‹ François LisztChapitre 3 sur 3 · C. Saint-Saens · texte numérisé non relu

C. Saint-Saens

X l'occasion de cette lettre, le maître nous raconta l'anecdote suivante :

(( J'étais occupé de ma Sainte Elisabeth et, contre mon habitude, j'avais embrouillé et barbouillé un des cantiques à plainchant de manière à nécessiter une copie. Par hasard Taussig était là justement et il se chargea de l'affaire. J'étais à la veille d'un départ et j'acceptai son offre. A mon retour, en me remettant à l'ouvrage, je fis des changements et je continuai sans me rappeler la besogne faite, ou bien peut-être je voulais m'en passer. Quelques mois plus tard, à une matinée, je jouais

plusieurs parties de la Sainte Elisabeth. Taussig, cet endiablé, rougit et, se mettant à son tour au piano, joua aussi un chant d'église, mais là, magistralement. Je croyais rêver! Que joue-t-il donc là?... pensais-je. On l'entoure, on le questionne, et le voilà qui se confesse... C'était mon cantique qu'il avait bien déchiffré, mais non copié, et, le paraphrasant à sa manière, il nous en avait régalés, moi en premier, qiii n'en savais plus un mot...

Taussig avait bien autre chose à faire, que de copier des chants d'églises! » — conclut le maître en riant.

A propos de M. Saint-Saëns, jeme rappelle encore un autre incident.

Lorsque le célèbre auteur de la Danse Macabre, dont Liszt disait : « Cette Danse Macabre vous empoigne si puissamment

qu'elle vous donne envie d'en être ! » était à Budapestlî, ce grand maître de l'orgue exprima le désir de connaître les meilleures orgues de la capitale. Nous n'en possédons qu'un de remarquable, et il est à la synagogue. Un journaliste de renom, M. Agai, arrangea donc une sorte de matinée à la synagogue, où M. Saint- Saëns devait essayer l'instrument en présence d'un petit cercle d'élite, invité pour jouir du talent hors ligne de l'artiste français. On alla convier Liszt à la fête. Mais son valet de chambre ne voulut admettre personne, vu que le maître posait pour son portrait. Après de longs pourparlers, on força heureusementlaconsigne et, enké dans la grande salle, l'on aperçut Liszt assis sur une estrade élevée, entouré de toutes sortes de pianos et d'har-

moniums, et faisant face à six à huit dames dont plusieurs étaient occupées à fixer ses traits puissants sur la toile *. Le maître sommeillait au milieu du laborieux silence. Réveillé en sursaut par le bruit des pas, et reconnaissant son visiteur, il sourit :

« Vous me voyez là comme saint Sébastien, lui dit-il, les flèches... sont ces pinceaux! »

En parlant portraits, je dois en mentionner un qui était particulièrement cher à Liszt, d'abord parce qu'il était attaché au peintre et, surtout, parce qu'il prétendait s'y être reconnu autrement encore que par l'exactitude des traits.

^ Un de ces portraits, peint par la comtesse Nemes, née de Ransonnet, peintre de talent, est fort réussi.

Ce portrait semble destiné à une existence aventureuse. L'artiste, le baron Joukowskii/ s'était surpassé lui-même dans cette œuvre faite avec autant d'amour que de talent. C'est ce même baron Joukowskii, qui quitta son atelier à Naples et vint s'établir à Bayreutb pour peindre les décorations si justement célèbres de Parsifal. L'artiste travaillait sous l'inspiration de Wagner, et c'est à peine s'il parvenait à satisfaire cette imagination hantée par le surnaturel. Quelle floraison , quelle opulence de beauté ! Wagner voulait les fleurs aussi grandes que les femmes et les femmes exactement semblables aux fleurs. Ce n'était pas aisé à faire, mais cela fut fait.

2. Fils de M. Joukowskii, traducteur d'Homère (en russe), précepteur et ami du czar Alexandre 111.

Or, M. Riscli, pianiste allemand et l'Érard du Canada, ayant réussi à intéresser Liszt à sa carrière et ne voulant point retourner à Toronto sans l'ange gardien qu'il désirait dorénavant donner à sa fabrique de pianos, — était en quête d'un portrait de Liszt. Mais il voulait un portrait de main de maître.

Liszt pensa au baron Joukowskii ; et M. l^isch, dans une lettre datée de Langen-Schwalbach, mandait au maître l'efFet prodigieux produit par ses lignes d'introduction, et se déclarait en même temps le plus heureux des mortels, depuis qu'il possédait le merveilleux portrait.

Trois mois plus tard, il envoyait des vers anglais de Toronto, ainsi qu'une description fidèle de l'accueil fait à l'image

du maître. Je transcris les paroles mêmes de M. Riscli :

(( Depuis des semaines, dit-il, la société de Toronto envahit par milliers notre salle. Chapeau bas, recueillis, comme s'ils se trouvaient dans une église, les hommes contemplent ces traits vénérés, admirés, connus par tous. Il n'y a pas de maison à Toronto, oii il y ait un piano, et où le nom et les œuvres de Liszt ne soient chéris. La princesse royale Louise et le marquis de Lorne avec leur suite vinrent aussi, avant leur départ pour l'Angleterre, payer leur tribut d'admiration au génie. Ce portrait si saisissant par son naturel, qui fait la gloire de l'artiste, nous donne à tous l'impression que vous êtes au milieu de nous en personne, maître chéri, et le Canada

se sent plus riche, plus heureux, en vous possédant. Un de nos poètes fut tellement enthousiasmé par cette tête splendide, qui semble prête à parler, qu'il composa des vers que j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joints. »

Pour nous, qui avions rencontré en voyage des Américains tout aussi fanatiques de Liszt que s'ils l'eussent connu et entendu, les ovations de Toronto n'ont rien d'étonnant. « Si Liszt voulait venir en Amérique, nous disait M. Louth, riche négociant de Boston, en train de parcourir le continent avec sa fîUe, il pourrait faire des miUions, rien qu'en jouant un seul morceau par concert. Je donnerais volontiers cent dollars pour voir et entendre le vieux hon!.... »

Une femme d'esprit demanda un jour à Liszt si la qualité des voix avait changé ces derniers temps, ou bien si c'était l'oreille de l'auditoire qui s'était blasée — car, à quelques exceptions près, nous baissons sensiblement sur le terrain du chant.

« C'est la qualité des voix qui a changé, ou, pour mieux dire, les talents ne sont pas aussi consciencieusement cultivés et tra-

vailles que jadis , répondit le maître. — Les arts ont aussi leur saison de floraison — celle des voix exceptionnelles me semble au déclin — pas autant pour l'opéra, si Ton veut, mais surtout dans la vie privée. Je pense souvent, à Rome et à Weimar, combien les arts, en se vulgarisant, perdent de leur intensité. Toute la manière de faire de la musique a changé, — il n'y a plus l'entrain d'autrefois, les intérêts sont trop variés.

Cette certaine « poésie du salon aristocratique » , comme Chopin avait baptisé l'air du Faubourg Saint-Germain, n'existe plus. C'étaient les amateurs qui faisaient le plus bel ornement des salons, de ces serres-chaudes de l'art. Quelle masse d'amateurs, durant les années 30 jusqu'à 50, dont le talent pouvait bien rivaliser

avec celui des artistes de haut bord!

Quelle musique nous entendions à Paris, à Genève, à Milan ; musique de dilettanti, en face de laquelle, nous autres, (( du métier, » nous avions peu de chance! Surtout les dames! Les comtesses Samoyloff, Potocka, Jamaglio, et quantité d'autres, de date plus récente, dont les voix superbes, travaillées à plaisir, feraient fortune à l'heure qu'il est. Julie Samoyloff était un rossignol, — je n'ai jamais retrouvé ce timbre incomparable dans aucune voix. On me dit qu'à Paris il y a actuellement plusieurs dames, non seulement artistes, mais douées de voix splendides. La plus belle, à ce que j'entends, est celle de la comtesse de Mailly. Je regrette de ne pas la connaître ; elle m'aiderait à tirer la

conclusion de ce que je viens d'avancer »

Liszt avait connu tous les artistes de son temps, à l'exception de Bottesini le soliste, et s'intéressait toujours encore à toute grandeur naissante en fait d'art; de même, il restait au courant des publications de tout genre, musicales et littéraires. Les œuvres manuscrites affluaient chez lui par centaines, et force lui était d'en parcourir quelques-unes au moins.

En général son jugement était indépendant du suffrage ou du blâme qui accueillait une œuvre d'art. Seulement — et c'est ce qui permettait à ses ennemis de le taxer de partialité, — le respect inné qu'il portait au travail comme tel, et son immense indulgence — indulgence qu'on retrouve d'ailleurs chez

nombre de grands esprits — l'entraînaient parfois à accorder son patronage à des œuvres qui ne méritaient guère cet honneur. Son axiome : « Rien de plus sévère que l'ignorance et la médiocrité », le menait trop loin dans cette voie.

Pourtant, il dit dans son livi^ Des Bohémiens : « Faire de l'art et même en bien faire n'est cependant pas encore posséder le don suprême de créer ; c'est la différence du talent au génie. L'un manie des sentiments et des formes déjà connus, l'autre chante en vertu d'une inspiration personnelle, dans les modes qu'elle lui dicte et enseigne. » Par conséquent il lui arrivait de traiter les compositeurs qu'il prenait vraiment au sérieux, avec plus de rigueur que les artistes exécutants.

Ainsi il poursuivait le développement de la musique russe avec une attention soutenue, accueillant les nouveautés musicales qui lui arrivaient du bord de la Neva, non seulement avec bienveillance, mais aussi d'un œil critique, cherchant dans ces compositions cet arôme exotique, dont la présence lui semblait indispensable pour qu'elles réalisassent les espérances qui s'attachent à la flore d'un sol nouveau. Et quelle joie s'il ren contrait l'étincelle attendue : quelle fête il se faisait de parcourir Islamey, le « charmant casse-cou » oriental de Balakireffill y a plusieurs années, à une soirée, il fît littéralement les honneurs d'une composition russe aussi curieuse qu'originale.

C'étaient les « paraphrases sur un thème favori, dédiées aux petits pianistes, ca-

pables d'exécuter le thème avec un doigt de chaque main. » Le maître jouait les paraphrases, les valses, polkas, marches délicieuses, avec un entrain merveilleux, faisant exécuter le thème à tour de rôle par les invités. Il fut enchanté par cette œuvre ingénieuse comme un « puzzle chinois, disait-il, un joujou, si l'on veut, mais un joujou précieux. » Il répéta la petite polka de Borodine et la valse de Liadoff plusieurs fois, et sut donner au carillon de Rimsky-Korsakoff une couleur inoubliable.

Me montrant un jour l'ouvrage d'un de ces élèves russes, il n)e dit :

(( Il n'y a pas encore de musique russe proprement dite, mais il y a d'excellents compositeurs. L'esprit russe, en fermentation continuelle d'un côté et en-

goiirdi de l'autre, aura un immense travail à faire pour pouvoir diriger ses tendances naturelles, résultat du climat et du caractère slave en général. Comme les longs mois de leur hiver sont suivis d'un été court, mais d'un épanouissement fou, la musique des Russes a aussi ces longueurs monotones, agrémentées de quelque mélodie; mais ces mélodies devraient alors avoir la sève surabondante de leur été.... En outre, il y a encore trop de vague, d'indécis, trop de rêves dans cette musique, appelée pourtant, à ce que je crois, à un grand avenir. On sent que les compositeurs se mettent à l'œuvre sous une impression plus ou moins sentimentale, et non pas sous la pression impérieuse d'une idée envahissante. L'idée, c'est le corps, le sentiment

c'est l'impalpable. Vous comprenez ce qui en résulte... Si la musique russe avait la vigueur déterminée et l'originalité du ciseau d'Antocholskii, elle créerait une nouvelle ère. »

Une autre fois, en parlant d'un quatuor que M. Hasounof, jeune musicien alors âgé de dix-sept ans, avait envoyé au maître, il me dit :

(( Pour un enfant de cet âge, l'anivre est prodigieuse; cela promet beaucoup... mais lui non plus n'a pas trouvé de cordes nouvelles sur la vieille lyre! Les Russes n'ont pas suffisamment approfondi encore le secret d'exploiter les traits saillants de leur nationalité musicale et de leur caractère. Cette originalité enracinée dans le sol natal, émanation de ce sol, inséparable de ses neiges, de ses

steppes, et de la manière dont ses fils envisagent la vie et la mort... C'est là ce qui donnera un jour à leur musique ce cachet individuel, sans lequel elle resterait toujours seulement une variante de la musique des autres pays... Avec leur élan, leur foi, leur talent, ils finiront par trouver ce qu'il leur faut. Leur art est jeune ^ voyez-vous, et, en art^ la jeunesse est rarement un avantagel... Ils ont fait déjà des merveilles, et ils en feront. »

Je ne crois pas avoir jamais passé une heure en compagnie du maître sans qu'il n'ait dit quelque mot spirituel ou frappant.

Un soir de Thiver passé, tandis qu'il jouait au whist — qui était devenu sa passion dominante — et que j'assistais au jeu en spectatrice, son partner risqua un roi fort mal à propos.

— Que ferons-nous de ce roi? lui demandai-je.

— Oh, rien. Les rois ne sont plus gênants aujourd'liui 1

Il ne savait pas quel mot prophétique il venait de dire, mot que les événements devaient ratifier quelques mois plus tard, par la fin tragique du roi de Bavière et la destitution du prince de Bulgarie.

Une autre fois qu'on parlait devant lui d'un ministre des finances qui venait de mourir, et qui, ayant passé sa vie à travailler à sa fortune, laissait des affaires si embrouillées, qu'à peine resta-t-il à ses héritiers la somme avec laquelle il avait commencé sa carrière :

(( Oui, dit Liszt, on le croyait grand financier ; c'est comme les médecins qui ne savent pas se guérir eux-mêmes. )>

A tout propos, quelle que fût la corde touchée , on était sûr de l'entendre

vibrer. Cette vie h mille facettes avait laissé un trésor d'impressions et de souvenirs, dont Técho se réveillait à toute occasion. Je ne crains pas de me tromper en avançant que les ombres du passé se pressaient plus serrées dans la pensée de Liszt à mesure que le décroissement non avoué de ses forces le rendait plus songeur. Le sablier s'égrenait imperceptiblement, et, plus il se vidait, plus cette Ame, toujours en émoi, se reportait vers les temps de luttes et dejouissances. J'en fis l'expérience un jour, qu'ayant trouvé les Mémoires de Gréville sur ma table, le maître se laissa aller à des réflexions sérieuses sur les dangers de la manie « d'épancher son cœur et sa bile » sur le papier. Il avouait s'être très bien amusé avec ce livre spirituel et méchant

à outrance. Il se rappelait en avoir connu Fauteur, mais il prétendait que le passé, qu'on aime tant à idéaliser, perdrait tout son prestige, si les œuvres du calibre des Mémoires de Gréville se multipliaient.

(( A une époque, nous dit-il, où le tourbillon de la vie m'emportait de manière à me priver du temps nécessaire pour la réflexion, j'imaginai de ne pas me coucher le soir avant d'avoir noté à la hâte, en quelques mots concis, l'essence mêmedela journée etde mes pensées. Cela dura huit à dix jours, puis quelque chose me détourna du projet, et je n'y pensai plus. Des années plus tard, en furetant dans de vieilles paperasses, un cahier me tomba sous la main, que j'ouvris au hasard. Je restai atterré. Je, ne croyais

pas mes yeux; mon écriture seule put me convaincre que c'était bien moi qui avais écrit ces lignes impardonnables.

Les coups tombaient drus sous ma plume et le plus drôle était que ces notes ne traduisaient nullement, ni mon opinion sur les gens et les choses, ni mon caractère. C'étaient uniquement des traits d'humeur, d'ironie, de colère ou d'enthousiasme, des idées folles ou méchantes qui n'épargnaient pas même mes amis, et un résumé de balivernes dont l'actualité avait exagéré l'importance... Des mémoires écrits au jour le jour donneront toujours une idée plus ou moins fausse de leur auteur et du temps qu'ils sont censés refléter. Depuis cette expérience faite à mes dépens, je me défie de ces sortes de livres... ils ne sont généra-

lement pas si vrais qu'on voudrait le croire... Gréville était bilieux, gourmand, vindicatif, et, chaque fois qu'il se gâtait l'estomac, le monde lui apparaissait sous un aspect aussi faux que laid... Moi, j'étais passionné et caustique — tout homme passionné doit se méfier de ces premiers mouvements... J'en ai fait de belles dans ces premiers mouvements ! — Vous savez. Vers l'an 45 ou 46, la mnémotechnie était la science à la mode ; elle vous apprenait à avoir de la mémoire.. Je n'en avais pas besoin, moi!

Ma mémoire terrible m'a bien assez fait souffrir dans ma vie... J'aurais mieux aimé connaître la science de l'oubli; malheureusement celle-là ne s'apprend point! »

Cette a mémoire terrible » de Liszt se

révélait même pour les choses les plus infimes. On reslait bouche bée en entendant parfois des détails minutieux concernant des faits d'il y a cinquante ans, ce qui ne laissait pas d'imprégner les récits du maître d'un charme tout à fait exceptionnel. Quant à oublier une promesse donnée, cela ne s'était jamais vu chez Liszt! Si, par exemple, il vous disait : «Je viendrai », il venait, même si des tuiles lui tombaient sur la tête. Le maître avait en général un sentiment excessif du devoir vis-à-vis du monde. C'était une de ses particularités les plus prononcées. Il était impitoyable sur ce chapitre, et détestait les frondeurs de société. Peu avare de sa personne, courtoisement reconnaissant de chaque amabilité, de tout mot bienveillant dont on le saluait, il évitait soi-

gneusemeiit de désappointer qui que ce fût, lorsque l'intention qu'il entrevoyait était désintéressée et que la politesse s'adressait à sa personne, sans arrièrepensée d'exploiter l'artiste. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu dire que Liszt ait manqué à une invitation après l'avoir acceptée. Aussi, rien ne le froissait autant que de voir d'autres prendre des libertés qu'il ne se permettait point. En ce cas il n'acceptait aucune excuse, si valable qu'elle fût, et l'anecdote suivante le prouvera suffisamment.

Le maître aimait assez les petites fêtes arrangées en son honneur. Nous l'avions donc prié à dîner uq jour, en compagnie d'une de ses élèves favorites, arrivée de Paris exprès pour lui rendre visite. Après le dîner, nombre d'amateurs étaient con-

vies pour admirer le talent exceptionnel (le M"° Jaell.

Mais le matin du même jour une terrible nouvelle se répandit dans la ville. Le juge suprême de Hongrie (judex curiae), M. de Maïlatlî, avait été trouvé assassiné dans son cabinet de travail. L'événement était d'autant plus saisissant, qu'une certaine ironie s'y mêlait, la victime étant justement le chef de cette autorité suprême, appelée à châtier des crimes pareils. Toute la ville était révolutionnée, on avait peur chez soi, on se méfiait de ses domestiques, et à juste titre, puisque les soupçons qui s'étaient portés immédiatement sur le valet de chambre du juge se trouvèrent n'être que trop fondés.

Naturellement nos invités hongrois nous manquèrent; pourtant un d'eux.

parent des Maïlath, ne s'était point excusé, et le maître, qui tenait essentiellement à la présence de ce convive, l'attendait de pied ferme. J'essayai en vain de lui faire entendre qu'il était impossible de supposer que cette personne pût déserter la famille dans les circonstances données...

— Est-ce lui qui a été assassiné? demanda le maître.

— Non.

— S'est-il excusé?

— ■ Non.

— Eh bien! attendons alors. Il viendra!

Et force nous fut de laisser notre dîner se gâter. Nous attendîmes de cette manière une heure et demie, Liszt ne voulant point admettra qu'une cause personnelle quelconque autorisât un manque

de convenance de cette portée. 11 fut d'une liumeur peu avenante durant le dîner et ne se dérida que très difficilement.

A dix heures enfin, une lettre nous apporta la solution du problème ; le personnage en question s'était précipité sur le lieu du crime, au premier bruit du drame terrible. Il avait de sa main coupé les ficelles dont la malheureuse victime était garrottée, et, dans le trouble inséparable de pareils événements, il s'était trompé d'adresse, et son billet d'excuses avait été porté chez une connaissance mutuelle, qui, étant absente de chez elle, ne nous l'envoya qu'à sa rentrée.

Mais rien n'y fit; le maître était froissé, et sa rancune tint bon pendant quelque temps.

Un jour Liszt termina une de nos conversations par ces mots :

(( Rien de plus sublime que l'indépendance vraie du caractère, sans F appui de l'indépendance financière. » Cette phrase nous explique bien des traits de sa vie. Lui-même n'avait jamais connu la morsure brutale de la pauvreté ; il n'avait fait que l'entrevoir de très loin; néanmoins, il n'oublia jamais l'impression reçue.

Cette phrase nous explique aussi sa bienfaisance légendaire et, en même temps, l'admiration passionnée qu'il professait pour des esprits qui, comme Berlioz et Wagner, luttent sans répit contre le courant et sacrifient tout avantage mondain, alin de rester fidèles à l'idéal dont ils ont entrevu la forme divine. Liszt, il est vrai, fît comme eux, mais dans des conditions toujours favorables. Cependant il est beau de voir que, plus il était comblé par une providence engouée de son enfant gâté, mieux il comprenait les souffrances morales engendrées par la pauvreté, ce fléau plus terrible encore pour les intelligences élevées que pour le commun des hommes. Ah ! comme il connaissait les plaies secrètes, l'orgueil douloureux de ces débutants de l'art, sortis parfois de l'argile

le plus humble, s'acliarnaiit à leurs études en jeûnant, transis de froid, mais soutenus dans cette lutte à outrance par l'idée consolatrice de pouvoir peut-être un jour donner du pain à de vieux parents, — consolation qui n'est qu'un fardeau de plus, mais dont la perspective seule centuple la force et fait accomplir des prodiges !

A Fàge de quinze ans ; Liszt donna déjà des preuves éclatantes de la délicatesse et de rindépendance fîère de son caractère, en ce qui touche les questions d'argent. Son père étant mort subitement à Boulogne-sur-Mer, l'enfant désespéré, habitué jusque-là à ne connaître de la vie que la surface riante, se trouva tout d'un coup seul, sans appui, en face d'engagements nombreux, contractés durant la

maladie de son père et pour ses funérailles. Au lieu d'attaquer les quelques milliers de florins déposés pour sa mère chez le prince Eszterhàzy, ou de faire un emprunt chez un de ses nombreux amis , il vendit son précieux Érard à bas prix, afin de suffire immédiatement aux exigences . Dès ce moment , au milieu même de son désespoir, il se sentit responsable du bonheur de sa mère. Il la fit venir à Paris, où il s'établit avec elle, se constituant son protecteur, son soutien, et l'entourant d'égards chevaleresques et d'une tendresse dont le trait suivant donnera la mesure. S'il lui arrivait de rentrer tard, à des heures indues, sachant que sa mère dormait déjà, il s'installait sur les escaliers, où on le retrouvait le matin engourdi, fatigué, mais heureux de ne

pas avoir troublé le sommeil de sa mère adorée.

Conformément aux vues de son père, il commença par donner des leçons, et c'est à cette époque que se rattache l'idylle enchantée de sa jeunesse, idylle f[ui faillit lui coûter la vie. Son amour précoce pour une de ses élèves, la jeune comtesse de Saint-Cricq, amour partagé et favorisé par la mère de la demoiselle, est trop connu pour que j'en répète ici les péripéties; il suffit de dire que l'écroulement de ses rêves le jeta dans une maladie de langueur qui lui fût devenue fatale, si le sentiment du devoir envers sa mère n'eût triomphé de son état morbide. C'est à ce moment qu'il écrivit les lignes suivantes :

« La pauvreté, cette vieille entremet-

leuse entre Thomme et tous les maux, m'arracha à ma chère solitude, et me mit en face d'un public dont dépendait non seulement ma propre existence, mais aussi celle de ma mère. Jeune et passionné, je souffrais cruellement du contact avec les choses extérieures, auxquelles ma vocation de musicien m'exposait, tandis que mon cœur était exclusivement adonné aux sentiments mystiques de l'amour et delà religion. »

Cette période de luttes avec les réalités de la vie avait laissé des traces indélébiles dans cette Ame aussi fîère que charitable. J'insiste sur ces actes de bienfaisance, dissimulés aussi soigneusement que des crimes. Ses grandes donations, dont l'Europe entière a retenti dans le temps, et qui représentaient une fortune

royale, ne peuvent se mesurer avec les mille traits ingénieux dans lesquels ce cœur de Christ manifestait sa substance la plus sublime.

J'ai dit ailleurs que je lui tenais lieu de secrétaire pendant quelques années.

Les lettres lui arrivaient de toutes les parties du monde*, aussi variées dans leur contenu d'une part que monotones dans un autre sens. Toujours et invariablement la même i dolâtrie — il devait en avoir la nausée — et toujours on lui demandait quelque chose. S'il avait voulu

\. Rien ne m'amusait autant que les invitations d'outre-mer, d'une naïveté inouïe. Telle élégante de Chicago lui envoyait une carte d'invitation pour son at home, telle autre lui mandait qu'il était invariablement à la tête de sa liste d'invités. Une dame d'Omaha le priait à son « jour )s lui promettant de faire exécuter plusieurs de ses compositions, etc., etc.

parcourir les œuvres manuscrites de musique et de littérature qu'on lui envoyait, sollicitant de lui aide et conseil, sa vie entière y aurait passé ; encore n'aurait-il pu satisfaire tout le monde. Puis les autographes, ces fléaux de toute renommée!

Il se vit forcé de faire insérer dans les journaux une note dans laquelle il déclarait que, dorénavant, François Liszt se refusait à toute prétention de ce genre. T.a même note fut imprimée en forme de lettre et envoyée en réponse aux milliers de suppliants. Et enfin — last but not least — les appels à sa bourse! Les trésors de la Banque d'Angleterre ne lui auraient point suffi s'il avait toujours suivi son premier mouvement. Pour cet homme généreux, qui avait semé For par millions, sans jamais s'inquiéter de ses

SOUVENIRS D'UNE COMPATRIOTE. 2oo

propres besoins, pour cette nature royale qui mettait son talent au service de la bienfaisance sans jamais compter, c'était toujours une mortification de dire non et de refuser le denier demandé. Sa bonté était inépuisable, on ne pouvait la lasser, et j'admirais ce cœur naïf qui ne cherchait même pas à discerner si les mains tendues vers lui étaient dignes de ses bienfaits. Il faisait le bien parce qu'il en avait le besoin impérieux, et son Co^ur, comme une église, était ouvert à toute l'humanité.

Pourtant, l'ingratitude récoltée souvent par son noble désintéressement lui faisait bien delà peine. Lui-même était homme à se vanter de tout bienfait reçu, et rien ne lui était aussi antipathique que l'ingratitude qu'il avait baptisée « l'indigence

(lu cœur ». Par contre, il n'aimait point qu'on se vantât de largesses non pratiquées.M. ïrifonof raconte, par exemple, que Liszt, à l'âge de neuf ans, fut comblé de cadeaux par le prince Nicolas Eszterhàzy. Liszt a biffé tout le passage, mettant à sa place : « N. B. Le prince Nicolas Eszterhàzy, frère du prince Paul, qui fut pendant de longues années ambassadeur à Londres, ne m a jamais fait aucun cadeau. Mais, depuis Tannée 40, l'ambassadeur me témoigna toujours beaucoup de bienveillance. »

Pour revenir à la correspondance du maître, il m'envoya un jour une « fraîche marée de lettres », toutes fermées encore, telles qu'il les avait reçues de la poste. Je devais les parcourir d'avance, et choisir celles qui demandaient une réponse.

Je tombai sur une lettre sans orthographe, écrite d'une main tremblotante et contenant le compte d'une toilette d'homme complète, dont le chiffre était assez considérable. C'était une mère qui faisait un récit enthousiaste du premier concert de son fils, en ajoutant, que conformément à la volonté du maître, le jeune homme ne se doutait pas le moins du monde d'où les beaux habits lui venaient et croyait que sa mère les lui avait fournis avec ses épargnes.

Sachant à qui j'avais affaire, je pris une mine indifférente pour communiquer le contenu de ces hgnes, mais, à peine avais-je prononcé le nom de la correspondante, que Liszt m'ôta la lettre des mains, l'empocha, et me dit:

— Passons à autre chose.

Malheureusement la journée devait être désastreuse pour sa modestie, car un autre de ses disciples, d'une célébrité naissante, lui écrivait : qu'arrivé au lieu de sa destination, il avait vu avec reconnaissance de quelle manière ingénieuse le maître lui avait aplani le terrain ; grâce à lui, les difficultés pécuniaires ne faisaient plus entrave à l'exécution de ses projets de concert, et, triomphant, il envoyait le programme imprimé de sa première /< académie »... Un troisième lui mandait le bon accueil qu'il avait trouvé dans nombre de familles à Paris, à la suite de ses soins providentiels. <( Vos lettres d'introduction, maître chéri, ont agi comme des « sésames » merveilleux.

Au lieu de vivre en ermite dans la Babylone moderne, comme j'ai fait l'année

dernière, je me trouve inopinément faire partie des bienheureux papillons, tourbillonnant au soleil... »

Une autre fois nous avions pris rendezvous pour aller voir l'exposition de peinture. Par hasard, contre l'habitude des femmes, nous arrivâmes trop tôt, et, ayant été admises par son valet de chambre, je fus fort étonnée de trouver le maître assis devant une table jonchée d'un tas de billets de banque et de lettres, portant des adresses écrites de sa main. En nous apercevant, ma sœur et moi, il eut un mouvement d'humeur, presque de gêne, mais, se rassérénant aussitôt, il sonna, nous fît donner du marsala et des gâteaux comme de coutume, et nous invita à nous mettre à l'aise.

— Vous me trouvez attelé à une rude

besogne, nous dit-il. Je joue à la Providence. Rôle ingrat, mais enfin il me faut passer par là deux fois l'an. Du reste, je suis fait aux exigences de la vie, mais qui remplira ce rôle quand je n'y serai plus? C'est ce qui me donne à penser quelquefois.

— Personne jamais ne vous remplacera, ni dans ce rôle ni dans aucun autre, répondis-je. J'avais ôté mes gants et m'étais installée à ma place habituelle, en face de lui, sur le petit canapé. — Je vous aiderai, voulez-vous?

— Bon, faites ! Et, d'un mouvement de la main, il m'envoya le paquet de billets de banque. Soyez assez bonne pour remplir les enveloppes selon la somme mentionnée dessus, dit-il.

— ^ Ne serait-ce pas plus simple d'en-

voyer les sommes par mandat-postal?

demaiidai-jc.

— Non, chère enfant, il fant bien leur dorer la pilule par un mot affectueux... C'est assez triste de recevoir de tels envois...

— Mais plus triste encore de ne pas en recevoir, si Ton en a besoin, répliquai-je, émue jusqu'aux larmes par la bonté de ce cœur sans égal; et j'admirai, tout en répartissant l'argent, avec quelle minutieuse ponctualité il donnait à chacun le titre qui lui revenait (qui est si cher aux allemands) de fonctionnaire en retraite, de veuve de tel ou tel membre de l'orchestre, etc. Il tenait immensément à ces petits égards, sachant combien le pauvre, qui a passé sa vie dans un labeur incessant pour arriver à un certain degré

de considération, se cramponne fanatiquement à ces minces résultats, plus fictifs que réels. Et lui, qui planait si haut, avait une indulgence délicate pour toutes ces petites faiblesses humaines, qui sont un appui moral pour les moins bien partagés de ce monde.

Inutile de dire, qu'en prenant congé, il me serra la main en disant :

— Nous nous entendons, n'est-ce pas? La scène de ce matin reste entre nous !

Mais je ne puis énumérer les souffrances soulagées par la prévoyance de ce cœur unique. Sa main était bien cette main bénie dans laquelle les cinq pains de l'Évangile se multiphaient par milliers!

Une partie des lettres qui lui arrivèrent pendant mon secrétariat volontaire est

restée en ma possession, témoignage de la grandeur de Liszt, mille fois plus précieux à mes yeux que les lauriers dont on le couvrait à ses concerts, et dont nous nous disputions à Tenvi les bouquets.

Au milieu d'une grande discussion sur le chauvinisme, quelqu'un demanda à lord Beaconsfîeld :

— Que nommez-vous donc un bon patriote ?

— L'homme qui fait honneur à son pays, répondit le célèbre Premier.

— Comment ! Même s'il est loin et ne se soucie pas de sa patrie?

— Pardon, alors, tout grand qu'il soit,

il ne fait plus honneur à son pays. Mais on peut être loin de sa patrie et pourtant lui être utile, l'essentiel est quon le soit! Ces mots du grand patriote anglais me reviennent à l'esprit chaque fois que j'entends reprocher à Liszt de petits péchés d'omission, dont on lui faisait des crimes de lèse-majesté. Il ne savait pas notre langue ! Hélas ! combien il y a de vieillards en Hongrie, nés au commencement du siècle, qui ne savent pas non plus le hongrois ÎLecomitatmême où Liszt est né, est précisément le seul dans toute la Hongrie où l'élément allemand persiste à prédominer. Néanmoins Liszt désirait si vivement s'assimiler à sa nation, qu'à plusieurs reprises il essaya d'apprendre le hongrois. Il n'y réussit point. Cette langue si belle et si sonore, cadencée et puis-

santé, se refuse à une étude superficielle, comme elle suffit jDOur les langues latines. N'étant apparentée à aucun des idiomes européens, elle offre à l'étranger les mêmes difficultés que le turc ou le persan. Ne parvenant donc pas k parler le hongrois, Liszt dut se contenter de se sentir magyar et d'agir comme tel. Tous ceux qui, à l'occasion de sa mort, lui jetèrent Fanathème du (( mauvais patriote », auraient mieux fait de ne pas ou])lier que, si les faits parlent plus haut que les paroles^ Liszt était meilleur patriote que beaucoup de nos brillants orateurs. Quel était son crime? 11 vivait à l'étranger! Mais que serait-il devenu, grand Dieu I si on Tavait laissé en Hongrie à un temps où, sauf quelques familles aristocratiques, personne ne s'occupait des beaux-arts;

OÙ il n'y avait ni conservatoire, ni école de musique chez nous? Soixantedix ans plus tard, à l'heure qu'il est, nos peintres et nos musiciens nous reùennent bien — pour un temps — de l'étranger où ils sont devenus grands, mais toujours encore ils s en vont au dehors pour le devenir !

Liszt ne connaissait presque pas sa patrie, et pourtant, au moment donné, le feu sacré du patriotisme s'empara de son Ame et lui montra la voie qu'il devait prendre. Ayant quitté son pays à l'âge de neuf ans, s'étant assimilé, par ses goûts, par ses penchants, à la nation qui l'avait soutenu seize ans durant dans son développement intellectuel et moral, tout ce qui crée les liens les plus durables entre l'homme et le sol où il vit : ses combats,

ses triomphes, ses joies et ses amours, attachait Liszt à la France. A la France! à ce grand foyer de l'esprit, centre des arts et de rintelligence, toujours prêt à accueillir le génie et à lui prodiguer son encouragement. — Cependant, telle fut la puissance mystérieuse des premières impressions de son enfance, qu'à la nouvelle du fléau terrible de l'inondation qui frappait sa patrie en 1838, le magyar s'éveilla en lui intact, fougueux, généreux et noble.

11 était à Venise lorsque le cri de détresse de la Hongrie arriva jusqu'à lui; il en décrit l'impression dans une lettre adressée à Lambert Massard : « La nouvelle de ce malheur terrible m'a si puissamment empoigné, dit-il entre autres, que mon cœur ne trouvera plus de repos,

mes yeux ne conDaîtront plus de sommeil, que je n'aie trouvé le moyen de donner mon obole pour l'allégement des souffrances de mon pays

« Par ces sentiments tumultueux et inconnus jusqu'ici, le sens du mot « patrie )) me fut révélé. Je me vis tout d'un coup transporté dans le passé, et je retrouvai, intacts et purs dans mon cœur, les trésors de mes souvenirs d'enfance. Une nature grandiose se déroulait devant mes yeux : le Danube se précipitant par-dessus des rochers; de vastes plaines verdoyantes, sur lesquelles des milliers de moutons broutaient paisiblement ! C'était la Hongrie, ce sol fertile et généreux, qui avait engendré une race si noble ! C'était ma patrie ! — Et moi aussi, m'écriai-je dans un accès de pa-

triotisme, dont vous sourirez peut-être, moi aussi je suis le fils de cette nation vaillante et indomptable, qui verra encore des jours meilleurs I

(( Cette race a toujours été grande et héroïque. Dans ces poitrines d'athlètes, seuls des sentiments nobles avaient leur place. Ces fronts fiers ne sont pas faits pour l'esclavage. Leur intelligence, plus heureuse que celle des autres nations, ne s'est jamais laissé éblouir par des splendeurs trompeuses ; leur pied n'a jamais erré dans les mauvaises voies, leur oreille n'a jamais écouté la parole des faux prophètes... On ne leur a pas

dit : (( Le Christ est ici il est là »

Mais qu'une voix puissante vienne les

réveiller de leur somnolence Ah!

comme ils vont s'emparer de la vérité!

Quel asile sur ils lui prépareront dans leur cœur, de quel bras glorieux ils la défendront; — car ils sont courageux et forts... Rien n'a consumé encore leur volonté, rien n'a trompé leurs espérances !.. .

« Oh î ma patrie lointaine et sauvage ! mes amis bien-aimés et inconnus, ma grande, ma noble famille! Ton cri de détresse m'a rappelé à toi, et, frappé au cœur par ta voix, je baisse la tête en toute humilité, confus d'avoir si longtemps pu t'oublier ! »

En effet Liszt quitta Venise et s'en fut à Vienne, afin d'y donner deux concerts, en faveur des inondés de la Hongrie.

Les deux concerts projetés montèrent jusqu'à dix et l'enthousiasme sans précédent des Viennois n'était point encore satisfait. Les recettes royales de ces

« Académies » s'en allèrent toutes vers la Hongrie, accompagnées par la svn]patliie la plus vraie de l'artiste généreux.

Ce don ne fut que le début d'une longue série de faits semblables. Dès lors Liszt ne perdit plus de vue sa patrie. Il ne donnait pas seulement à pleines mains chaque fois ({u'il visitait la Hongrie, ou qu'une calamité frappait notre pays, mais il sut en outre intéresser l'étranger à notre sort et nous valut de multiples bienfaits. 11 prouvait son patriotisme en ouvrant sa porte, ses bras et sa bourse à tout compatriote. Je pourrais désigner quantité d'artistes, d'origine hongroise, arrivés à l'étranger au renom et à la fortune, avec l'aide généreuse de Liszt, qui, au besoin, payait pour eux de

sa personne, uniquement parce qu'ils étaient Hongrois.

N'est-ce pas réfuter, par des faits éloquents, les insinuations malveillantes et ingrates de certaines fractions chauvines ?. . .

Pourquoi ne se rappelle-t-on pas plutôt l'année 1839, où le premier artiste du monde, envisagé par ses compatriotes comme le représentant de leurs intérêts intellectuels, porteur de leur idéal, de leurs aspirations naissantes, fut accueilli avec enthousiasme par un peuple grisé de sa propre effervescence, qui l'emportait vers des régions spirituelles laissées incultes jusque-là?

Ce sont des souvenirs plus dignes de nous que ceux des années récentes, plus dignes de celui qui fut le premier à faire retentir le mot « Magyar » de par le

monde, et à répandre le germe de cette sympathie dont l'étranger nous gratifie aujourd'hui. A une époque où la Hongrie était moins connue que la Chine par FEurope civilisée, Liszt se disait Magyar avec orgueil, jetait sur sa patrie le prisme chatoyant de sa gloire, et nous gagnait les cœurs par ses RapsocUes Hongroises. Ce que nous devons à ces rapsodies, je Fai su par des rencontres de hasard. A Florence par une famille russe; en chemin de fer par des Américains.

On a généralement encore des idées fort arriérées sur la Hongrie. Il y a cinq ans, en Italie, à une table d'hôte, ma sœur m 'ayant parlé hongrois, un groupe d'Anglais commença à discuter notre pays, et l'un d'eux amusa son monde d'un récit fort spirituel, faisant une pein-

ture minutieuse du Budapestli actuel, où, à son dire, « la société parle encore latin, où les hommes portent le costume national chamarré de broderies, et où les femmes se promènent en robe décolletée, coifTées du coquet petit bonnet brodé d'or, tandis que les chevaux hongrois galopent librement sur le corso du Danube, au milieu du va-et-vient d'une foule plus pittoresque que propre... » Le reste était à l'avenant. « C'est uniquement en politique que la Hongrie est au niveau des peuples européens, continua le narrateur, écouté rehgieusement par son auditoire, mais, la politique exceptée, elle est encore à l'état d'enfance en fait de civilisation. »

Des cinquante personnes présentes^ pas une ne protesta!

Par contre, j'ai trouvé des gens qui voyaient en Liszl le représentant de la Hongrie et la mesuraient à sa taille. Jugement tout aussi extrême que Tétait celui de mon Anglais — en sens inverse.

Les Rapsodics Hongroises nous montrent la Hongrie sous son côté lyrique et martial: ses souffrances, ses espérances, sa fougue puissante, ses combats et ses triomphes, et ce fond de caractère à la fois nonchalant et bizarre qui se dérobe à Fanalyse. Elles trouvèrent un écho dans tous les cœurs. En Russie, en Angleterre, en Ecosse, elles ont été et sont jouées avec passion. Mais qui ne les a pas entendues exécutées par Liszt lui-même, ne peut se faire une idée juste ni de leur valeur, ni de l'effet magique qu'elles peuvent produire.

Je n'oublierai jamais une de ses matinées si recherchées, si brillantes, où il joua la seconde de ces rapsodies, dédiée au comte Ladislas Téléky, de tragique mémoire. Ce fut une révélation! Pour la première fois je sentis que l'artiste élait bien le sang de notre sang, et que, si sa bouche ne parlait pas notre langue, son àme la parlait d'autant mieux. Le feu et la douceur du vin de Tokaï se retrouvent dans ces mélopées langoureuses, dans ces rythmes hardis et dans le fluide électrique qui s'en dégage. Le dicton : « Le Hongrois s'égaye en pleurant » qui caractérise d'une façon si concise l'humeur magyare, n'a jamais été mieux interprété et, cela, dès les premières mesures, aux notes graves, pompeuses, d'un tragique profond, évoquant la ronde aux mouve-

ments majestueux et lents qui rappelle les débuts de la polonaise, où les paires de danseurs, se tenant par la main, se laissent bercer avec dignité dans leur tristesse pour s'abandonner graduellement aux allures plus accentuées du lassù. Les mélodies, cueillies au hasard sur la lyre nationale, déroulent toute la gamme du sentiment : recueillement, peines d'amour, volupté du malheur partagé, désir et renoncement, deuil du patriote, désespérance qui n'est autre chose que la nostalgie de la liberté enracinée dans le cœur de ce peuple qui a saigné durant des siècles dans l'esclavage! Rien de plus étrange et de plus mélancolique. Puis, peu à peu, le rythme s'anime, saccadé, brusque, coupé par des soubresauts, mais toujours d'une mélodie enivrante.

L'allégresse prend le dessus ; un feu contagieux se communique aux couples de danseurs; ils se cherchent, ils se fuient, ils s'enlacent, ils se quittent; le délire de l'ivresse s'empare des âmes enfiévrées, entraînées dans le tourbillon de flamme de cette musique toujours plus éclatante, plus échevelée, rendant si admirablement cette fougue déchaînée allant jusqu'à ce cri sauvage, paroxysme de la furie et du bonheur, qui s'échappe de temps en temps des lèvres du danseur, fût-il prince ou paysan, et dont la note aiguë, vibrante et passionnée, électrise la foule comme le son d'une fanfare!...

Ah! comme il renversait alors sa tète de lion, comme sa face rayonnait de cette inspiration sublime dont nous ressentions tous l'entraînement irrésistible ! . . . Enten-

(Irons-nous jamais encore une musique pareille? Cette âme de feu nous sera-lelle jamais rendue, sous quelque forme que ce soit?... Question inulile, dont je n'entendrai plus la réponse...

Ail ! le spectacle piteux qu'un aigle dépaysé, forcé à raser le sol au lieu de vivre dans l'azur ! Je crois fermement que son séjour à Budapesth mûrit la résolution de Liszt de visiter les lieux de ses triomphes d'autrefois. Habitué dès sa jeunesse à être entouré par tout ce que Tintelligence avait de plus haut, il se voyait annuellement réduit à mener, durant plusieurs mois, une vie de bon

bourgeois. 11 sentit alors le besoin irrésistible d'oublier les expériences peu réjouissantes qu'on le forçait à faire, en retrouvant ailleurs l'atmosphère dont il ne pouvait à la longue se passer, et que notre climat ne lui offrait point.

Certes, s'il se montrait en public, si l'on exécutait une de ses compositions, il était toujours frénétiquement acclamé. C'est dans le caractère hongrois d'aimer les ovations, l'enthousiasme bruyant, mais, par contre, on se lasse très vite des idoles, surtout dans la vie privée, et l'intérêt soutenu du public n'accompagne guère que les faits et gestes des grandeurs pohtiques ; — et encore !

Dans d'autres pays,, la société se façonne principalement sur l'exemple de la cour. Elle perd insensiblement son ca-

cliet original pour adopter les goûts et les antipathies de la sphère qui donne le ion. Chez nous ce n'est pas ainsi. Chose curieuse et peut-être unique dans l'histoire des mœurs, la société hongroise ne se plie qu'à ceux des penchants de la cour dont la poursuite correspond h ses propres goûts. Même les courtisans ne se croient nullement tenus à suivre les voies tracées par d'augustes mains, si elles ne s'accordent pas avec leurs inclinations personnelles. On sait combien le sport de tout genre est de mode à notre cour : équitation, chasses, courses, sont à l'ordre du jour. Sur ce terrain, l'émulation qu'elle donne n'a pas été sans résultat. Tout le pays, l'aristocratie en tête, raffole des chevaux et de tous les plaisirs qui s'y rattachent. Ce-

pendant, la famille royale est aussi très littéraire. Le prince royal s'occupe sérieusement des sciences et de la littérature, il est l'auteur de plusieurs ouvrages de mérite et membre de l'Académie des sciences de Budapesth. La princesse royale Stéphanie, toute jeune et belle qu'elle soit, ne s'occupe pas non plus exclusivement de plaisirs futiles ; bien au contraire, elle est une amie passionnée des beaux-arts et des lettres. Très bonne musicienne, elle dessine aussi délicieusement, et vient d'orner de plusieurs dessins l'ouvrage monumental : La Monarchie austro-hongroise en paroles et en. images^ paraissant sous l'égide du prince Rodolphe, fondateur de l'œuvre. Une charmante anecdote s'attache à ces dessins. Suivant le plan sur lequel est basée

cette entreprise de longue haleine, les honoraires des collaborateurs sont fixés d'avance. Par conséquent, lorsque le comité accepta les esquisses de la princesse royale , on lui décerna aussi la somme qui lui revenait à bon droit.

Mais comment lui faire parvenir l'argent? On ne savait de quelle manière s'y prendre. Alors le prince royal eut l'ingénieuse idée de le lui offrir enregistré dans un livret de caisse d'épargne. Le livret portait le nom de la petite archiduchesse Elisabeth, fille de la mère artiste.

L'archiduchesse Marie-Valérie, de son côté, s'amuse depuis son enfance à composer des poésies qu'elle publie dans divers journaux allemands, ainsi que de petites pièces de théâtre, dont deux ont déjà été représentées en famille à la cour.

L'archiduchesse porte un intérêt réel à tout ce qui est jouissance intellectuelle, et en donna une preuve touchante il y a deux ans. Ne connaissant point encore Liszt, ne l'ayant jamais vu ni entendu, elle voulut enrichir sa jeune vie d'un souvenir ineffaçable. Sans se faire annoncer, elle alla donc trouver le maître en compagnie de sa cousine, la princesse Amélie de Bavière. Le maître était malade; c'était le matin même du jour où il nous écrivit le petit mot que nous avons reproduit en autographe. Ces dames arrivèrent, gracieuses, enjouées, et émerveillées de voir le grand homme, qu'elles s'étaient figuré formidable et sérieux, si bon enfant, momentanément rajeuni par le rayon lumineux dont leur enthousiasme naïf illuminait cette heure

SOUVENIRS DTXE COMPATRIOTE. 28!»

charmante. Elles se fireul expliquer par lui les tableaux qui ornaient les murs de son appartement, admirèrent les meubles brodés, tout cet intérieur artistique et sobre, et enfin Liszt se mit au piano et leur donna un vrai festin musical, pressentant peut-être que son auditoire emporterait un souvenir, condamné d'avance à rester à jamais unique. A leur départ, le maître voulut naturellement accompagner ses augustes visiteuses; mais l'archiduchesse Marie-Valérie ne lui permit pas de quitter sa chambre, et de ses propres mains lui « ferma la porte au nez ». — Quelques jours plus tard, ces dames envoyèrent à Liszt leur grande photographie, johment encadrée, et signée de leur main.

Le vieux maestro fut profondément

touché et de la visite et de l'envoi des portraits. L'hommage de la jeunesse a, pour le vieil âge, un charme singulier, à la fois attristant et gratifiant; mais c'est la note mélancolique qui sonne plus haut 1

Ces dernières années, les surprises de ce genre devenaient de plus en plus rares durant les mois que Liszt passait dans notre capitale.

Ailleurs, on s'arrache les lions littéraires et artistes, chez nous on les fuit. Ils troublent le doux laisser-aller oriental, cette paresse d'esprit délicieuse qu'on n'aime pas à secouer inutilement. La politique absorbe uniquement les hommes. ..

Puis, nous ne sommes pas curieux du tout, nous autres Hongrois. L'effet nous suffît; du moment que l'effet est agréable, nous n'en recherchons point la cause. Si le

joujou nous convient, nous ne nous soucions guère ni de son mécanisme, ni de son inventeur. On commence, par exemple, à avoir du goût pour la peinture. On va voir les expositions avec un zèle des plus louables, on achète même des tableaux, mais personne ne s'inquiète des peintres, personne ne s'intéresse à eux. De même on écoute la musique, les salles de concert sont combles, mais l'on ne se dispute point les artistes; on leur laisse tout le loisir de se reposer sur leurs lauriers.

Ce n'était pas ainsi, dit-on, il y a trente ans, du moins pas dans l'aristocratie, ([ui avait pris à l'étranger des goûts intellectuels d'un ordre plus élevé. Nous traversons une époque de transition, mais, hélas ! c'est le cas de répéter

le mot célèbre de Liszt, en réponse h la remarque du roi Louis-Philippe :

— Vous rappelez-vous le temps, lui dit le roi, où vous avez joué chez moi, comme petit garçon, alors que j'étais encore duc d'Orléans? Les choses ont changé depuis!

— Oui, sire, mais pas pour le mieux!

répliqua Liszt sèchement.

La réponse coûta à Liszt le grand cordon de la Légion d'Honneur, mais elle restera h jamais une preuve de plus de la noble indépendance de son caractère.

Chez nous aussi, les choses ne changent pas pour le mieux. On n'imite pas même la cour qui recherche la société des hommes de talent, des artistes.

Tant que Liszt nous arrivait en hôte, pour peu de temps, il fut fôté, entouré....

SOUVENIRS D'LXE COMPATRIOTE. jn:{

puis on s'habitua h le voir, ?7 était chez luî; — et tout fut (lit — Alors il se redressa.

— Vous irez vraiment en France et en Angleterre? lui demandai-je le dernier jour qu'il passa chez nous. Il renversa la tête avec son mouvement habituel, et répondit d'un ton inoubliable :

— Oui, oui. Je ne mourrai pas d'isolement les mois prochains!...

Et d'une main tremblante déjà, mais toujours puissante encore, il ressaisit la coupe enchantée de la vie !

Nous tâchions de le dissuader de ce voyage. Ne connaissant pas le pressentiment secret dont il subissait l'influence, nous craignions l'effet des fatigues sur sa santé déjà chancelante; nous ne voulions point le voir, allégorie vivante des rigueurs inexorables du temps, sur le

Ihéâtre même de ses triomphes passés.

Mais tel fut son prestige, que sa présence suffît pour réveiller tous les échos de sa grandeur. Il se retrouva soudain le centre d'une foule d'élite; la royauté le comblait de ses faveurs, les arts et les sciences venaient le saluer Une dernière fois encore il avait revêtu la pourpre de sa gloire, pour s'éteindre dans les feux irisés d'un radieux coucher de soleil!

Paris. — Tvp. (<. riuimorot, t9, l'iie «les Saints-Pères

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WohI, Janka

François Liszt : souvenirs d'une compat

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