‹ François Rude (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · JESUS CRUCIFIE · texte numérisé non relu

JESUS CRUCIFIE

Fragment du Calvaire de Saint-Viiiccnt-de-Puul. — (Musée du Lonvre.)

mains croisées sur la poitrine ; saint Jean fléchit le genou sur un rocher qui l'exhausse et permet ainsi à son bras droit de verser sur la lete de Jésus, encadrée de longs cheveux, l'onde baptismale. Un troisième personnage, un ange, dont les ailes déployées enveloppent tout le groupe, se tient debout à la droite du Christ. Le mouvement et la pose très simples de saint Jean sont des plus heureux: matériellement cette attitude lui permet de dominer la haute taille du Christ, et moralement elle marque l'humilité de la créature devant son Dieu. Le Christ, jeune et beau, nous offre une expression bien différente de celle du crucifié de Saint-Vincent-de-Paul, amaigri par les fatigues et la souffrance, transfiguré par le sacrifice : d'un côté, l'homme marqué du sceau divin ; de l'autre, le Dieu fait homme. Il suffirait de comparer ces deux œuvres pour se rendre compte de la souplesse du génie de Rude et de la profondeur de la pensée qui guide sa main si sûre d'elle-même et en possession d'une virtuosité qui n'a pas d'égale dans le marbre et dans le bronze.

Le Christ du Calvaire de Saint-Vincent-de-Paul est d^un aspect plus archaïque, plus traditionnel et plus mystique. Avec sa couronne d'épines, ses traits émaciés, son nez fin et allongé, ses yeux d'une profondeur et d'une douceur infinies, il offre quelque ressemblance avec une tête de Christ que l'on peut voir au musée archéologique de Dijon et qui provient peut-être du Calvaire mutilé des Chartreux, dont le Puits de Moïse formait l'incomparable piédestal. Il se peut que Rude ait connu cette tête de Christ et s'en soit inspiré. Il semble avoir attaché à son œuvre une prédilection particulière et bien justifiée, car il fit plus tard (i855) une reproduction en marbre de Paros de la tête et de la moitié du buste du Christ de Saint-Vincent-de-Paul : c'est cette copie qui se trouve aujourd'hui au Louvre et qu'on a reproduite en bronze. Le Calvaire comprend trois personnages : le Christ, la Vierge et saint Jean. Ce qui frappe d'abord dans la Vierge (mal éclairée comme tout le groupe), c'est l'éloquence indéfinissable et tragique de la draperie qui couvre la tête, et presque le visage. Il semble que le sculpteur se soit souvenu du tableau de Timante, et que, désespérant de réussir à exprimer la profondeur douloureuse du désespoir maternel, il ait à demi voilé les yeux et la face de la mère du Sauveur. Quant à saint Jean, sa douleur n'est pas résignée, mais exaltée et presque révoltée. La physionomie a quelque chose de farouche et d'égaré ; sa vaste chevelure s'enfle et prend un aspect terrible ; il semble reprocher à Dieu d'avoir laissé mourir

ignominieusement son fils. Ce saint Jean qu'on a trouvé « dur et grossier », et dont le désespoir est si violent, a été pris sur le vif; ce n'est pas la tête « commune et repoussante d'un modèle dégradé », comme Thénot qualifie si injustement et par un contresens si évident la tête du Christ, c'est le portrait d'un ami de Rude, Bernard Chazalette, de Nuits, qui venait de mourir en pleine jeunesse et dont le sculpteur avait moulé le masque. Il semble qu'il ait voulu représenter dans ces traits jadis si vivants la révolte de la vie contre la mort, l'éternelle et impuissante protestation de l'humanité contre le tombeau. C'est la poignante traduction de cette désolante question que le poète Lucrèce pose à la nature : a Quare mors immatura vagatur ? y) Adressée à Dieu en face de Dieu lui-même qui expire sur la croix, elle prend un accent plus tragique encore et plus irrémédiablement désespéré : c'est la statue du pessimisme moderne. Douleur toute humaine, dira-t-on, question indiscrète et sacrilège dans la bouche d'un croyant, mais le croyant lui-même ne connaît-il pas à certaines heures les affres du doute et les révoltes du désespoir ? C'est au Christ seul à se résigner pleinement en laissant tomber sur sa poitrine sa tête divine, parce que seul il possède les sereines et invariables certitudes. Le lot de l'humanité sera toujours de « chercher en gémissant », et de s'épouvanter du « silence effrayant des espaces infinis » qu'il interroge anxieusement : Rude l'a sans doute pensé comme Pascal, qui n'était ni un incrédule ni un profane. Le Christ même, selon le récit de l'Évangile, n'a-t-il pas eu son terrible moment de doute humain et d'atroce désespoir? « Mon Dieu! mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? »

GHAPirRE IX

Sujets mytholoi^iqucs. — Rude commeniant une de ses œuvres dans une letire ;i Anatole Devosge. — L'Amour dominateur du inonde (i855). — L'atelier de la rue d'Enfer. — Testament artistique : Hébé jouant avec l'aigle de Jupiter (i855).

Quelle bonne fortune de pouvoir présenter au lecteur, au lieu d'une sèche description, un commentaire éloquent d'une des principales œuvres de Rude, écrit par lui-même ! C'est la première fois que nous l'entendons parler non de son art, mais de son œuvre : on se doute bien qu'il fallait pour que cela arrivât des circonstances particulières. La lettre que nous a conservée M. Maximin Legrand est toute confidentielle; elle est adressée à un ami, Anatole Devosge, le fils de son premier maître ; Rude lui explique l'esquisse qu'il lui envoie et lui demande des conseils. L'œuvre dont il s'agit est l'Amour dominateur du monde : dans l'esquisse il n'y a encore que « des idées », car, dit-il, il n'a pas encore consulté le modèle vivant et « ru la nature ». Il ajoute même qu'il ne sait pas faire une esquisse, modestie que l'on serait très mal fondé à prendre au mot. « Jusqu'à ce que le marbre soit commencé, dit-il, il ny aura rien de définitif dans ma composition. » Il a lu tous les poètes antiques qui ont dépeint l'Amour et surtout les plus autorisés, Homère, Hésiode, mais nous allons voir qu'il entend bien s'inspirer de l'antiquité sans s'astreindre à l'imiter. S'il fallait rattacher à quelque auteur ancien l'idée maîtresse de Rude, ce serait Platon qu'il conviendrait de nommer : V Amour ou un dialogue de Platon traduit en marbre. « Je place, dit Rude, Vesprit au milieu de la matière » ; le dieu qui anime et vivifie tout est le plus ancien et le plus puissant des dieux; c'est le génie des espèces vivantes et particulièrement de l'humanité, car il « préside au rapprochement des sexes et féconde toute la nature ». Est-ce que Socrate, s'il eût continué à sculpter et s'il n'eût préféré modeler les âmes, aurait pu choisir un sujet plus profondément philosophique ? l'idée maîtresse une fois déterminée avec toute la précision que comporte un sujet à la fois très symbolique et très individuel, les détails se présenteront d'eux-mêmes avec d'autant plus d'abondance que le sculpteur aura plus de lecture et plus de fécondité d'esprit : <i Je compte figurer Veau tout autour de la terre; les

FRAiNÇOIS RUDE cp

oiseaux représenteront Vair ; le feu sera le flambeau. Je tâcherai de décorer^ sans prétention ni confusion^ la terre et Veau : des poissons^ des coquillages pour celle-ci; sur le promontoire., des fleurs^ de petits reptiles, enfants de la terre. » Ainsi se trouveront rappelés aux yeux et à Pesprit du spectateur les quatre éléments fécondés, la vie universelle, la force intime, inépuisable, qui anime tous les êtres. Remarquons que ce panthéisme vital rendu sensible par des symboles empruntés à la mythologie. Rude avait pu en puiser l'idée fondamentale chez les stoïciens qu'il lisait avec passion. Dans un pareil sujet « la stérilité serait un nonsens » ; aussi les idées se multiplient-elles sous sa plume ; il voudrait trouver un moyen de « mettre le Génie créateur au milieu de toute la création », mais, forcé de simplitier par les règles de l'art, il espère qu'il suffira de montrer la vie circulant dans les quatre éléments. « J'ai une idée qui ni^ est venue depuis; ce serait un grand serpent se mordant la queue ; ce serpent ferait le tour de la plinthe et la décorerait. » La vie en effet n'est pas seulement partout répandue dans l'espace, elle remplit le temps, elle est éternelle et toujours jeune. Et Rude ne recule pas devant les mystères de la métaphysique : il rendra sensible aux yeux l'immensité et l'éternité! « Ce serait finir cet ouvrage^ i\]ouXQ-l-\\., par la représentation de réternité, et l'unité, principe de toute composition, r serait observée. » Si l'on peut dire de beaucoup de métaphysiciens que ce sont des poètes qui ont manqué leur vocation, ne pourra-t-on soutenir avec autant de vérité que toute poésie, tout art poussé à son extrême perfection, enveloppe et révèle une métaphysique et une religion ': Avouons ingénument que nous n'aurions jamais osé, pour notre part, signaler dans V Amour des conceptions si profondes et des intentions si subtiles : on nous eût accusé sans aucun doute de voir les œuvres d'art à travers des préoccupations et des fantômes philosophiques. Mais nous avons fort heureusement les aveux de l'auteur : V Amour est un entretien de Diotime avec Socrate, traduit dans la langue de son art et transposé pour les modernes par un merveilleux artiste.

La merveille la plus étonnante, c'est que vous pouvez ignorer tout cela sans que ce chef-d'œuvre cesse d'être admirable et de produire sur vous, sinon tout son effet, du moins toute son impression esthétique : c'est ainsi que La Fontaine, assez indifférent, je suppose, aux subtilités d'une dialectique à outrance et à la théorie abstruse des idées, adorait néanmoins Platon et l'appelait k le plus grand des amuseurs «. Nou-

(j6 LES ARTISTES CÉLÈBRES

blions pas un aveu qui termine la lettre : Rude se sent impuissant à rendre l'idéal qu'il conçoit, auquel il compare son œuvre qui plaît à tout le monde et ne saurait lui plaire entièrement : « J'aifait^ dit-il, selon les circonstances et ma faible nature. » Qu'a-t-il donc fait? « Quelle est donc en définitive son originalité dans ce genre mythologique, écrit M. Oindriez \ et qu'a-t-il récolté dans ce champ qui paraissait irrévocablement moissonné? il a animé les dieux, les déesses et mis en mouvement tout rOlympe. Mercure s'envole ; Hébë fait ses coquetteries à Jupiter; V Amour est le dieu sautillant, voltigeant, toujours armé, toujours en guerre. » Pour le coup, l'habile critique donnerait à penser qu'il obéit à un parti pris ou qu'il n'a pas médité la lettre que nous venons d'analyser ni étudié de près V Amour dominateur. Qu'a-t-il de commun avec le dieu sautillant et voltigeant que les Boucher, les Watteau, les Fragonard enchainent de guirlandes de roses et posent sur les épaules des belles? Ces banalités et cette friperie mythologique sont à l'antipode de Part sévère de Rude, ennemi juré des fadeurs et des bergeries surannées. Rude, en vérité, se soucie bien de nous donner une leçon de mythologie et de répéter avec les Athéniens et Euripide : « Amour, tyran des hommes et des dieux ! » ou bien après Voltaire : « Qui que tu sois, voici ton maître; — Il l'est, le fut ou le doit être ! » L'Eros des anciens est-il donc si avili qu'un grand grand artiste ne puisse plus emprunter sa belle légende pour symboliser sa pensée ? « Eros, disaient gravement les anciens, fut toujours et il est encore le plus ancien des dieux. » Et Platon, dans le Banquet, par la bouche d'Agathon : « C'est Eros qui donne la paix aux hommes, le calme aux flots de la mer, le silence aux vents, un lit et le sommeil à la douleur... Ses pieds sont délicats, il ne les pose jamais à terre, mais il marche sur la tête des hommes. » Cet éphèbe de Rude, si léger, si gracieux, dont la figure s'illumine d'un sourire moqueur et qui promène sur l'univers, son empire, ou plutôt sa proie, un regard vainqueur et toutpuissant, n'a rien des grâces efféminées et morbides du xviii<= siècle; ce n'est pas un amour joufflu, c'est un amour maigre, mais sa jolie moue dédaigneuse, sa pose assurée, légère, ailée, captivent et enchantent le regard. Son front large et pur enclôt la pensée et la poésie; ses cheveux curieusement bouclés lui font comme une couronne naturelle; les bandelettes sont le signe de sa royauté et c'est par sa grâce robuste, souriante et fascinatrice, qu'il est vraiment le dominateur du monde. Quand on I. Voy. VArt^ y" année, t. II, p. 25 et 121.

songe que c'est le môme ciseau qui a caressé ces membres si fins, ces formes si suaves, ces contours si délicats, ce marbre si visiblement

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