Lavisse et Rambaud : Histoire générale
Rozsnyô pour délibérer avec eux des dangers que présentait la proposition du roi de France ; en rompant tous les rapports avec la maison d'Autriche, on s'exposait, si elle était victorieuse, à la voir traiter, avec une apparence de légalité, la Hongrie en province conquise. Cette objection ne fit aucune impression sur les sénateurs, la façon dont rAutriche avait jusqu'alors traité la Constitution hongroise ne pouvait plus rien laisser à craindre, et un pas de plus dans la voie révolutionnaire ne semblait pas à redouter; au contraire, en avançant, on croyait pouvori s'assurer le concours des puissances étrangères qui se déclareraient ouvertement pour la Hongrie.
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Les membres de la Diète furent donc convoqués pour le 16 mai 1707 à Ônod, ville située au confluent du Sajo et de la Hernâd ; le but de la réunion, la déclaration de l'indépendance de la Hongrie, était connu des sénateurs, non des autres membres de l'assemblée.
La noblesse qui n'avait pas, au début, pris part au soulèvement de Râkéczi lui resta fidèle tant que durèrent les négociations pour la paix dont elle pouvait espérer une terminaison rapide de la lutte, avec la consécration de tous ses droits et privilèges, plus l'amnistie générale pour tous le& actes révolutionnaires. Mais avec la rupture des-
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pourparlers de Nagy-Szombat, cet espoir disparaissait^ pour ne laisser place qu'à l'alternative : de l'Autriche ne voulant pas abdiquer son droit sur la Hongrie et faisant une guerre acharnée, sans fin, ou d'un écrasement rapide, entraînant comme conséquence les emprisonnements, les exécutions, les confiscations, comme on l'avait vu au cours des quarante dernières années. La perspective de réchafaud paralysait le courage, troublait la vue de la noblesse, qui commençait à douter du succès, à craindre autant la victoire que la défaite, à vouloir reculer plutôt qu'avancer, à désirer la paix à tout prix.
Une imprudence de Râkôczi, conséquence de sa confiance ou de son manque de fermeté, contribua au développement de ce sentiment. Non seulement, il avait laissé, tant qu'avaient duré les conférences pour la paix, les commissaires impériaux circuler librement dans le pays, et communiquer avec les chefs du mouvement, mais quand les pourparlers eurent pris fin, il n'obligea pas les commissaires à se retirer. Deux d'entre eux. Visa et Okolicsdny, actifs et intrigants, connaissant tous les points faibles des Mécontents, surent, dans leurs continuelles allées et venues entre les deux partis et par leurs agissements.
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exploiter leurs sentiments, leur inspirer la crainte de la répression qui les attendaient à la fin d'une lutte malheureuse^ tandis que leur soumission leur vaudrait « la grâce et la bienveillance » de l'empereur, prêt à tout pardonner aux repentants. Ils déclaraient que l'empereur était disposé à consentir à toutes les revendications de la nation, à conclure une paix honorable qui serait signée depuis longtemps si Rdkôczi, Bercsényi et les autres chefs ne s'y opposaient pour des « raisons personnelles ».
La crue de quelques rivières ayant rendu les routes impraticables, les députés ne purent arriver à temps à Ônod et l'ouverture de la Diète n'eut lieu que le 30 mai, dans la plaine de Kôrôm ; les magnats, les membres du clergé étaient nombreux, de même les représentants des comitats. Réunis sous la tente, les députés entendirent le discours inauguralde l'évèque d'Ëger qui remercia Rdkôczi de son dévoûment à la cause de la liberté de la patrie et termina par les paroles du vieillard Siméon : Nunc dimittis servum tuum^ Domine^ secundum verèum tuum inpace. Avait-il un pressentiment que dans cette assemblée, pourlaquelle il avait invoqué les lumières du Saint-Esprit, allait se passer un fait à jamais regrettable ?
A la réunion du l^'^ juin^ Râkéczi fit lire ua .mémoire sur les causes de Tinsuccès des confé- ^rences de Nagy-Szombat, puis il exposa la situa* tion financière qui avait empiré et demanda aux: députés de subvenir aux frais d'entretien de l'armée. Cette proposition ne souleva pas d'en- ^thousiasme, et le 10 juin^ elle n'était pas encore «résolue. La majorité attribuait la situation financière au manque d'énergie dans Tapplication des mesures prescrites précédemment^ mais certains -comitats s'opposèrent à la frappe de la monnaie de cuivre et au cours forcé. Irrité par l'opposition •qu'il sentait sourdre dans l'assemblée, Ràkôczi déclara ennemis de la Confédération et de la patrie ceux qui voulaient s'opposer aux réformes, et pour montrer qu'au sein même de la Confédération^ on avait combiné des projets d'opposition , il montra un document que les délégués du -comitat de Turôcz avaient répandu dans les comitats environnants; on y dépeignait les maux de la guerre, on exagérait les excès commis par les généraux et les soldats de Râkôczi et Ton engageait les habitants à cesser une lutte qui ne se poursuivait qu'au profit de quelques chefs.- Ce document était l'œuvre de Christophe Okolicsàny •qui ayant des parents et des amis dans le comitat de
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Turécz, le plus petit de la Confédération^ les avait amenés à partager ses vues.
Ràkôczi était clairement désigné dans cette pièce et les protestations de dévoûment, reçues de quelques comitats qui avaient refusé de s'y associer^ auraient pu lever ses derniers doutes ; déjà irrité de ce qui s'était passé en Transylvanie, le chef des confédérés se sentit blessé par ces insinuations calomnieuses et il adressa d'amers reproches aux députés de Turécz, Melchior Rakovszky et Christophe Okolicsàny. Il termina son discours en demandant satisfaction de cette accusation imméritée. Un morne silence accueillit ses paroles, il l'interpréta comme une approbation de l'acte du comitat de Turôcz et il reprit la parole pour reprocher l'ingratitude avec laquelle on récompensait les sacrifices qu'il avait faits à sa patrie. Et pour bien montrer qu'aucun mobile intéressé ne le guidait, il déclara renoncer à la dignité de prince et il se disposait à quitter la réunion quand ses amis se précipitèrent vers lui pour le retenir et l'obliger à reprendre sa place.
L'assemblée était devenue houleuse, les députés s'agitaient, l'un d'eux s'écria que mieux valait faire périr un calomniateur que de priver le pays du prince. A peine ces paroles étaient^elles.pro-
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noncées que Bercsényi tirant son sabre frappait Rakovszky, Kârolyi suivit son exemple, d'autres les imitèrent et bientôt Rakovszky succomba; Okolicsiny fut blessé et parvint à s'enfuir. Â la vue de cette scène, Râkôczi se calma et demanda que l'on n'inquiétât pas les députés de Turôcz^ mais Bercsényi voulait une satisfaction légale et obtint qu'Okolicsâny passât en jugement ; il fut condamné à mort. De plus, le comitat de Turôcz fut supprimé et son territoire partagé entre les comitats voisins ; le sceau de Turécz fut immédiatement brisé et son étendard, déchiré sur le corps de Rakovszky.
L'assemblée ne fit plus d'opposition
Dans la séance du 14 juin, la déchéance de la maison de Habsbourg fut prononcée. Â l'unanimité, l'assemblée proclama l'indépendance de la Hongrie ; l'élection d'un nouveau roi fut remise à la prochaine Diète.
La vérité et le droit étaient, sans aucun doute, du côté des Mécontents, seulement la guerre est, non pas toujours une question de droit, mais de pouvoir, et quand le mouvement national eut perdu la perspective de faire triompher le droit, il dut recourir aux moyens employés par le pouvoir.
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L'interrègne établi par le vote de la Diète montrait que la voie du retour vers la maison d'Autriche n'était pas irrémédiablement fermée, mais elle montrait aussi que les promoteurs commençaient à perdre la fermeté de leurs convictions et à douter du succès de leur entreprise. Il était facile de voir que les députés surpris et intimidés, qui avaient voté l'indépendance, ne se transformeraient pas instantanément en guerriers courageux, en héros, mais qu'au contraire, dès qu'ils seraient soustraits au milieu ambiant, dès qu'ils auraient échappé à l'influence des paroles qui avaient exalté leur patriotisme, ils retomberaient dans leurs anciennes craintes. Us se savaient désormais plus coupables envers l'Autriche et avaient plus à craindre d^une issue malheureuse de la lutte, il était donc naturel que, ne croyant plus à la victoire nationale, ils songeassent davantage à leur propre sécurilé. Ces hésitants se recrutaient parmi les membres de la noblesse, qui, au début, avaient été d'une neutralité peu bienveillante à l'égard du soulèvement de Rdkôczi et ne s'en était rapprochée que pour donner une direction à ces
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masses populaires qu'elle redoutait, et seulement lorsque la victoire lui avait paru assez assurée pour ne plus laisser craindre les représailles.
L'extension rapide du mouvement populaire, le plus important et le plus général qui se fût encore produit^ avait permis à la noblesse de croire que, cette fois, TAutriche se montrerait plus généreuse et que, pour éteindre le feu, elle ferait droit aux légitimes revendications de la Hongrie. L'empressement, l'insistance même que mit l'Autriche, dès 1703, à proposer la paix, le zèle avec lequel elle sembla y persévérer les années suivantes, permettaient d'espérer que Ton pourrait, sans lutte sanglante, arriver à un résultat avantageux.
Mais depuis la rupture des négociations, depuis que la solution du différend entre la nation et TAutriche était remise à la décision des armes, et surtout depuis que la déclaration d'Ônod avait rendu la réconciliation entre la nation hongroise et la maison de Habsbourg impossible, le plus optimiste comme le plus pessimiste ne pouvaient plus se faire illusion, c'était une lutte à outrance, il fallait être prêt à vaincre ou à mourir. Beaucoup doutaient de la victoire, plus encore n'étaient pas disposés à mourir. Que leur restait-il à
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faire ? sinon déposer les armes, et, plus ou moins secrètement, se disposer à recevoir la grâce du vainqueur supposé ?
« Pour couper les ponts derrière soi, pour anéantir tous les moyens de retour, pour voir, non le nombre des ennemis, mais seulement le but poursuivi, pour y tendre, sans jamais regarder en arrière, pour l'atteindre victorieux ou y tomber vaincu, en renonçant à l'espérance en même temps qu^à la vie, il faut un idéal, il faut lutter pour un principe élevé, pur de tout alliage, exempt de tout intérêt. Mais quand d'autres mobiles troublent la source pure de l'enthousiasme, quand la bravoure n'est que de Taudace, quand, sous le patriotisme, se cache le démon de l'égoïsme, quand on lutte, non pour l'intérêt général, mais pour des prérogatives personnelles, la bataille devient un jeu, le combattant, un spéculateur qui pèse avec autant de sang-froid que de parcimonie les chances de gain ou de perte. Et ce fut l'égoïsme, l'ambition de quelques-uns qui donnèrent le coup de grâce à ce mouvement national qui avait été si beau, si généreux, si plein d'élan. Cet élan, le peuple ne l'avait pas perdu encore, après six années de luttes dont le poids retombait en grande partie sur lui. Il avait peu de droits à défendre,
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pas de privilèges à maintenir, peu de biens à protéger, pas de noms à faire briller, il se battait pour la liberté, pour la patrie, par devoir, par amour. »
Rdkôczi avait d'autres raisons de combattre, mais chez lui aussi, le désintéressement et l'amour delà liberté étaient incontestables, les faits l'avaient prouvé. Et à ce moment, où l'étoile de la Hongrie semblait être sur son déclin, où le mouvement national courait à une fin lamentable et où son chef n'avait plus en perspective que Texil ou la mort, à cet instant encore, Ràkôczi ne voulut pas renoncer à ses sentiments pour la liberté, ni être infidèle à sa patrie, il refusa une couronne.
Le trône de Pologne lui était ofiert pour la seconde fois, non plus par Charles XII, mais par son ennemi, le czar, Pierre le Grand qui, ayant détrôné Stanislas Leczinsky et ne voulant pas rétablir Auguste II, proposait à Ràkôczi le trône dont il croyait pouvoir disposer. Avec le consentement des Grands du royaume, le czar envoya son secrétaire particulier, Corbé, pour offrir la couronne de Pologne à Ràkôczi, comme au plus digne. « Je tâchai de détourner cette proposition « en lui donnant des réponses ambiguës; mais il (c me dénonça que si je refusais, ce choix pour-
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ce rait tomber sur le prince Eugène de Savoie, en « sorte qu'il avait ordre de médire que mon refus <c pourrait être de cette manière préjudiciable aux « affaires de Hongrie, au lieu que mon acceptait tion me procurerait Talliance de son maître, qui « ne demandait pas mieux que de s'allier avec le a roi de France ^ »
Dans ces conditions, il y allait de l'intérêt de la cause hongroise ; par devoir patriotique, Rdkôczi se résigna à ne pas repousser catégoriquement la proposition du czar; il remercia Pierre le Grand, mais déclara en même temps que la Pologne étant un Etat libre et, .lui-même combattant pour la liberté de son pays, il ne pouvait admettre que la liberté d'une autre nation fût restreinte à son profit ; il priait donc le czar de ne pas faire connaître son projet tant que les Polonais, jaloux de leurs droits électoraux, n'auraient pas manifesté leur volonté.
L'autocrate du Nord, qui ne connaissait d'autre loi que sa volonté, d'autre limite que l'impossible, admit pourtant la valeur des scrupules de Ràkôczi et promit d'obtenir son élection. Pendant ce temps, Râkôczi, envoyait son secrétaire, Paul Rdday, à