Cœpimus et lapidem pingere. (Liv. XXXIII, ch. i
muscles, quelle merveilleuse création du génie : c'est TAchille enfant luttant contre les lions du bas-relief de Terwueren, mais un Achille moderne et français; sur des pensers nouveaux Rude fait, selon le précepte de Chénier, de la sculpture antique, ou plutôt il personnifie cette chose belle entre toutes et éternellement captivante, le courage de l'enfant, la valeur qui n'attend pas, selon le mot de Corneille, le nombre des années.
On regrette la page malheureuse que David d'Angers a écrite sur le chef-d'œuvre de Rude, mais, par un contresens singulier sur lequel Fauteur ne comptait pas, on y trouve de nouveaux motifs d'admirer son rival. David avait traité le môme sujet dans un bas-relief de la porte d'Aix, à Marseille: c'est donc un plaidoyer j?ro domo, mais qui ne tourne pas à son avantage. Relevons donc ses critiques une à une, sans crainte d'affaiblir notre admiration pour une œuvre désormais consacrée : « La passion qui grimace aux heures les plus solennelles est ridicule. La laideur n'entraîne pas, et le visage de la Liberté tel que Rude l'a rendu est hideux. » ^ David oublie que la Liberté n'est pas une comtesse du noble faubourg Saint-Germain. Soutenir qu'elle n'entraîne pas, c'est nier l'évidence, s'inscrire en faux contre le sentiment universel, se montrer plus classique que le sévère Boileau qui convenait que Tart même apprend à franchir les limites de l'art. Michelet a écrit: « Ni Rude, ni David n'a osé être assez grossier, assez peuple, pour inaugurer la sculpture des colosses au grand jour. » On raconte que lorsque la belle-sœur de Rude, Mme Vanderhaert, posait pour la Marseillaise, le sculpteur lui disait de crier le plus fort possible en répétant toujours : « Plus fort! plus fort ! » Si David eût été juste, il eût admiré le talent de Rude qui sait rendre le cri et éviter la grimace, mais il se renferme dans un parti pris évident et propose, pour remplacer ce cri, « qui agace les nerfs et le fait sourire de pitié », une idée vraiment bien neuve et bien originale : « l'étendard porté à travers l'armée, dit-il, vaut le discours le plus énergique de la Patrie ». Il semble, à la description languissante qu'il en donne, qu'il n'ait jamais vu le Départ : « Un groupe de vieillards s'apprête au combat, un jeune homme va partager leurs périls, une figure ailée plane sur eux et, selon la pensée de l'auteur, elle chante la Marseillaise. »
1. David d'Angers, sa vie, son œuvre et ses contemporains, pa.r Henry Jouin ; Paris, 1878. T. II, p. 3o8.
Belle définition vraiment ! une figure ailée qui chante et qui grimace ! David ne manque pas de dire que « des personnages armés comme des Gaulois sont un contresens » ; il se garde bien de faire un effort d'esprit pour saisir les intentions et l'idée profonde de Rude, qui veut rendre non un épisode historique, si grandiose qu'il soit, mais l'éternel patriotisme français. David voyait plus juste quand, libre de toute préoccupation de dénigrement, il écrivait avec esprit : « Quel malheur d'être obligé de passer sa vie à tailler des habits et des bottes après avoir étudié le beau et s'en être imprégné le plus possible ! » Voudrait-il par hasard condamner ses émules à tailler des habits et des bottes et se réserver le monopole du nu et le privilège du beau ? Aux soldats du bas-relief de Marseille il ne manque sans doute pas un bouton de guêtre : qu'on passe la revue et qu'on adresse des félicitations aux capitaines d'habillement. Mais voici le comble de l'injustice : « Rude laisserait supposer par la manière dont il a traité son personnage principal que la manifestation patriotique rappelée par lui a tout au plus intéressé quelques Français, tandis que ce mouvement national a soulevé plusieurs millions d'hommes. » Excusez du peu : il est probable que si Rude s'en était douté il en aurait fait figurer un petit million pour le moins dans son bas-relief. L'historien de David constate avec satisfaction que dans le Départ de son idole il y a trente personnages ! Il les a comptés un à un : on ne songe point à compter ceux de Rude; ils sont dix peut-être mais ils paraissent cent mille. Il y a bien des places dans la maison du Seigneur et dans le temple de l'art : David y tient une place d'honneur, mais qu'il eût été bien inspiré de brûler cette page où tous les critiques de l'œuvre de Rude semblent avoir puisé, et de comprendre que deux artistes de génie pouvaient tirer de ce grand sujet deux chefs-d'œuvre profondément différents! David en a pris le côté anecdotique : il nous montre la Patrie en reine imposante et fière ; des femmes qui lui apportent leurs diamants; les enfants qui saisissent leurs armes; l'Histoire qui inscrit leurs noms. Des jeunes gens se passent des fusils et lèvent leurs sabres ; des vieillards amènent leurs enfants ; un vétéran jette un regard résigné sur sa femme qu'il va quitter et qui allaite son nouveau-né tandis qu'un garçon de trois ans agace un petit chien; voici le tambour d'Arcole que sa mère embrasse une dernière fois. Passons des détails et des meilleurs et donnons au lecteur, pour qu'il juge en dernier ressort, la conclusion de M. H. Jouin : « Le sujet n'était guère différent, quant à l'idée, de
celui que Rude a sculpté sur l'Arc de l'Étoile ; mais, sans parler des défauts de goût qui déparent ce groupe remarquable, le bas-relief de la porte d'Aix lui demeure supérieur à tous points de vue. La science de composition, attestée avec tant d'éclat par cette page de granit, place son auteur au premier rang parmi les sculpteurs du siècle. » Je souhaiterais de tout mon cœur que le critique eût raison : la France aurait une double Iliade !