‹ François Rákóczi II, prince de TransylvanieChapitre 2 sur 65 · A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE DE MON PÈRE

Un simple décret royal autorisant le transfert, en Hongrie, des cendres d'un héros, mort il y a bientôt deux siècles, a fait tressaillir d'une joie patriotique tous les Magyars. Celui qui depuis 1735 reposait en terre étrangère, chère pourtant & son cœur, car il l'avait choisie parce qu'elle était terre française, sera bientôt de retour dans sa patrie. Il rentrera triomphalement dans son pays à qui il avait tout sacrifié et où il passa & peine le tiers d'une longue existence; lui, qui erra proscrit et vécut exilé, y trouvera enfin le repos.

— vïn —

Ce héros que tous les Hongrois considèrent comme l'incarnation du patriotisme , c'est François Râkôczi II, l'allié de Louis XIV, o: le dernier chef des Hongrois pendant leurs € luttes pour l'indépendance, celui dont la « mémoire est demeurée parmi eux populaire a et bénie, et dont le chant de guerre fait en- « core vibrer leurs cœurs comme la voix ff même de la patrie. » (a. Vandal.)

Paris, le 25 septembre 1905.

L'auteur s'est servi, pour quelques parties du présent travail, de l'ouvrage Franz BoJcôczi II, ein histoiHsches Charakterbild (2* édit., 0. Wigand, Leipzig, 1861) que publia son père pendant son exil.

LA FAMILLE RÂKÔGZI

Elle avait duré moins de deux heures, la sanglante bataille de Zenta, livrée le soir du 11 septembre 1697^ au sultan Mustapha, par le petit abbé dédaigné de Louis XIV, apprécié par Léopold I®'. Elle fut d'une importance capitale pour les luttes que la Croix et le Croissant se livraient, depuis un siècle et demi, sur le sol de la Hongrie. Le prince Eugène de Savoie avait engagé cette bataille contre la volonté du Conseil supérieur et il faillit être traduit devant un conseil de guerre ; cependant ce fut cette victoire qui couronna la glorieuse conquête^ entreprise par Charles

2 FRANÇOIS RÀKÔGZI II

de Lorraine, marquée par la reprise de Buda et par l'ébranlement de la puissance ottomane.

Les Turcs avaient compris que, pour eux, cette bataille allait être décisive, aussi leur défense futelle énergique et désespérée autant que Tattaque avait été vigtfir^use euîrcésistîble. La défaite fut complète, Us *n'en^ avaient jfi[s •subi de plus désastreuse /tb^*&r**CèlFe^ iinâi^des** par Jean Hunyady ; Teffet moral qu'elle produisit fut immense. Depuis dix ans, les Turcs n'avaient eu que des insuccès à enregistrer, aussi leur confiance en leurs forces, en leur puissance, commençait-elle à faiblir, le désastre de Zenta l'anéantit ; ils se rendirent compte que la continuation de la guerre était impossible. L'Autriche, quoique victorieuse^ n'en désirait pas moins la paix, car elle pensait que si le traité de Ryswick avait mis fin à la guerre avec Louis XIV, ce n'était qu'un armistice, plus ou moins prolongé, auquel la mort du roi d'Espagne viendrait bientôt mettre un terme.

L'année suivante, la campagne fut reprise, de part et d'autre, mais sans énergie, presque par habitude ; aussi lorsque les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande proposèrent leur intervention pour amener les belligérants à conclure la paix, écartèrent-ils le seul obstacle qui s'y oppo-

LA FAMILLE RAkÔGZI ^

sait : l'orgueil des deux parties dont aucune ne voulait faire le premier pas. Ainsi fut signée, le 26 janvier 1699, et ratifiée le 16 février de la même année, la paix de Karlovitz * par laquelle les Turcs renonçaient à une partie des territoires qu'ils avaient occupés en Hongrie.

Ce succès ne fut pas le seul que rAutriche eut à considérer. Le Turc, dans sa défaite, entraîna son protégé Émeric Thôkôly, prince élu de Hongrie et de Transylvanie, qui pendant vingt années avait causé au gouvernement autrichien plus d'une difficulté et en eût causé plus encore si son protecteur eût toujours suivi ses conseils. Par le traité de Karlovitz, Émeric Thôkôly était banni du territoire hongrois et contraint de résider en Bythinie^ ce qui mettait fin à sa carrière agitée. Ce résultat était pour l'Autriche d'une importance plus grande peut-être que la défaite et l'humiliation des Turcs.

Les rapports de Thôkôly avec les Ottomans n'avaient pas été une conséquence de son appréciation personnelle ou de ses inclinations, il n'avait fait là que suivre l'exemple de ses prédécesseurs *.

1. £n hongrois, Rarlôcza, Tauteur conserve le nom de KarloTJtz sous lequel ce traité est connu.

2, Dans son c Discours contenant les raisons que les Hongrois ont de prendre les armes contre TEmpereur », ThOkOly

4 FRANÇOIS RAkÔGZI II

Le pays^ autrefois si puissant, dont les frontières, sous Louis le Grand et sous Màtyds Corvin, s'étendaient de la mer Baltique à la mer Adriatique età la mer Noire^ ne se sentait plus, depuis la fatale bataille de Mohàcs, la force de défendre seul son indépendance. Enserrée entre deux grands États dont riraportance au xvi* et au xvii* siècle ne faisait qu'augmenter, la Hongrie, affaiblie par des guerres extérieures et par des dissensions intérieures, ne pouvait que choisir entre ses deux voisins, elle n'avait pas le pouvoir de les repousser tous deux. Déjà, à la Diète de 1528, les valeureux combattants avaient dû faire Thumiliant aveu que, malgré tous leurs efforts, ils ne pourraient pas repousser les Turcs sans secours étranger; de même plus tard, dans leurs luttes contre l'Autriche, ils ne purent se passer du secours abhorré *.

dit : On nous accuse d'avoir imploré la protection des Turcs, mais nous n'ayons rien fait qui n'ait été pratiqué dans tous les siècles. On voit dans Thistoire sainte que le peuple de Dieu a joint ses armes à. celles de plusieurs princes idolâtres. Les Autrichiens et les rois d'Espagne de cette même maison qui affectent le nom de Catholiques, ont souvent traité des alliances avec ces mêmes Infidèles.

1. L'on nous a fait un crime de ce que dans les guerres précédentes, nous fûmes obligés, pour nous délivrer de la t3rrannie des Allemands, d'appeler les Turcs à notre secours. Mais qu'avons-nous fait que les Princes de la Maison d'Autriche n'eussent fait avant nous ? Pour peu que Ton soit versé dans Thistoire de Hongrie, Ton n'ignore pas que Ferdinand 1*^ n'ait imploré le secours des Infidèles pour conquérir, s'il luy avoit

LA FAMILLE RAKÔGZl 5^

La nation magyare, cédant à un sentiment de reconnaissance et peut-être aussi à una pression du pouvoir, consentit, après la reprise de Buda, aux Turcs, et sur la demande du roi, à lui abandonner deux droits fondamentaux pour le maintien desquels elle avait jusqu'alors lutté avec une inlassable énergie. A la Diète de Presbourg^ en 1687, elle avait d'abord consenti à renoncer à l'élection du roi, droit exercé par elle sans interruption depuis l'élection du premier roi hongrois, saint Etienne^ ; ce droit, légalement aboli, la couronne de Hongrie devenait héréditaire dans la maison de Habsbourg. De plus, en

été possible, la Hongrie... {Histoire du prince Ragotzi^ Paris, M DCC Vil.)

L'esprit politique s'était substitué au pieux enthousiasme des Croisades ; les intérêts du commerce avaient affaibli les antipathies religieuses. (Gapefîgue : Louis XIV,)

La « laïcisation » de la politique internationale semble, depuis deux cent cinquante ans, un fait accompli. L'alliance de François !•' avec le Grand Turc, puis l'action parallèle du eardinal de Richelieu et du luthérien Gustave-Adolphe en marquèrent le début ; la paix de Westphalie en fut le couronnement... Entre la Croix et le Croissant, François 1" avait passé contrat. (6. Goyau : Vieille France^ Jeune Allemagne.)

i. Stanislas Leczinsky, dans La Voix libre du Citoyen (!»• édit. M DCC XLIX], écrit à propos de la Pologne : Certainement nous devons estimer plus que nous ne faisons cette précieuse prérogative de notre liberté qui nous rend les électeurs de nos rois et qui d'électeurs peut nous rendre rois nousmêmes. L'exemple des autres peuples qui ont perdu un privilège si flatteur, doit nous le faire ménager avec un soin extrême, afin qu'en voulant faire un nouveau roi, nous ne perdions pas un ancien Royaume.

âupprimant l'article xxxi de la Bulle d'Or, octroyée en 1222, par André II, qui donnait aux nobles, individuellement et collectivement, le droit de prendre les armes pour combattre le roi s'il violait la Constitution, le pays perdait une de ses prérogatives qui assuraient le respect de la Constitution. Par la renonciation à ces deux droits primordiaux, la nation écartait l'obstacle le plus important qui s'était toujours opposé à l'affermissement et à la consolidation du pouvoir de rAutriclie, en Hongrie. L'empereur, profitant des concessions accordées, décida de faire bientôt couronner son fils Joseph, alors âgé de neuf ans qui, pour la cérémonie, revêtit le costume national hongrois ^ Encouragé ou enhardi par ces concessions, Léopold P"^ y trouva une justification à de nouvelles exigences que les succès remportés sur les Ottomans lui semblaient justifier. Ces exigences ne tendaient à rien moins qu'à la réalisation du désir, transmis de père en fils, depuis Ferdinand P' : fondre l'État hongrois indépendant, dans les États héréditaires allemands, et changer son régime constitutionnel en un régime absolu.

1. L^JELTchiduc fut couronné le 9 décembre 1689, par George Széchenyi, archevêque d'Esztergom, qui était alors &gé de 91 ans. Il était assisté par le palatin, Paul Esterhàzy.

LA FAMILLE RÀKÔGZI 7

Â. cet effety un certain nombre de magnats, de prélats, de nobles, de représentants des comitats farent convoqués à Vienne ; le prélat Léopold Kollonics et le palatin Paul Esterhdzy avaient laissé entendre à la cour que ses propositions seraient acceptées, mais leur loyalisme les avait induits en erreur et, quand on annonça aux représentants hongrois que l'empereur, pour développer la prospérité de l'empire, allait introduire en Hongrie la Constitution des États héréditaires allemands, puis supprimer certains privilèges de la noblesse, remplacer par un impôt régulier les « subsides » consentis exceptionnellement par la noblesse, la surprise et la consternation des assistants furent grandes, un silence désapprobateur fut leur seule réponse. Ils s'attendaient bien à quelques nouvelles exigences, ils étaient peutêtre même prêts à y souscrire, mais ils n'étaient pas disposés et ils ne pouvaient pas laisser changer radicalement, ou plutôt laisser supprimer, la Constitution nationale.

Loyalisme ou crainte, la haute assemblée, qui n'exprimait pas sa désapprobation, eût permis de prendre son silence pour un acquiescement si l'archevêque de Ealocsa, Paul Széchenyi, n'eût mis fin à cette pénible situation.

8 FRANÇOIS RÀKÔGZI H

Patriote ardent, orateur éloquent» politique profond, Paul Széchenyi fut en cette occasion le véritable représentant de la Hongrie, il sut faire comprendre au souverain, non-seulement inopportunité, mais aussi le danger de ses projets dont Tezécution provoquerait un soulèvement. Il fit reconnaître que les questions intéressant la Hongrie ne pouvaient être discutées dans une assemblée siégeant à Vienne, il obtint un délai et les représentants se séparèrent.

Quelques années auparavant une contribution de 2 millions de florins avait été imposée à la Hongrie, les comitats protestèrent, dénonçant rillégalité de cette mesure, la noblesse se joignit à eux, mais en vain. En 1698, après que la paix eut été signée avec Louis XIV et qu'elle fut sur le point de Têtre avec la Porte, le gouvernement autrichien se sentit plus fort et se montra plus exigeant à l'égard de la Hongrie ; la contribution fut élevée de â à 4 millions. Pour justifier ces mesures illégales et contraires aux coutumes, le gouvernement alléguait les services rendus à la Hongrie en la délivrant des Turcs.

L'Autriche oubliait que la libération du territoire hongrois n'était pas due à ses seuls efforts, et que c'étaient des généraux autrichiens qui

LA FAMILLE RAKÔGZI 9

avaient perdu les places les plus importantes, que les bé\nies et les oppressions de la cour de Vienne avaient été les seules causes ayant jeté les Magyars dans les bras des Turcs, leurs ennemis *.

Elle oubliait encore qu'aux ducs de Croy*, de Yaudémont, qui étaient allés, avec une foule de seigneurs français, offrir le concours de leurs bras à l'empereur et à leurs vaillants émules, les chefs magyars Esterhézy, Batthyàni, Nàdasdy, Pélffy, revenait en majeure partie la gloire de ces mémorables combats '.

Elle oubliait aussi que tout le mouvement avait été provoqué par Tintervention du pape Innocent XI voyant, dans les progrès des Turcs, en Europe, un danger de plus en plus menaçant qui allait s'abattre sur la chrétienté. Délivrer la Hongrie du joug ottoman, telle était la mission du pape Innocent XI ^ ; il avait prêché une nouvelle Croisade et il avait été entendu.

Les Turcs qui, depuis un siècle et demi, occupaient le territoire hongrois en furent repoussés et la Hongrie qui, pendant ce temps, avait été, se-

Page 1