princesse, vêtue avec un goût

1. La princesse de Wittgenstein avait quitté le foyer domestique pour s'établir à Weimar auprès de Liszt. C'est alors que le duc de Weimar mit la Altenhurg à la disposition du maître. Cette femme d'élite, ni belle ni jolie, mais d'un esprit supérieur et élevé, eut une influence exceptionnelle sur le développement et la direction que prit le génie créateur de Liszt.

exquis, portait une robe d'intérieur d'une étoffe blanche, légèrement transparente, à longue traîne, et doublée de soie orange comme les parements des manches. Une jaquette en dentelle noire et un petit bonnet fort piquant au sommet de la tête complétaient la gracieuse toilette.

Lorsque les cigares eurent fait la ronde, on pria Hoffmann de lire des vers, et il nous lut un poème bachique avec beaucoup de verve. J'étais assise près de Liszt, et, à mon grand plaisir, je pus observer le jeu de sa physionomie. La douceur, le génie, une bienveillance et une tendresse sans pareilles se reflètent sur cette face éclairée d'un ravon d'en haut, une expression en parfaite harmonie avec ses manières. Enfin arriva le moment où mes vœux secrets allaient être exaucés.

Liszt joua. Pour la première /ois de ma vie f éia\i< témoin cV une inspiration vraie [ Pour la première fois j'entendis les véritables accents du piano. Il joua une de ses propres compositions, une fantaisie religieuse. Rien d'étrange ni d'excessif dans sa tenue. Il maniait l'instrument avec aisance et tranquillité. Les lèvres serrées et la tête un peu renversée en arrière, sa figure était simplement sublime. Quand la musique exprimait l'extase, un doux sourire errait sur sa bouche; lorsqu'elle était triomphante, les narines se dilataient, et une lumière divine semblait baigner ses traits. Rien de petit ou de factice ne gâtait le tableau. Pourquoi Ary Scheffer ne l'a- 1- il pas peint dans un pareil moment, au lieu de le représenter sous la forme d'un des trois

mages? Et pourtant le tableau de Scheffer est d'une conception supérieure.

« Voilà les deux vieillards qui ont passé leur existence à déchiffrer dans les cieux les destinées du monde, et qui les scrutent en ce moment pour y trouver le point lumineux, indice de la venue du libérateur! Leur jeune acolyte — ayant la fraîche inspiration qui est le privilège de l'adolescence en sa fleur — est le premier à discerner l'étoile prédestinée, et son extase en révèle l'apparition à ses compagnons. Dans ce jeune mage, Scheffer a donné le portrait de Liszt ; mais ici même oii il pouvait idéaliser sans restriction, il n'a nullement approché l'original. Chose curieuse : dans tous les tableaux de Scheffer, on rencontre le type de Liszt.

« Dans une pqtite chambre, qui termine la série des appartements de la Alteii- Ifurcj, il y a encore un portrait/ de Liszt par SchefTer, celui dont la gravure est si répandue. Cette petite chambre est remplie de souvenirs, rappelant les triomphes et l'adulation dont ce talent divin a toujours été comblé. C'est la princesse de Wittgenstein, aidée par les d'Arnim, qui a organisé ce musée, en Thonneur de l'anniversaire de la naissance du maître. Il y a un médaillon par Schwanthaler, un autre parRietschl — très beau, celuilà' — un buste par un artiste Italien, et

1. J'ajoute les noms |de plusieurs autres artistes, qui ont éternisé « ce profil d'ivoire». Ce sont, en première ligne, Ingres, l'ami de Liszt, auquel celuici a toujours gardé un souvenir tendre; dans son beau temps ce furent Kaulbach et Lenbacli. Le portrait de Guillaume de Kaulbach est célèbre pour son grand air; le caractère chevaleresque,

les murs sont tapissés d'étagères contenant les joyaux et les objets précieux, dons des grands de la terre. Dans la salle de musique se trouvent les pianos de Beethoven et de Mozart. »

Ces réunions à la Altenburg ont laissé des souvenirs ineffaçables à tous ceux qui ont eu le bonheur d'y être reçus. La

grand seigneur, de l'artiste y est exprimé de main de maître. Non moins remarquable est un buste en marbre, par le fameux Bartolini, souvenir du séjour du maître à Florence, en 1838. Le peintre Leyraud nous montre Liszt à l'époque où il prit les ordres. Mince, l'air pensif, adossé au piano, les bras croisés, et regardant le monde du haut de sa sagesse. Angers a fait un fort beau médaillon. Nous avons plusieurs portraits de Kriehuber, un, entre autres, « Liszt en manteau de voyage »*, dessiné au vol, pendant que Liszt, entouré d'amis qui prennent congé de lui, distribuait des poignées de main. Tilgner, à Vienne, a fait son buste il y a deux ans;

1. Ce tableau rappelle le célèbre portrait du jeune Goethe patinant et enveloppé du grand manteau en velours rouge de sa mère.

maison de Liszt était d'ime hospitalité princière. Déjeuners, dîners, soirées, s'y succédaient presque journellement. Tout ce que l'Europe avait de célébrités et de grandeurs y affluait. M. Georges Lichtenstein, directeur du conservatoire de musique à Edimbourg, visitant Weimar à l'occasion des fêtes de commémoration de Gœthe et de Schiller, et connaissant

le baron Joakovszky, auquel nous reviendrons, son portrait il y a cinq ans. Cette année encore, notre yrand Munkàcsy, qui a su embellir les derniers moments de la vie du maître, l'a peint, assis an piano. Bôhm, le célèbre sculpteur hongrois vient de faire son buste à Londres. Puis nous possédons à Pesth, à l'entrée de l'Opéra, une statue magistralement exécutée par notre jeune artiste Strobl. Elle manque de fini, mais, par contre, rend admirablement l'allure habituelle de Liszt et l'expression de ses traits. Il nous reste enfin un badinage; un portrait qui l'amusait beaucoup, peint de mémoire, à Venise, par le spirituel artiste russe Wolkof, sur le poêle d'une charmante jeune veuve, M°'« A***, amie de Liszt.

lo2 FRANÇOIS LISZT.

Liszt de longue date, se vit souvent con^ vie à la Altenburg. Bien des années après encore il ne tarissait pas en nous décrivant ce « home » luxueux, où tout respirait une liberté d'esprit, une simplicité d'allures, qui créaient cette atmosphère vraiment artistique, oii toute personnalité pouvait se déployer à son aise. Ce qui n'a jamais été assez reconnu et admiré, c'est l'universalité de l'esprit de Liszt, qui faisait dire à Antoine Rubinstein : a Ne mettons jamais personne en parallèle avec Liszt, ni comme pianiste, ni comme musicien , et moins encore comme homme , car Liszt est plus que tout cela : Liszt est une Idée l » Cette universalité était précisément l'aimant puissant qui attirait vers lui, soixante ans durant, tout ce qui gravitait vers les foyers intellectuels.

Un soir, nous raconta M. Lichtenstein, Herbeck, le fameux maître de chapelle de Vienne arriva, avec un quatuor manuscrit pour piano et violons, de sa composition, qu'il avait promis d'exécuter. Mais il s'excusa en montrant l'ouvrage presque illisible à force de corrections et de ratures. Liszt prit le cahier et le feuilleta.

« Si tu permets, c'est moi qui l'essayerai », dit-il à Herbeck, et, se mettant au piano, il le joua avec un entrain, une sûreté d'exécution, comme s'il eût été l'auteur de cette œuvre compliquée, à peine déchiffrable, qu'il voyait pour la première fois. Une centaine de personnes étaient présentes dans les deux salons : célébrités européennes musicales, littéraires^ diplomatiques, le prince Pûckler-

]o4 FRANÇOIS LISZT.

Miiskau entre autres... Tout le monde^ resta ébahi devant ce tour de force.

A cette époque Taussig était l'élève favori de Liszt. Il aimait à le prôner, à faire parade du jeune garçon de dixsept ans, qui terrifiait son auditoire par sa fougue démesurée et un abus de pédale impardonnable.

— Et vous nommez cela vraiment un «jeu grandiose»? demanda M. Lichtenstein à Liszt.

— Oui, oui, répliqua le maestro, vous pouvez m'en croire. Il ne se connaît pas encore lui-même, il est emporté par le vertige des grandes aspirations, mais, lorsque le chaos s'éclaircira, qu'il deviendra maîtrQ de son élan, il sera grand !

Taussig, par la suite, ratifia brillamment cette prophétie de Liszt, qui ne

cessa jamais de déplorer sa perte prématurée. Il aA'ait reconnu dans le talent de Taussig une étincelle de cette force élémentaire, qui avait fait de Paganini un artiste unique et donnait à son propre jeu l'intensité suprême, dont l'empire fascinateur ne se démentait jamais.

En lisant les lettres de Flaubert, j'étais tombée sur celle où l'auteur offrait h Oeorge Sand quelques milliers de francs, afin de lui faciliter un voyage dans le Midi qui devait la remettre d'une maladie récente. Je signalai ce fait à Liszt, en lui témoignant mon étonnement, qu'après une vie aussi laborieuse que la sienne , l'auteur de Mauprat fût réduit à vivre au jour le jour, comme, d'ailleurs, il le dit assez

ouvertement dans sa correspondance.

« C'est égal, elle n'aura pas accepté l'offre de Flaubert, dit le maître d'un ton de conviction ; elle était d'une nature trop indépendante pour cela. Elle gagnait beaucoup d'argent, mais l'on faisait aussi de grosses demandes à sa bourse. Ne choisissant pas son monde, il y a bien des chenapans qui peuvent se vanter de l'avoir mise dedans!... M"" Sand donnait largement et n'acceptait rien. Sous ce point, comme sous bien d'autres encore, elle était plus virile que « ses amis » qu'elle se plaisait à plumer d'une autre façon...

« M"° Sand, continua-t-il, engluait un papillon et l'apprivoisait dans sa boîte, en lui donnant des herbes et des tleurs, — c'était la période d'amour.

Puis elle le piquait avec son épingle, alors il se débattait, — c'était le congé, venant toujours de sa part. Après, elle en faisait la vivisection et Tempaillait pour sa collection de héros de romans. C'est ce trafic des âmes qui s'étaient données à elle sans réserve qui m'a finalement dégoûté de son amitié... M""" d'Agoult avait des mots sanglants au sujet des héros de George Sand, et, l'heure venue, elle en fît autant... Tout de même, George Sand était vraiment bon camarade et, si l'on oubliait qu'elle était femme — chose que je n'aime guère à oublier, — et si l'on fermait les yeux sur ses penchants mater neU — qualification impayable, inventée pour signaler son désenchantement, — on l'admirait et l'on pouvait s'attacher passionnément à elle... J'ai eu

à me louer d'elle dans le temps, et je lui dois beaucoup... Sous le point de vue artistique, les étapes à Nohant étaient fort intéressantes, mais j'y jouais un rôle secondaire!

(( La gloire de George Sand, ajoutait Liszt, a coûté bien des larmes à M""" d'Agoult. Elle n'en dormait plus, et jamais Daniel Stern n'eût existé, si George Sand n'avait pas été, — et c'eût été dommage*. » Liszt admirait surtout la facilité avec laquelle George Sand travaillait; même les manuscrits de ses œuvres les plus philosophiques ne montraient presque pas de traces de corrections. « Sa plume cou-

d . On remarquera par l'allure saccadée de la diction, que j'omets ce que je ne crois pas de nature à pouvoir encore être publié. Ne voulant point substituer mon style à celui de Liszt, je préfère laisser des lacunes.

SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. IGl

rait avec un susurrement continu, qui ma souvent jeté dans des rêveries curieuses, disait le maître. Elle usait de tout pour faire de la copie. J'ai retrouvé dans ses pages nombre de nos discussions dont elle savait tirer parti comme personne.

Les sujets abondaient tellement dans ce cerveau fertile, que, s'il lui arrivait de finir un roman à deux heures du matin, sans désemparer elle en commençait un autre, tenant essentiellement à travailler jusqu'à trois heures, selon son habitude. A plusieurs reprises, la conversation du soir, ou la musique entendue, lui avait suggéré une idée, et, le matin suivant, elle nous faisait la lecture de la nouvelle, qu'elle avait écrite d'un jet, pendant la nuit. »

Une autre foi s Liszt nous amusa en nous

racontant les hauts faits de la « Muse » (nom dont la jeune France romantique saluait dans le temps M""' Louise Collet), liants faits qu'Arsène Houssaye vient de divulguer sans pitié dans ses Mémoires^ avec toutes leurs péripéties tragi-comiques. Je ne répéterai donc pas des choses connues, mais je passerai à un incident, désigné par le maître comme le seul de ce genre dans le courant de sa vie. Il s'agit du Byron français, d'Alfred de Musset. Liszt et Musset étaient du même âge — à un an près, — ils s'étaient beaucoup connus dans le temps, dans ce beau temps où le romantisme français, soutenu par des noms immortels, s'épanouissait en pleine floraison.

Mais le courant de la vie, si impétueux, si rapide, pour Liszt, les avaient séparés,

et ils grisonnaient tous les deux, lorsque le hasard les mit en présence l'un de l'autre.

« Il y avait une éternité que je n'avais revu Alfred de Musset, nous dit le maître, lorsqu'un jour, étant de passage à Paris, je me heurtai contre lui sur le boulevard des Capucines. Des rumeurs couraient sur son élection à l'Académie. L'immortel rn spe me reconnut à grand' peine, bien que mon profil ne fût pas trop changé. J'avais pris son bras et je vis avec consternation combien cette tête charmante avait vieilli. L'œil terne, la démarche traînante, il ne me répondait que par monosyllabes. Je l'emmenai chez moi, où il tomba lourdement dans un fauteuil.

— Donne-moi à boire, me dit-il.

(( Je lui versai un verre de bordeaux.

— Tu en es encore à te contenter de lait, à ce qu'il paraît, tit-il, et je vis une lueur d'intelligence poindre dans ses yeux.

« Je lui versai un second verre et, peu à peu , sous l'influence du suc généreux , une transformation s'opéra en lui.

— Joue-moi quelque chose : il y a longtemps que je ne t'ai entendu, prononçat-il.

« Je me mis au piano. J'étais navré. L'avoir connu comme moi, ce papillon grisé du bonheur de vivre, ce beau garçon élégant et rafflné, bercé par les duchesses, gâté par tout Paris, — et le revoir ainsi !... Vous savez si je suis sentimental, mais on a été jeune aussi...

Enfin, je jouai, je me laissai aller à mes impressions, j'oubliai presque mon audi-

SOUVENIRS D'UNK COMPATRIOTE. 165

leur dans le tumulte des visions dont je me sentais envahi... Je ne sais ce qui me tira de mes rêveries... Un silence profond régnait dans la chambre; je tournai la tête, et je vis Musset, pfde comme un mort, renversé, évanoui. Je fis quérir ma mère et elle m'aida à le rappeler à la vie. Alors, quand il ouvrit les yeux, une crise terrible dut se passer dans son cerveau. 11 arpenta la chambre à grands pas. Oublieux des années envolées, il me conjura de le réconcilier avec sa Gircé capricieuse, ne se rappelant plus que M""" d'Agoult avait réussi à mettre du froid dans mes relations avec George Sand... Le feu des réminiscences voluptueuses qui l'assiégeaient révélait une vitalité de mémoire inouïe; il redevenait jeune, beau, fascinateur, et l'éloquence, les accents pas-

sionnés qu'il retrouvait pour me faire comprendre le vide et l'anéantissement que cette femme avait laissés dans sa vie, furent ce que j'ai jamais entendu de plus navrant. Vous crieriez au mélodrame si j'étais capable de répéter ses faits et gestes, mais je vous assure qu'en face de ces spectres d'amour on se sentait mal à l'aise. Il finit par m'enlacer de ses bras, se plaignant des persécutions de Louise Collet, mêlant le vrai et le faux, le passé et le présent, d'une manière si vivace, si effrayante même, qu'à peine si je savais à quoi m'en tenir. Il lui échappait des strophes d'un élan fulgurant que je n'ai jamais pu retrouver dans ses œuvres; il disait les avoir rêvées durant mon jeu. « Je pris enfin le parti de me remettre au piano, croyant par là calmer son exal-

lation fiévreuse, mais je n'y parvins point. Plus je jouais, plus il récapitulait, maudissant sa faiblesse qui ne lui permettait pas de s'en aller avec le printemps.

— Je vieillirai, et j'ai horreur de la vieillesse, répétait-il. Mourir, mourir jeune, quel bonheur!

(( Je crois qu'il n'avait pas tort, continua Liszt. 11 n'était pas fait pour l'ombre, pour les réahtés de la vie. Je fis venir une voiture, et lui demandai où il désirait être conduit. Alors il eut un moment d'embarras et me pria de le déposer rue du Bac... ce que je fis. Après qu'il fut descendu de voiture, je donnai mes instructions au cocher et, quelques minutes plus tard, au tournant d'une rue voisine, je l'aperçus juste au moment où, d'un pas

furtif, il entrait dans un cabaret de mauvais aloi. Vous comprendrez que je ne me vantai pas de l'aventure. Elle me faisait l'effet d'un sacrilège quand je pensais au génie du malheureux poète !... »

Parfois, surtout dans les dernières années de sa vie, une certaine note mélancolique se mêlait aux réminiscences du maître. Il aimait à s'appesantir sur les chances qu'il avait « manquées »

dans le temps, sur les bonnes occasions qu'il s'était a gâtées », sur tout ce qu'il avait éludé, comme le riche, plus difficile encore que friand. Cette note s'accentua avec une extrême franchise un

soir qu'il nous parlait de M'"" Duplessis. En 1849, Liszt s'était rendu à Paris pour affaires. Ayant à parler à Jules Janin, il alla le trouver un soir. On lui répond qu'il était à l'Ambigu où l'on donnait une première. Liszt y va, et, durant l'entr'acte, tandis qu'il se promène avec Janin dans le foyer, une jeune femme très remarquée passe, en le dévisageant. Alors Janin lui dit :

— Elle a jeté son dévolu sur vous. La connaissez-vous?

— Non, qui est-ce? demande Liszt.

— C'est M""" Duplessis. Vous allez voir qu'elle vous prendra.

— Quelle idée! répond le jeune artiste, assez intrigué tout de même par l'attention marquée dont il est l'objet.

Le jour suivant, un ami de M""' Duples-

sis vint trouver Liszt pour lui offrir de le conduire chez a la belle à la mode ». Elle n'était pas encore la Dame aux Camélias. Cet épisode ne devait avoir lieu que plus tard. Liszt y trouva très bonne compagnie, ce qu'il y avait de mieux à Paris : le duc d'Ossuna, des écrivains, des artistes de premier ordre, etc. Il y retourna souvent. Elle désirait l'accompagner à Weimar, a mais je présumais qu'il y aurait certains embarras d'installation », disait Liszt, et il lui fît comprendre qu'elle ne s'y plairait pas. Elle prétendait le contraire, n'ayant pas le temps de s'ennuyer, puisqu'elle se levait à deux heures de l'après-midi, allait au Bois pour une heure ou deux et le soir au spectacle. C'était là sa vie ! Ils finirent par s'entendre, prenant rendez-vous, pour

172 FRANTOIS LISZT.

l'année suivante, à F^esth , d'où ils devaient se rendre à Constantinople ensemble. Liszt partit, et, seize mois plus tard, il apprit la mort de Marie Duplessis. Elle était déjà poitrinaire à l'époque de leur amitié. Liszt la trouvait très gracieuse, pleine d'esprit et (( d'abandon enfantin ».

— Je ne suis pas partial en général pour les Marion de Lorme et les Manon Lescaut, disait le maître.

— Parce que vous ne les avez pas connues, celles-là^ intercalait ma sœur sournoisement.

— Mais Marie Duplessis était une exception, continuait Liszt sans se laisser désarçonner. Elle avait beaucoup de cœur, un entrain tout à fait idéal, et je prétends qu'elle était unique dans son espèce. Du-

mas l'a très bien comprise, il n'a pas eu grand'chose à faire pour la créer de nouveau ; c'était bien l'incarnation la plus absolue de la femme qui ait jamais existé. Ce voyage à Constantinople, dont la perspective la ravissait, est une de ces étapes évitée à grand'peine, que j'ai toujours regrettée... »

Si Marie Duplessis avait alors accompagné le maître à Weimar, comme elle en avait Tenvie, nous aurions peut-être perdu un chef-d'œuvre : La Dame aux Camélias l Liszt n'avait rencontré Dumas qu'une seule fois chez M'"' Duplessis. C'est par la suite seulement que Dumas devint le vrai Duval, chose connue, du reste.

Mais ce qui ne laisse pas d'être assez curieux, c'est que plusieurs personnes s'arrogent cette gloire douteuse et d'ou-

tre-tombe. Entres autres, le comte Kosztyelszky, homme charmant et spirituel, d'une vie aventureuse, mieux connu sous le nom de Sefer Pacha, Tami de l'exkhédive Tsmaïl. Il dit aussi avoir été le héros de la Dame aux Camélias, et je n'oserais affirmer qu'il n'en ait le droit tout autant que M. Dumas. Toujours estil — et je peux en parler à bon escient, l'ayant de mes propres yeux vue — que dans son superbe château de Bertholdstein, près de Gleichenberg, se trouve une collection de portraits délicieux, représentant tous la même femme idéalement jolie, que l'heureux propriétaire a baptisée du nom de Marie Duplessis.

La même note mélancolique, mais plus suave, plus transcendante, vibrait dans une petite historiette, dont les tons

fondus faisaient refPetd'iin pastel à moitié effacé. Je dois dire ici que Liszt était impénétrable, d'une discrétion absolue, lorsqu'il s'agissait de femmes qui n'avaient point de leurs propres mains dévoilé leur €œur à la face du monde. L'historiette en question est la seule de ce genre qu'il m'ait racontée, et encore ne m'aurait-elle jamais été révélée si l'héroïne n'était depuis de longues années hors de toute atteinte terrestre.

De 1857 à 1859 la situation à Weimar changea sensiblement. Au théâtre, le drame prenait le dessus sur l'opéra, l'école de peinture était l'enfant choyé du budget de la cour, et, peu à peu, un camp ennemi s'était formé, contrecarrant tout ce que Liszt inaugurait. Lorsqu'un opéra, Le Barbier de Bagdad^ œuvre de

Péter Cornélius, un élève du maître, tomba à plat à la suite de cabales ourdies principalement contre Liszt, celui-ci crut le moment arrivé pour donner sa démission.

— Cornélius avait commis l'imprudence d'arborer mes couleurs comme compositeur, nous disait le maître, et c'était un acte de hardiesse prématurée ^ Je l'en avais prévenu d'avance, et si son Barbier avait trouvé le secret de faire pousser le poil aux chauves, il aurait mieux réussi qu'en hérissant son chant de transitions à la Liszt. Je n'ai jamais été bon qu'à frayer le chemin aux autres, et même cela ne me réussissait plus.

\. Je reviendrai encore sur ï o'^unou. pessimiste de Liszt, concernant la popularité de ses œuvres, de son école et de sa tendance.

Le maître n'était donc pas absolument d'une humeur rose, et il s'en alla à Paris « se retremper » chez sa mère, qu'il aimait par-dessus tout et qu'il visitait à peu près chaque année. De Paris il se rendit en Silésie, chez le prince de Hohenzollern-Hechingen, où il passa presque une année. Liszt aimait parfois à évoquer les mirages du passé, ces milieux somptueux dans lesquels il avait vécu. Il nous émerveillait alors de descriptions qu'un romancier lui aurait enviées, (lomme il savait évoquer devant nos yeux le va-et-vient élégant de Trachenberg, la résidence des princes de Hatzfeld, avec ses invités comptant par centaines, ses soixante chevaux anglais à l'écurie, ses cinq cuisiniers rivés à la tache nuit et jour, ses fêtes, ses promenades, ses con-

certs continuels, toute cette atmosphère ensoleillée et parfumée, où l'art et l'esprit flottant dans l'air faisaient vibrer les cœurs et les nerfs.

Le temps passé à Lœwenberg chez le prince de Hohenzollern-Hechingen lui avait aussi laissé des souvenirs charmants, plus sérieux peut-être, grâce à la direction de plus en plus accentuée que son esprit commençait à prendre, et qui le conduisit d'abord à la solitude du Monte Mario et de là dans les bras de l'Église.

On menait grand train à Lœwenberg, et les astéroïdes ne manquaient pas de rechercher là comme ailleurs leur soleil.

Naturellement aussi le roman venait le relancer, le roman qui s'attachait à ses pas comme son ombre et lui avait valu

cette renommée fantastique dont il ne parvint pas à se défaire, même en revêtant la soutane.

Nous parlions femmes, et Liszt prétendait que c'était une étude curieuse à faire, étude à recommencer étape par étape, sans progrès possible et dans laquelle les expériences faites, c'est-à-dire les études antérieures, ne servent qu'à obscurcir le jugement.... Pour ce qui est des coups de tête, il n'y a que les femmes. Jamais l'homme, né pour la bataille de la vie, n'aura le suprême dédain du danger d'une ingénue éprise.

(( Je travaillais un matin, à Lœwenberg, continua Liszt, lorsqu'on m'apporta une carte de visite, un nom d'homme qui ne me disait rien, et je vis entrer un beau jeune Anglais, que je

croyais reconnaître. Le jeune homme s'approcha, tandis que j'interrogeais ma mémoire, et me dit un mot. Alors je reconnus cette voix d'un timbre unique....

Les bras me tombèrent d'étonnement.

— Que venez-vous faire ici? Etes-vous en fuite? Avez-vous quitté votre mari?

lui demandai-je, saisi de la voir là et n'y comprenant rien.

« Elle s'était jetée dans un fauteuil et ne finissait pas de rire.

— Un joli accueil, il faut l'avouer!

Cela vaut bien la peine du risque que je cours.... dit-elle.

— Mais vous vous perdez! m'écriai-je, craignant à tout moment de voir entrer quelqu'un.

« Elle courut au piano et joua une ritournelle.

— Je suis volrc élève; n'est-ce pas clair comme bonjour?

Et elle lança une roulade qui sembla soulever le plafond, tant elle emplissait la chambre de sonorité.

— Taisez-vous, au nom de Dieu! La maison est pleine de monde : on viendra et on vous reconnaîtra !

— Moi? Henri d'Anglay? répondit-elle en frisant la moustache [qu'elle n'avait pas. Eh bien! je les félicite s'ils le reconnaissent : ils auront vu pire que lui!

— Cessons cet enfantillage, répliquai-je, sérieusement alarmé, et dites-moi ce qui vous amène.

— C'était, continua Liszt, une cantatrice d'un renom européen et d'une conduite irréprochable. Un merle blanc!

182 P^RANOOIS LISZT.

— La Malibraii ! m'écriai-je, très intriguée.

— Quelle idée! Elle était morte déjà/ répondit le maître.

— Jenny Lind, alors?

— Plus morte encore, puisque je n'ai jamais eu le bonheur de posséder ses bonnes grâces particulières, répondit le maître d'un ton agacé qui coupa court à mes interruptions. — Mon héroïne à moi était surveillée, non seulement par un mari jaloux qui ne méritait nullement cette étoile tombée dans son assiette, mais encore par un admirateur forcené, maniaque, la fable du monde entier, qui la guettait comme un démon, espérant toujours pouvoir profiter un jour d'un écart qu'il parviendrait à constater.

C'était une chose si connue, que je trem-

biais pour elle. Je l'avais rencontrée de loin en loin dans quelques salons, je l'admirais beaucoup, mais, vous savez, je n'ai jamais convoité la lune ! Bref, je tombai des nues en la voyant là, en garçon, candide et calme comme s'il s'agissait d'une simple visite. J'appris enfin, qu'étant aux eaux, en Bohême, elle avait voulu profiter (In voisinage pour me revoir. Je lui fis comprendre que son déguisement n'était bon à rien, qu'il la compromettait beaucoup plus que si elle était venue franchement, surtout, puisqu'à commencer par mon hôte, on la connaissait trop pour ne

pas la reconnaître. Je fis si bien, qu'elle

repartit comme elle était venue, après un déjeuner à deux, dont le pendant, en circonstance analogue, serait assez difficile h trouver. Je lui promis d'aller la voir,

mais je n'en fis rien. J'ai toujours évité les bagarres et les embarras de ce genre, et*e déteste le mélodrame — surtout dans la vie privée. Pourtant, elle revint de la même manière, deux ans plus tard; je vivais en reclus alors au Monte Mario.... C'était une Ame d'enfant dans un corps de femme — d'une candeur angéliqueî Je lui fis chanter mon Ave Maria. Elle chanta à damner un saint! Il ne sera plus jamais chanté comme ça!

— Et puis, qu'est-elle devenue?... demandai-je.

— Elle est morte !

Et je surpris sur les traits du maître une émotion que je n'y avais jamais aperçue jusqu'alors. Combien il en avait vu s'évanouir de ces ombres charmantes, effleurant sa vie de leurs ailes légères.

comme des hirondelles au passage ! Quel kaléidoscope magique que les souvenirs de cet homme privilégié, souvenirs qui lui apportaient la senteur des printemps toujours renouvelés, la réalité du rêve, les fleurs à foison !

La vie de Liszt, agitée et variée jusqu'à sa fin, ne faisait que refléter son individualité. L'ame inquiète de cet homme étrange, toujours en quête de Fidéal, que, nous autres, nous nommons le bonheur, cherchait partout — l'introuvable, dans le cœur de la femme, sur les hauteurs de l'art, dans les ténèbres mystiques des églises; il croyait l'atteindre au sein de la paix, en se créant une retraite transitoire,

remplie d'un travail immense, favorisée par une inspiration vraie. Mais quels orages précédèrent ces accalmies ! Au prix de quels combats se voyait-il soudain au fond de quelque monastère ! Se fuyaitil soi-même? Fuyait-il les autres?. . . .

Les années de recueillement (de 1861 jusqu'à 1868) que Liszt passa à Rome furent celles où les conflits éclatèrent le plus vivement entre l'Italie et le Saint-Siège. Or, lorsque Liszt prit l'habit, le « humour » itahen s'attaqua naturellement et à l'église et à l'enfant prodigue, comme les plantes folles tapissent de leur verdure les murs les plus austères.

« Quelle chance pour l'Église, disaiton, d'avoir embauché Liszt ! Il sauvera les dissonances et rétablira l'harmonie. »

Puis encore :

« Il est dommage que Liszt ne soit pas Italien. 11 a si bien joué toute sa vie de toutes les clefs, que les clefs de saint Pierre ne sauraient être en des mains plus savantes.

« Il a enrichi son trousseau de clefs des clefs du paradis, etc.

Pie IX aimait la musique passionnément. Il était en correspondance suivie avec des musiciens de renom, et Rossini, par exemple, a laissé toute une collection de lettres du pape-mécène. On prétend qu'il chantait parfois en se faisant accompagner par Liszt. Le maître n'a jamais mentionné le fait. Je le cite comme un « on-dit » si universellement répandu, qu'un de nos chanoines, très amateur lui-même, eut l'idée de faire peindre un

tableau historique : le pape Pie IX chan-

190 FRANrOJS LISZT.

tant debout près du piano tenu par Liszt en habit, et le groupe entouré, dans le fond, des principaux personnages de la cour papale de l'époque. La mort du chanoine empêcha l'exécution du projet.

Pie IX passait des heures entières à écouter de la bonne musique, sans bouger ni parler, absorbé dans une extase trop profonde pour se manifester par des signes extérieurs. Il admirait et affectionnait le maître qu'il nommait « son cher fils », « son Palestrina ». Liszt, de son côté, lui avait gardé un souvenir reconnaissant, et la seule décoration qu'il ait jamais mentionnée devant nous était celle dont le pape avait enrichi sa collection.

Un jour, Pie IX était venu trouver le maître dans sa solitude du Monte Mario, où il vivait dans un vieux monastère de

Dominicains. Le Saint-Père était triste, et déjà, en entrant, il avait fait comprendre à Liszt qu'il venait exprès pour être déridé par son talent. Il le pria d'improviser. Lui aussi aimait tout spécialement cette sorte de musique, prétendant que l'originalité et l'individualité de l'artiste s'accentuent plus clairement lorsque rien n'entrave l'essor libre de l'àme.

« Je jouai donc au gré de ma fantaisie, dit le maître. Peut-être bien l'auditeur sympathique m'impressionnait-il, mais, sans faire l'éloge de mon tapotage, je dois constater que le Saint-Père était profondément ému, et, quand j'eus fini, il me dit une chose assez curieuse : « La justice, mon cher Palestrina, devrait se servir de votre musique, si toutefois on pouvait l'avoir sous la main ailleurs qu'ici,

pour amener au repentir les criminels endurcis. Aucun ne résisterait, j'en suis sûr, et le jour n'est pas loin, à notre époque d'idées humanitaires, où l'on usera de semblables moyens psychiques pour avoir raison des âmes viciées. »

Liszt parlait rarement de \^'agner; à peine abordait-on ce sujet qu'il coupait court à la conversation, souvent avec une sorte d'irritation, et parlait d'autre chose. Mais moi, sachant combien ses relations avec cet homme exceptionnel et si difficile à vivre, avaient dû être compliquées et intéressantes, je revenais à la charge, faisant semblant de ne pas m'apercevoir de l'éloignement manifeste qu'il avait pour ce

nom. Était-ce par discrétion ou par humeur?... Je ne saurais le dire. Le peu que j'ai pu recueillir se résume dans ce que je raconterai tantôt.

Un écrivain contemporain* attribue l'amitié de Liszt et de Wagner « à ce que les mêmes aspirations éperdues et insensées vers l'impossible et l'inconnu soufflaient parfois dans ces deux âmes : ce fut là leur point de contact. » J'ai trop bien connu Liszt pour accepter cette définition aussi hardie qu'injuste. Liszt, oublieux de ses propres visées, reconnut le génie novateur de Wagner et eut en

^ Léonie Bernardini, Richard Wagner^ sa vie, ses poèmes d'opéra, son système dramatique et musical : brochure que Liszt m'apporta lorsqu'elle parut, annotée, soulignée de sa main, de la plus curieuse façon. Le passage cité plus haut est orné d'un grand signe d'interrogation.

lui une foi enthousiaste. Wagner, de son côté, sentitle bien immense qu'il dériverait d'un aussi puissant appui, et sut se le ménager. L'amitié de Liszt était faite d'abnégation, de courage, d'effacement personnel. Le fait seul de voir Wagner, ce saint George moderne, persécuté, errant de lieu en lieu sans répit, suffît à Liszt pour se mettre en avant en faveur de l'exilé. Si même les idées du nouveau prophète ne Teussent point subjugué, il aurait tout tenté pour le faire triompher de ses persécuteurs. C'était dans le sang de Liszt, ce sang magyar, toujours prêt à défendre quiconque a besoin d'être défendu. En se faisant le champion d'une cause aussi difficile, Liszt se mettait en guerre avec l'Allemagne entière, — sans compter la France — qui s'opposait de

toutes ses forces à cet esprit novateur, dont elle semblait pressentir la nature envahissante et surexcitante. Seul le prestige de Liszt et l'ardeur infatigable qu'il mettait à poursuivre cette œuvre de prosélytisme musical, autant avec sa plume qu'avec la puissance de son bâton de maître de chapelle, put opérer le miracle d'imposer la foi nouvelle à des sceptiques, qu'à force de persévérance inouïe, il parvint à rendre croyants fanatiques.

Si l'on veut connaître toute l'étendue de l'œuvre de Liszt, il faut se reporter aux paroles de Wagner prononcées à l'occasion du banquet d'adieu, arrangé par lui à Bayreuth en 1882, après les grandes représentations de Parsifai . Dans un toast à l'adresse de Liszt, Wagner

SOrVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. 197

donna nn témoignage éclatant de sa gratitude et des services inappréciables que Liszt avait rendus à sa cause. « Aujourd'iiui, dit-il, que, grâce à Taide des éminents artistes ici présents, je puis contempler avec plaisir et satisfaction mon œuvre terminée, je me sens appelé à vous dire l'influence que cet homme unique et exceptionnel exerça sur toute ma carrière artistique. Au temps où j'étais honni, banni, répudié par l'Allemagne, Liszt vint au-devant de moi, — Liszt, qui avait puisé dans le plus profond de son âme la compréhension parfaite de mon être et de mon œuvre. Il me dit : « Homme de l'art, j'ai foi en toi ! » et il devint le trait d'union, le pont qui me mena d'un monde à l'autre, de ce monde intérieur au fond duquel je m'étais définitivement retiré, à

ce monde extérieur, du jugement duquel l'artiste créateur doit indubitablement dépendre, et où, à cette époque, chaque main, chaque voix était contre moi. C'est lui qui ma relevé, soutenu et proclamé, comme nul autre ne le fit jamais. Je vous demande de boire à la santé de François Liszt! »

« Vous savez, me dit Liszt un jour, c'est moi qui, le premier, ai fait représenter iyo/z^?;?^/'^ à Weimar. On ne saura jamais quelle difficulté il y aà persuader ceux qui ne veulent pas être persuadés. Aussi je n'y aurais jamais réussi sans l'aide de la duchesse. C'est bien le plus noble cœur que j'aie jamais connu!

« 11 y a peu de situations plus pénibles, ajouta-t-il, que ne fut celle de Wagner durant les dix années où l'Allemagne re-

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tentissait de sa gloire, et où Lohengr'tn passait de scène en scène, sans que son auteur l'eût jamais entendu. Ce temps dut être pire pour Wagner que ne fut la surdité pour Beethoven. Comment se révolter contre Dieu, contre la nature? Mais, ici, les hommes infligeaient la torture, et Wagner, de la tête aux pieds, n'était que révolte ! Il m'écrivit une fois : « 11 « n'y aura bientôt plus d'Allemand qui a n'ait entendu Lohengrin — excepté <( moi! » Tout ça ce sont des vieilleries... ily alongtemps qu'on n'y pense plus, mais la pointe de tout ceci, vous ne la devinerez jamais : Les Wagneriens ne sont pas du tout de mes amis et ne laissent échapper aucune occasion pour me le prouver.

Je n'ai jamais pu comprendre la cause de cette hostilité. C'est le cas de dire des

Wagneriens, qu'ils sont plus royalistes que le roi, car Wagner n'est pas de leur avis ! »

« Le Wagner adulé, ami du roi de Bavière, ne ressemblait guère, disait Liszt, au Wagner qui vint frapper à ma porte à Weimar. Alors c'était une âme aux abois, un Christophe Colomb désespéré, qui avait vu, tâté ce nouveau monde auquel personne ne voulait croire. Il en portait les trésors dans son cerveau et on le traitait de fou... Il avait l'inspiration contagieuse, savait fanatiser son monde comme personne. Il était né réformateur, et ni le sang ni le feu ne lui auraient coûté... Pourtant, on n'a jamais vu d'homme caresser ses chances à rebroussepoil comme W'agner le faisait; son génie a triomphé, pour ainsi dire, malgré lui, car

personne ne mettait autant de bâtons dans ses roues que Ricliard Wagner... A Paris, en 1861, cela sautait aux yeux. Tout le monde était à ses ordres, la princesse de Metternich avait fait des miracles pour faire représenter Tannhausev, mais il gâta tout! Il n'était pas accommodant, il faut le dire... Peut-être n 'avait-il pas tort... sa bonne étoile l'a prouvé — plus tard. »

En parlant des extravagances de Wagner, Liszt nous les expliquait tout court par ces mots :

(( En fait de gloire, Wagner avait presque continuellement jeûné durant trente ans. Or, le jeûne débilite, et quand la gloire lui arriva enfin, non pas goutte à goutte comme à d'autres mortels, mais à flots, il n'était plus de taille pour l'accueillir de sang-froid... »

A propos de rinlhience de \¥agner sur la musique moderne, il disait : « Wagner a terriblement gâté le terrain aux compositeurs à venir, comme Rubinstein le gâte aux pianistes. Il faut être poète et compositeur du calibre de Wagner, pour pouvoir créer un monde à soi, et il faut être compositeur et artiste comme Rubinstein l'est , pour interpréter les œuvres d'autrui de cette manière. C'est là la principale différence entre Rubinstein et Biilow... Biilow est prodigieux, étonnant... mais Rubinstein a le don suprême de créer.

— Vous faites là une distinction précieuse, dis-je au maître, mais elle n'a de vraie valeur que pour ceux qui ont eu le bonheur de ne pas vous entendre, vous...

— lanka est en veine de compliments.

(lil Liszt, se tourna ni vers ma sœur.

— Je le répète, repris-je. Pour ceux que votre jeu a tant de fois enlevés à la réalité, qui ont entendu chanter votre âme sous vos doigts, pour ceux-là, il n'y aurajamais plus de pianistes. Les autres, Rubinstein y compris, jouent des morceaux de musique, incomparablement, je l'admets, mais vous, vous jouez toujours l'àme, les pensées , les sentiments de Liszt... Vous nous transportez dans un monde qui finira avec vous, et dont il ne nous restera que ce paradis du souvenir, d'où, selon le poète, nous ne saurions être chassés...

— Là, là, c'est vous qui êtes poète, chère enfant... mais peut-être il y a du vrai dans ce que vous dites. Sous ce rapport vous auriez dû entendre Taussig; il

avait cette originalité indépendante, dont l'empreinte change la face des choses.

C'était le pianiste de l'avenir... Je l'ai vivement regretté... Quel élan, quelle puissance dans cette âme! 11 m'arrivait de trouver de nouvelles beautés dans telle ou telle œuvre de Scarlatti ou de Schumann,tant son interprétation savait leur donner du relief. . . Taussig était mon meilleur élève...

Un jour je pris mon courage à deux mains et je hasardai cette question :

— On dit que Wagner exerça une induence fatale sur le roi de Bavière ; est-ce aussi votre opinion, cher maître? lui dis-je.

— On dit! Mais qu'est-ce qu'on ne dit pas? s'écria Liszt. On ne peut pas juger à la légère d'une chose qui est sans précé-

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dent dans Fliistoire des arts. Quand Wagner nous disait quel homme il lui faudrait pour réaliser ses projets, pour donner un corps à ses idées, on riait, comme on rit d'une utopie, accessible à peu près comme la lunel... Oui, mille rumeurs courent sur Wagner, qui manquent de fond. Lorsque le revirement dans son sort s'annonça par le grand coup de théâtre, et que le roi de Bavière l'envoya chercher, Wagner dut se croire le jouet d'un rêve; la marraine de Cendrillon venait de ressusciter ])Our lui... S'il s'était créé un Mécène selon son goût , il n'aurait pu réussir (Tune façon meilleure. Je crois que l'iniluence fatale <3tait réciproque. D'un côté la fantaisie de Wagner aurait épuisé les trésors de Golconde, de l'autre côté la fantaisie du roi surchauffait les projets de

Wagner. Ils se talonnaient mutuellement et firent des miracles!... Il n'est pas étonnant que l'envie s'en soit mêlée. On dit que le roi débuta par la donation d'une villa à Staremberg, qu'il offrit à Wagner en compagnie d'une maison de ville et d'une pension mirobolante. La villa est un conte, la pension était médiocre... On aime beaucoup à agrandir les choses.

C'est comme avec M'"'' Moukhanof. Quand elle paya les dix mille francs de déficit, résultant des concerts que Wagner avait donnés à Paris en 1860, on fît circuler des histoires à dormir debout... « L'ingratitude féroce » de Wagner est un autre thème favori. Qu'en sait-on? On prétend qu'il devait tout à Meyerbeer. Mais quoi? je vous le demande!... Nous devons nous entre-akler Tun ïautre, et Meyerbeer

avait fait son devoir, de bonne grâce j'en conviens, voilà tout. Puis le caractère de Wagner échappe à l'analyse. Nous autres artistes, nous sommes une proie très accommodante pour des écrivains qui ont besoin de copie... On nous tombe dessus et l'on écrit tout ce qui passe par la tête. . . Comme ce feuilletoniste dans un journal français, il y a quelques années, qui débitait des choses charmantes sur la vie à Nohant, sur Chopin et votre serviteur... C'était très bien imaginé, raconté avec élan... mais c'étaient des contes bleus tout bonnement; moi, pour mon compte, je ne me. rappelle pas un seul des incidents où l'on me fait figurer... Puis M""^ Bernardini qui me nomme, ceci h bon droit, l'ami intime de Berlioz, auquel je devais tout ce que je suis devenu!

Où a-t-elle pris cela? Pouvez-vous me le dire?... Vous voyez, c'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et, ce qu'il y a de pire... il faut laisser dire les gens et se taire!...

On sait quel immense labeur a été celui de Liszt. Nous possédons près de sept cents compositions de tout genre de sa plume, sans compter maint ouvrage de sa jeunesse perdu ou égaré. Il avait Thabitude de remanier, de polir et de repolir ses œuvres de grande portée, dont il s'occupait souvent dix à quinze ans de suite avant de s'en séparer définitivement pour les faire représenter. On a trouvé après

sa mort, entre autres aussi, la partition complète d'un oratorio, le Saint Stanislas, qui se trouve mentionné déjà en 1873 dans une lettre de la princesse de Wittgenstein écrite de Rome à un de nos amis.

(( 11 s'est établi, dit-elle, à la Villa d'Esté et y travaille sérieusement. Pour se mettre en train, il a composé un tout petit poème que je lui avais arrangé... C'est viril, énergique et m'a donné bon espoir pour le Saint Sta?iisias. Gomme il me paraît d'assez bonne humeur, je suppose qu'il a de l'entrain dans le travail. Deo gratias ! »

La princesse de Wittgenstein était bien la personne faite pour l'aiguillonner dans le travail. D'un esprit vaste et d'une érudition des plus rares, elle est occupée

depuis trente ans ù une œuvre philosophique dont elle vient de publier le vingtcinquième volume.

J'ai dit ailleurs combien Liszt était pessimiste à l'endroit de la popularité de son école. Je me rappelle sur ce point un mot révélateur, dit à l'occasion d'un article contre lui, qui avait paru dans un journal allemand. On l'attaquait avec une impudence sans égale, on lui demandait compte du monde qu'il fréquentait — et même des compositions qu'il paraphrasait. Par bonhomie, par bonté, il avait paraphrasé une mélodie d'un certain M. Goldschmidt, particulier passionné pour la musique et plus riche en or, à ce qu'il paraît, qu'en talent*. Bref, on ne

i. Liszt n'était généralement pas très favorable aux richards, n'ayant point ce respect profond pour

pouvait pardonner à Liszt cette condescendance, et on lui disait son fait crûment. Mais il se trouva quelqu'un pour relever le gant ; une réplique parut, réplique aussi incisive et mordante que pleine de cœur. « Comme tous les mortels, dit M. Hengster entre autres, Liszt a naturellement aussi ses faiblesses ; mais il serait à souhaiter que toutes les faiblesses hu-

For, qui est un des traits caractéristiques de notre temps. 11 était de mon avis quand je disais que les poches trop pleines alourdissent l'esprit. Il détestait ces personnages enrichis dont les trésors ne profitent qu'à eux-mêmes. Un soir il fut question d'un de nos riches banquiers qu'une femme de lettres française avait surnommée avec exagération le Rothschild de Budapesth. Quelqu'un s'écria d'un air moqueur :

— Non, ce n'est pas le Rothschild, c'est le Monte- Cristo de Budapesth !

— Du tout, intervint Liszt, c'est le Monte-Sion de Budapesth,

maines fussent aussi aimables et inolfensivesque celles de Liszt. Alors nous pourrions vraiment dire que nous sommes en chemin vers le meilleur des mondes ! »

Liszt nous apporta les articles, et je dus écrire à M. Hengster quelques lignes de remercîment de la part du maître.

(( Oui, nous dit-il alors, il n'y a rien à dire; on ne me voit pas d'un bon œil comme compositeur! Mais je fais quelques progrès. Il y a dix ans, M. Hengster n'aurait pas osé écrire l'article qu'il vient de publier... Et M. Goldschmidt... Eh bien! on le persécute, et j'ai voulu lui faire plaisir! »

Le maître avait la manie d'éparpiller ses compositions manuscrites, en les donnant à ses élèves pour les copier.

Parfois il arrivait que les élèves partaient

et emportaient les cahiers. L'histoire d'une partition égarée de cette façon est fort originale.

Liszt m'apporta un jour une charmante lettre de M. Saint-Saëns, ce grand artiste qu'il affectionnait et appréciait particulièrement.

a Saint-Saëns m'écrit du nouveau.

Il m'impute un méfait, que je ne me rappelle pas le moins du monde. Lisez plutôt. »

Et je lus ce qui suit :

Paris, 25 février 1884.

Cher et vénéré maître,

Vous recevrez en même temps que cette lettre une partition que vous serez bien étonné de revoir, comme je l'ai été de hi découvrir au fond d'une bibhothèque, en fort mauvaise compagnie, avec des manuscrits de moi que je croyais

perdus. En fouillant dans ma mémoire, je me suis souvenuque,dansle temps, M.deB***, que j'ai complètement perdu de vue, me l'avait apportée pour me la faire voir ; il l'aura oubliée chez moi et on l'aura rangée, comme on range souvent chez moi, pour ranger, sans savoir ce qu'on range, ni où et pourquoi l'on range. Je suppose que vous avez confié ce morceau à M. de B***pouren faire faire une copie, car ce' n'est pas une esquisse : c'est une partition terminée dans ses moindres détails, et il me semble que ce n'est pas une de vos moins intéressantes productions; bien que bâtie sur un thème polonais qui n'a rien de merveilleux, avec ce don que vous avez de tout changer en or en y touchant, vous avez trouvé moyen de faire de cette œuvre une chose puissamment originale où vos admirables qualités se déploient à l'aise. Excusez-moi si je prends la liberté grande de vous faire des compliments comme à un simple mortel. Je vous aime tant, que vous ne voudrez pas vous en formaliser.

J'ai bien failli sortir de ce monde depuis un an, et je ne puis songer sans douleur au risque

que ce manuscrit courait d'être perdu. Puisséje en retrouver un pareil dans chaque coin de mon appartement! etc., etc.

Votre respectueux disciple et ami.

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