TESTAMENT DE FRANÇOIS RÂKÔCZI
fait miséricorde, tous ne sçauriez avoir une ambition ni plus utile ni plus digne de vous, que de souhaiter de la revoir avec moy, si Dieu veut que je vous précède aussi, comme le cours de la nature me le persuade. Dieu vous donne une foy ferme, pour ne souhaiter rien plus ardemment que ce bonheur, et une charité fervente pour vous y conduire. Les souhaits que vous' pourriez avoir naturelement de voir votre père dans ce monde, vous pourroient tromper. Mes Ghers Enfans, en vous exposant à mil dangers, mais ceux que vous formerez de me voir devant Dieu, sont conformes à sa S^' volonté et à la un pour laquelle il vous a donné Tetre. Considérez souvent les œuvres de sa miséricorde sur vous, vous verrez ses merveilles; vous pourrez un jour lire celles qu'il a faites avec moy^ dans mes propres écrits, et vous seriez bien malheureux si vous ne Taimiez pas. Oubliez, Mes bien aimez Enfans, toutes les qualitezque la naissance vous a donnée, pour ne vous souvenir que de celle de chrétiens et d^enfans de Dieu, car la mort vous privera un jour de tous les autres avantages hors de celuy cy, lequel personne ne peut vous ravir que votre propre conduite, si vous vous éloigniez des maximes de notre S** religion. Use peut fort bien qu'il y aura des hommes dans le lieu où vous êtes, qui vous inspireront de la honte de ce que je suis votre père, renoncez à moy, je vous le permets, pourveu que vous ne vous glorifiez que de votre père céleste qui vous a engendrez d'une manière beaucoup plus excellente, que je n'ay fait par la chair : dites et créiez que vous devez tout à luy et rien à moy : et vous aurez raison; car il sera toujours vray que ce que vous me devez, vous ne me le devei qu'à cause qu'il vous a ordonné; de me le rendre pour Tamour de luy. Ne vous plaignez pas de votre sort, mais supportez-le avec patience, et avec résignation à la volonté de votre père céleste. Méditez souvent la prière que Jésus- Ghristy son fils, notre frère aîné, nous a laissée : vous yerrez combien il est indigne d'un chrétien de dire à Dieu,
notre père qui êtes au ciel, que votre nom soit sanctifié, que votre volonté soit faite, et&, et en même temps de murmurer ou n'être pas content de la manière dont il dispose de luy sur la terre. Je laisse à Dieu sans reserve le destin de votre sort, comme je fais du mien, consultez le souvent, dans un détachement entier des désirs vains et frivoles, des richesses, des grandeurs, et des Principautés mondaines ; sur le choix de votre état, autant qu'il dépend de vous : il vous enseignera ce qu'il voudra de vous ; et en quel état qu'il vous appelle, aimez le parce que Dieu vous y aura placez, suivez le devoir de ce même état, avec simplicité, et avec fidélité. Voicy, Mes Ghers Enfans, les premières et peut être les dernières paroles de votre père, votre mère a cessé de vous parler, mais espérez qu'elle parle pour vous. J'ay choisi la langue françoise pour vous écrire, car je m'imagine que vous la sçavez mieux que la latine, et que peut être vous êtes aussi peu exercez dans la langue hongroise, que je le suis dans l'allemande. Je prieray Dieu qu'il vous donne son esprit pour vous faire comprendre ce que j'ay écrit dans ces reflexions, ensuite de la suggestion du sien : qu'il vous fasse aimer ces mêmes veritez^ et qu'il vous donne des forces pour les pratiquer, afin qu'uni avec vous en esprit et en vérité, nous commencions à l'adorer ainsi dans ce monde, et que nous ne finissions jamais de Taimer et de le louer. C'est ce que vous souhaite, Mes Ghers Enfans, votre bon père, et, en vous donnant sa bénédiction paternelle, il vous embrasse avec tendresse.
Sur les borda de la Propontide^ à Rodosto^ 1793.
François Pringb.