Francʹois Rude
La famille tic Rude et ses premières années. — Impressions d'enfance. — Un bataillon scolaire en 1792 : Royal-Bonbon. — La vocation et L'entrée à V Académie. — François Devosge, le premier maître de Rude. — Ses protecteurs Fremiet et Monnier.
Voulez-vous avoir d'un coup d'oeil une sorte de vision anticipée de toute la carrière artistique de Rude? Arrêtez-vous en face de la Chambre des députés, et regardez le bas-relief qui orne le côté droit de la façade, Prométhée animant les Arts. Sans doute, il serait puéril de prêter à Rude, qui l'a sculpté en 1 83 5 , l'intention d'en faire un résumé symbolique de sa destinée, mais, pour peu que Ton connaisse les détails de sa vie, certains rapprochements s'imposent d'eux-mêmes. Cet enfant qui martèle une cuirasse et, d'un geste si décidé, brandit le marteau comme une arme, n'est-ce pas Rude à l'âge où, petit forgeron, apprenti poêlier, il tirait le soufflet ou battait le fer rouge dans la forge paternelle? Il faudrait n'avoir jamais vu le buste de Rude par Cabet, buste qui décore sa tombe au cimetière Montparnasse, pour n'être pas tenté de le reconnaître dans ce beau vieillard au front puissamment modelé, à la longue barbe de fleuve, couronné de cheveux blancs qui s'échappent de sa calotte de velours; il prend des mesures avec un compas sur un plan déplié devant lui ; c'est un Michel-Ange ou quelque autre grand artiste de la Renaissance; mais il rappelle aussi ce Claux Sluter, « l'ymaigier» des ducs de Bourgogne, ou son grand émule bourguignon, l'auteur du Départ des Volontaires. Est-ce une obsession ? La jeune femme qui joue de la lyre et semble invoquer le dieu des Arts ressemble étonnamment à Sophie Frémiet, la femme de Rude, qui nous a laissé d'elle-même un admirable portrait, aujourd'hui placé au musée de Dijon; comment ne pas se rappeler qu'elle était excellente musicienne et que le vieux sculpteur, quand il
pétrissait la glaise ou modelait la cire, aimait à lui entendre jouer ses airs favoris ? Le Milon de Grotone qui symbolise la sculpture évoque l'image d'une des constantes admirations de Rude, de Pierre Puget, le plus grand de ses ancêtres artistiques de France, et l'artiste dut regretter de ne pouvoir faire entrer Nicolas Poussin dans son cadre trop étroit, car il ne sépara jamais dans son culte passionné autant que raisonné le grand peintre du grand statuaire.
Voilà donc toute sa vie dans ce cadre exigu: ce qu'il rit, ce qu'il aima, ce qu'il admira. Une vie idéale, sans aucun doute, car le modeste ouvrier n'était pas de ceux qui inscrivent furtivement leur nom sous le bouclier de la déesse ; il semblait avoir adopté la devise de Descartes : vivre caché ; seulement, il eut ce rare bonheur de réaliser l'idéal qu'il avait révé. Il était homme à ne s'étonner ni de l'oubli, ni de la gloire. A vrai dire, il n'eut pas à souffrir, malgré bien des déboires, du dédain de ses contemporains, ni à se consoler par le mot orgueilleux : Moi et les Muses, car il eut toujours des admirateurs dignes de lui. Pourtant la renommée vint lentement, et aujourd'hui encore sa gloire est loin d'atteindre son apogée ; si son nom est populaire, il n'est pas moins vrai que son œuvre est peu connu. Faisons brièvement la statistique de ses admirateurs ; la foule choisit d'abord le chef-d'œuvre, et, par une sorte d'instinct et de divination, adopte immédiatement le Départ des Volontaires ; pour elle, Rude sera toujours le sculpteur barbu et trapu, le terrible tailleur de pierre qui a donné à la Marseillaise de l'Arc de triomphe l'essor victorieux, l'aspect surhumain, le cri héroïque : « Aux armes, citoyens! » Pour le Parisien d'instruction moyenne, il est aussi l'auteur du Pêcheur napolitain, du Mercure rattachant ses talonnières, de la Jeanne d'Arc écoutant ses voix, qui ornent aujourd'hui la salle du Louvre à laquelle on a donné, avec tant de raison et de justice, le nom de Rude; ces œuvres ont trop occupé et passionné la critique pour qu'on les ignore. On connaît encore généralement le Maréchal Ney, du carrefour de l'Observatoire, et le Tombeau de Cavaignac, du cimetière Montmartre, mais beaucoup moins le Baptême du Christ, caché dans l'obscurité d'une chapelle latérale de la Madeleine, et le Calvaire de Saint-Vincent-de-Paul. Le Louis XIII enfant serait sans doute aussi populaire que le Henri IV de Bosio, mais il n'a point été reproduit, et il faut aller jusqu'au château de Dampierre pour contempler ce chef-d'œuvre de grâce et d'élégance ; il n'a fait qu'une courte apparition à Paris, lors de l'Exposition d'Alsace-Lorraine.
Seuls les artistes et les critiques d'art connaissent bien les trésors que possède Dijon : YHébé jouant avec l'aigle de Jupiter, le « testament artistique » de Rude ; l'Amour dominateur, égal pour l'exécution et supérieur par la profondeur poétique de la pensée au Petit pêcheur ; enfin, le Napoléon de Fixin, si saisissant dans son isolement. Quant aux œuvres de Belgique, qui représentent douze années fécondes de la vie de Rude, personne en France ne semblait s'en souvenir, avant que la revue VArt, à notre prière, en publiât des reproductions; les éléments eux-mêmes, la flamme et la pluie, semblaient conspirer avec l'ignorance et l'incuriosité pour les rejeter dans un oubli immérité, ou plutôt pour les anéantir.
Tout va changer, tout change déjà. En attendant que cet homme de Plutarque trouve son historien définitif, ce qui pourrait tarder longtemps encore, nous avons à cœur de commencer cette brève étude de sa vie et de son œuvre par un plaidoyer. Dijon vient d'élever une statue à Rude ; ce n'est qu'un commencement, et peut-être même a-t-on commencé par la fin. Il ne faut pas qu'au lendemain des discours officiels de l'inauguration, l'apothéose se termine en fumée derrière la toile. Rien ne sèche si vite qu'une larme, disaient les anciens; rien ne refroidit plus vite l'enthousiasme qu'une statue, car, en la voyant se dresser majestueuse à l'entrée de la ville, on croit trop aisément avoir payé sa dette. Angers a son musée David : Dijon nous doit et se doit à elle-même un musée Rude. L'Athènes bourguignonne, comme on l'appelait au xvie siècle, n'a jamais été ingrate pour son grand sculpteur, et ce n'est point à elle qu'on peut appliquer le triste proverbe : « Nul n'est prophète en son pays. » Les Dijonnais doivent tenir à honneur de se montrer fidèles à leurs propres traditions: en 1847, un conseil municipal bien inspiré décida qu'une somme de 3o,ooo francs serait remise à Rude afin qu'il exécutât pour sa ville natale un groupe de marbre dont on le laissait libre de choisir le sujet et les dimensions. Ce témoignage d'estime alla au cœur de Rude, qui fit avec amour, en songeant à ses compatriotes, le groupe lY H ébé jouant avec Vaigle de Jupiter : « J'avais toujours désiré d'avoir une figure de femme nue à exécuter, disait-il; je veux que celle-ci soit mon testament artistique. » Qu'on se hâte; il faut compléter par de bons moulages la précieuse collection que le musée possède déjà ; il faut aussi rassembler les dessins et les maquettes dispersés et faire appel à la libéralité des possesseurs actuels, appel qui sera — j'ai des raisons pour l'affirmer — entendu et bien accueilli. Que Ton songe à tant d'oeuvres
perdues sans retour ou sérieusement endommagées, comme nous aurons occasion de le dire, ou même qu'on médite simplement ce trait : à l'église Saint-Gervais, à deux pas du Louvre, reléguée au vestiaire, souillée de toiles d'araignées, les doigts brisés par l'éteignoir qu'y appuie un irrévérencieux sacristain, j'ai vu de mes yeux une Vierge immaculée, qui date de l'année même du Mercure, et qu'a remplacée dans la chapelle qui la reçut primitivement une superbe Sainte Philomène du quartier Saint-Sulpice! Ignorance, direz-vous ; nullement. Car le socle porte l'inscription suivante : Vierge immaculée, par François Rude, donnée à l'église Saint-Gervais par la ville de Paris. Le nom de Rude et le sentiment de la reconnaissance auraient dû la sauver de cet affront. Que Rude ait maintenant sa statue, rien de mieux; mais la collection complète de ses œuvres rassemblées au rez-de-chaussée du vieux palais des ducs de Bourgogne, non loin des fameux tombeaux que pas un étranger n'oublie de visiter en passant à Dijon, tout près de cette Ecole des Beaux-Arts dont il est, avec Prud'hon, la gloire la plus éclatante, quel hommage plus digne de lui et quel immense service à rendre aux artistes, aux critiques, à l'art et à son histoire !
Rude est né dans une de ces vieilles rues qui donnent à Dijon un caractère si pittoresque, mais disparaissent peu à peu, rectifiées par le cordeau moderne ou détruites pour cause d'embellissement ou d'assainissement. Etroite, tortueuse, bordée de vieilles maisons aux sculptures délabrées, tantôt les ogives du moyen-âge, tantôt les élégantes fenêtres de la Renaissance, la rue Petite-Poissonnerie , aujourd'hui rue François- Rude, en plein quartier populaire, entre le marché couvert et la principale entrée de la ville, aura bientôt le même sort. Une maison, qui date du siècle dernier, est ornée à sa façade d'un buste de Rude érigé par ses amis: c'est là qu'il naquit le 4 janvier 1784. Là, se trouve un petit café dont le nom, conservé par la tradition, en dit long sur les habitudes du quartier et les rapports de voisinage de ses habitants; on l'appelle le Racontage. Le père du sculpteur, Antoine Rude, était poêlier ; il avait voyagé en Allemagne et en avait rapporté à Dijon la spécialité, comme disent les industriels, des cheminées à la prussienne. Son industrie prospérait, et il s'était fait construire cette maison qui devait être vendue, à sa mort, bien au-dessous de sa valeur. Le « maître poêlier », ainsi qu'on le désigne quelquefois, avait épousé, le 11 mai 1 781, Claudine Bourlier, d'une famille de cultivateurs d'Arc- sur -Tille ; comme témoins du
mariage, notons un chaudronnier, un boucher et un menuisier. De ce mariage naquirent neuf enfants : cinq filles et quatre garçons; François était l'aîné des garçons, Françoise et Catherine étaient ses aînées. Il est difficile de savoir aujourd'hui si le père ou la mère de Rude, ouvriers laborieux, avaient dans l'âme, je ne dis pas les goûts artistiques (la rude besogne journalière ne leur permettait guère de le savoir eux-mêmes), mais un instinct ou un pressentiment de l'art : un balcon de fer forgé, portant en médaillon les initiales A. R. et le millésime 1792, est le seul témoin qui nous reste de l'habileté du forgeron-poêlier. Encore vaut-il mieux noter ce détail que de s'évertuer à prouver, à la manière de Moreau de Tours, que le génie est une névrose : le père de Rude est mort d'une attaque d'apoplexie, c'est à ses yeux un argument en faveur de sa thèse.
Pourtant la théorie de l'hérédité et de l'atavisme est loin d'être en défaut quand il s'agit de Rude ; Bourguignon, il l'est jusqu'aux moelles, ardent et discipliné, ferme dans ses jugements, inébranlable dans ses convictions, aimant avant tout le bon sens, la clarté; peu rêveur, et possédant, pour faire passer son idéal dans la réalité, une puissance de travail qu'aucune tâche n'effraye, qu'aucune difficulté ne déconcerte. Le Bourguignon n'est pas pessimiste ; il accepte joyeusement l'épreuve de la vie parce qu'il se sent la force de dominer le mauvais sort ou de le narguer par son entrain et ses chansons. Nous ne sommes pas seulement dans le pays des esprits robustes et laborieux, de la grande et majestueuse éloquence des Bossuet et des Buffon ; n'oublions pas La Monnoye et Piron, qui ont bien le goût du terroir. Toutes ces qualités de souplesse et de force, de sérieux et'de gaieté, de familiarité et de grandeur, nous en retrouverons la marque dans notre sculpteur ; ailleurs incompatibles, ^ elles s'associent naturellement chez les représentants les plus complets de cette forte race. Le père de Rude les possédait à sa manière, car les qualités d'une race se retrouvent à tous les degrés de la hiérarchie sociale ; intelligent et laborieux ouvrier, cœur ardent et passionné, républicain convaincu ou plutôt révolutionnaire farouche, il était fier de ses mains calleuses, de son tablier de cuir de forgeron, mais aussi de son grade de canonnier à cheval et de son rôle très actif dans toutes les manifestations populaires. Il était sans doute de ceux qui renversèrent la statue de Louis XIV sur la place d'Armes, et peut-être de ceux qui guillotinèrent le pape — en effigie — sur la place du Morimont, car il fut inquiété lors de la réaction de thermidor et contraint de rendre son fusil. Son jeune
io LES ARTISTES CÉLÈBRES
fil s avait déjà si bien profité de ses leçons et de ses exemples qu'il refusa net de rendre le sien, le démonta, et même le cacha si bien qu'il ne put jamais, dans la suite, en rassembler les morceaux. Il est à croire que son père ne le gronda pas bien fort de cet entêtement précoce qui pouvait être dangereux.
C'est donc en pleine effervescence populaire que Rude passa ses premières années. Il grandit au milieu des émeutes, au bruit du canon d'alarmes et du canon qu'il crut souvent entendre gronder à la frontière. Le futur auteur du Départ des Volontaires put voir partir les volontaires de 1792 et reçut, dès le berceau, l'ineffaçable impression de l'éducation la plus républicaine et la plus patriotique qui fut jamais. Tout petit, il prenait part aux manœuvres, très fier de revenir, s'il était trop fatigué, sur le pommeau de la selle paternelle, ou, durement cahoté, sur l'affût d'un canon. Quelle fête pour lui que ce bruit de tambours, ces cris de la foule, cet enthousiasme populaire qui faisait vibrer ses nerfs et bouillonner sa tête! Le dimanche, on le voyait attentif à ces brûlantes improvisations qu'un vrai patriote, un bon citoyen, prédicateur révolutionnaire improvisé, jetait à la foule électrisée du haut de la chaire de Saint-Michel. Rude n'oublia jamais ces vêpres laïques et ses juvéniles transports. Il n'avait que huit ans et ne mesurait pas encore la taille requise quand son père l'enrôla dans un bataillon scolaire du temps, que le peuple avait baptisé le régiment de Royal-Bonbon; en temps de révolution on avance vite et les années comptent double. La fierté paternelle se délectait à le voir en pimpant costume, moitié garde-française, moitié garde nationale, longues guêtres noires, culotte blanche très courte, habit bleu échancré à pans renversés, tricorne sur l'oreille, grand sabre au côté, l'air fier et martial, évoluer sur la scène du théâtre, avec son bataillon, autour du buste de Robespierre ou de Marat, aux cris mille fois répétés de Vive la Nation ! '
Le jeune soldat se prenait fort au sérieux et savait, au besoin, faire respecter son uniforme. Son oncle l'avait un jour emmené à Saint-Seine-
1. Ces détails et beaucoup de ceux qui vont suivre nous ont e'té conservés dans un livre extrêmement précieux qui parut en 1 856 chez Dentu, sans nom d'auteur. 11 est intitulé : Rude, sa vie, ses œuvres, son enseignement. L'auteur, qui a puisé aux sources, qui a connu Rude et interrogé sa famille, nous permet de donner son nom : c'est M. Maximin Legrand. Rude négligeait parfois de signer ses œuvres. « La postérité, disait-il, y mettra mon nom si elle les juge dignes de l'occuper. » Qu'il nous soit permis d'appliquer cette parole trop modeste au livre de M. Legrand: la postérité n'aura garde d'oublier son nom.
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sur-Vingeanne, village situé à neuf lieues de Dijon, et l'enfant avait voulu que son sabre fût du voyage. A l'auberge où ils descendirent, un barbier railleur s'avisa de décocher des plaisanteries à Rude au sujet de ce grand sabre auquel il semblait qu'on l'eût attache'. Indigné, furieux, bien résolu à ne pas laisser insulter Royal-Bonbon en sa personne, le soldat imberbe provoque en duel l'impertinent. On choisit le lieu, on fixe l'heure, on se battra dès l'aube du jour, le sabre est l'arme choisie. Rude, fort de son droit et sûr de son courage, eût dormi comme Condé la veille d'une bataille, mais une inquiétude lui revenait obstinément à l'esprit et le tenait éveillé : son sabre n'était pas aiguisé! Bien avant l'aube, alors que tous dormaient dans l'auberge, il se lève, descend à pas de loup dans la cour où, la veille, il avait avisé une meule ; l'acier grince sur le grès, et grince d'autant plus que la meule n'ayant pas de manivelle il fallait la lancer d'une main, tandis que l'autre appuyait le plat du sabre. A ce bruit particulier et fort insolite à pareille heure, les gens s'éveillent, mettent le nez aux fenêtres, qui s'ouvrent successivement; nouvelles railleries et nouveaux quolibets. On court chercher l'adversaire, mais le lâche refuse de se battre et offre ironiquement des excuses. Pour le coup, Rude n'y tient plus ; exaspéré, hors de lui, il quitte l'auberge, prend ses jambes à son cou, fait d'une traite et sous un soleil brûlant, sans boire ni manger, les neuf lieues qui le séparent de Dijon. C'est déjà l'homme qui, beaucoup plus tard, à la révolution de Février, menacé d'être appréhendé au corps par un agent de police qui a deux fois sa taille, et se permet non seulement de l'arrêter, mais de lui manquer de respect, saisit le géant à bras le corps, le porte prestement au poste voisin, où il le dépose en criant : « Drôle, vous ne savez pas a qui vous parlez ; je suis le sculpteur Rude !» Il y eut toujours chez Rude du soldat et de l'ouvrier ; il aima toujours l'outil et le panache; il lisait avec le même enthousiasme les récits de batailles de l'Iliade et les exploits épiques de Victoires et Conquêtes des Français. Ses appréciations littéraires étaient courtes mais expressives: « Quels hommes! quels hommes! s'écriait-il alors; fumons une bonne pipe! » Puis, l'imagination échauffée, il reprenait l'ebauchoir. Un jour qu'il se promenait, en veston et en pantoufles, dans les rues de Dijon, sa flânerie le conduisit auprès d'un tailleur de pierre qui creusait une auge dans la pierre dure, s'y prenait mal et pestait tantôt contre la pierre, tantôt contre les outils. Rude se permit de lui donner quelques conseils : « Je voudrais vous y voir, bourgeois », dit l'ouvrier très vexé.
Tranquillement, Rude s'empare des outils, fait voler la pierre en éclats avec une vigueur et une adresse qui font ouvrir de grands yeux au tailleur de pierre : « Ma foi, bourgeois, vous êtes mon maître! » s'écrie-t-il émerveillé et sans se douter que les plus illustres tailleurs de marbre de l'Ecole française peuvent en dire autant.
Soldat, forgeron, voilà une existence bien remplie et qui semble peu faite pour diriger l'esprit aux études et à l'art. Ce n'était pas d'ailleurs Antoine Rude qui pouvait deviner et encourager la vocation de son fils : il avait besoin de l'enfant pour la forge ; c'était l'aîné de ses garçons et il se promettait bien d'en faire un bon ouvrier comme lui ; d'ailleurs il avait, en vrai démocrate, des idées peu bienveillantes à l'endroit des artistes et des messieurs; s'il ne les haïssait pas, il s'en méfiait; peut-être était-il hanté par le proverbe : gueux comme un peintre. Lors même qu'il consentit, à force de supplications, à laisser son fils fréquenter Y Académie, il lui fit jurer ses grands dieux que ce n'était pas dans l'intention coupable de faire un artiste. Raille ou blâme qui voudra ce père sensé et prévoyant; il ne veut pas exposer son fils à devenir un déclassé, il fait tout son possible pour le décider à prendre le métier paternel et peut-être, au fond de lui-même, songe-t-il à sa santé qui l'inquiète et à ses filles qui auront besoin d'un aîné qui leur serve de père, quand il viendra à manquer, comme on dit en Bourgogne. Il ne fallait donc rien moins qu'un accident et une sorte de coup d'Etat pour que la vocation de Rude se dessinât et qu'il lui fût permis de la suivre.
Cet accident si heureux pour l'art fut une brûlure au pied produite par la chute d'un morceau de fer rouge. La blessure fut grave, la convalescence longue, et pendant ses loisirs forcés l'enfant, en quête de distractions, se rendit à une distribution des prix de l'Ecole des Beaux-Arts qu'on appelait alors Y Académie. Qu'on ne sait guère quand on prononce ces harangues si souvent banales ou ampoulées, qu'on appelle des discours de distribution de prix, quelle influence peut avoir une idée, une simple phrase sur une âme neuve et enthousiaste! Il est vrai qu'à cette époque les âmes étaient montées à un fier diapason et ces grands mots de gloire et de patrie, d'art et de génie, qui nous semblent sonner si creux dans certaines déclamations du temps parce que nous les entendons d'une oreille vieillie et d'un cœur refroidi, ces mots remuaient profondément le cœur et le cerveau de Rude, qui se dit à lui-même : « Et moi aussi je veux être un artiste! » Que valait cette harangue qui
par Tournois. (Dijon,.)
révéla Rude à lui-même à l'âge de seize ans? Je l'ignore : une faible étincelle peut allumer un grand incendie et l'on connaît assez l'habitude des jeunes gens qui lisent le roman entre les lignes et animent de leur passion l'intrigue languissante. D'ailleurs l'Ecole des Beaux-Arts comptait des hommes éminents et Devosge l'élevait au premier rang des écoles de province. La cause n'était donc pas disproportionnée avec l'effet, et la ville qui comptait parmi ses artistes Gagnereaux, Naigeon, Prud'hon, Ramey, et parmi ses monuments le palais et les tombeaux des ducs de Bourgogne, l'église Notre-Dame, si gracieuse et si originale, avec ses élégantes galeries gothiques et ses fantastiques sculptures, le puits de Moïse, d'un si merveilleux réalisme, et tant de curieuses maisons du xvie siècle, cette ville parlait elle-même éloquemment d'art et de gloire. Qu'on ne s'étonne donc pas outre mesure de voir le petit boiteux rentrer à la maison tout rêveur, contenant son enthousiasme qui se trahissait dans ses traiis, et bien résolu à demander dès le lendemain l'autorisation d'assister aux cours de Y Académie.
On devine les objections du père et on reconstitue aisément, par la pensée, cette scène de famille. La conclusion fut un moyen terme et une sorte de cote mal taillée : l'enfant continuerait son travail à l'atelier, mais on lui permettrait de suivre les cours de six à huit heures du soir en hiver, de six à huit heures du matin au printemps et en été. C'est peu pour apprendre à dessiner et à modeler, mais la nuit y suppléera, et s'il faut du papier, de la lumière, l'excellent Devosge, riche de ses 2,400 francs de traitement, augmentés de 400 francs de menus frais, viendra au secours de l'enfant. L'enclume d'ailleurs n'y perdra pas un coup de marteau. Il va sans dire que Rude promit à son père et se promit sans doute à luimême de ne point sacrifier le métier à l'art et de rester toujours forgeron et poêlier : ces études pouvaient à la rigueur être regardées comme un complément de son apprentissage. Rude aimait à se moquer des biographes naïfs qui, dans leur conviction bien arrêtée que le génie est inné, nous montrent volontiers un Michel-Ange rêvant à dix ans de la Chapelle Sixtine : ne donnons pas dans ce travers. Il se laissa aisément persuader par son compatriote Jacotot que toutes les intelligences sont égales. D'où viennent donc les inégalités? De la méthode, disait Descartes; de la longue patience, disait Buffon; Rude disait : du travail et de la persévérance. Cette opinion est excellente pour soutenir le courage, mais il ne faut pas la prendre à la lettre : ce qui est modestie chez l'homme de génie pourrait bien n'être que naïveté chez les autres.
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Il fallut d'abord à Rude plus que du travail et de la persévérance; il fallut de l'héroïsme. « J'aurais fait de la sculpture au fond d'un puits! » disait-il plus tard. Sa mère meurt le 1 1 avril i8o3, à quarante-neuf ans, son père le 7 mars i8o5, à cinquante ans : le 28 mars 1806 il perd sa sœur et sa filleule Françoise. La maison paternelle est vendue pour quelques milliers de francs. La conscription va bientôt Fenlever à sa famille et à ses études : il est vraiment au fond du puits. Oui, mais il s'est créé des protecteurs d'autant plus dévoués que la fortune lui est plus cruelle. C'est Devosge, son maître, qui ne jure que par lui et met à sa disposition le trésor de sa modeste bibliothèque et son rare talent de professeur et d'initiateur. Devosge, né à Gray, d'une famille de sculpteurs, avait commencé ses études à Lyon, dans l'atelier de Perrache, et les avait continuées à Paris, dans celui du dernier des Coustou, puis il avait abandonné la sculpture pour la peinture. S'il n'a pas laissé comme sculpteur et comme peintre une œuvre qui s'impose à l'admiration, il eût pu dire comme ce Spartiate mourant sans enfants qui se vantait de laisser deux filles immortelles, Leuctres et Mantinée : « Je laisse Pierre Prud'hon et François Rude ! » Le fils du maçon et le fils du poêlier sont bien en effet ses œuvres : il s'est donné à eux tout entier, il a vécu en eux et il vivra éternellement par eux. Son portrait peint par Prud'hon, son buste sculpté par Rude, sont plus que d'admirables œuvres; ce sont aussi des témoignages d'une reconnaissance profonde et attendrie. Homme de grand sens et de grand cœur, fort éprouvé lui-même puisqu'il avait perdu un œil à la suite d'une opération mal faite, dévoué corps et âme à ses élèves, doué tout à la fois du sens très vif de la nature et d'une connaissance approfondie de l'antiquité, Devosge fut un admirable maître. Peut-être son tempérament artistique se peint-il tout entier dans ce trait qui nous montre en lui un fervent admirateur du Poussin : lorsqu'il était élève de Deshayes, gendre de Boucher, il fut surpris un jour par Boucher lui-même en contemplation devant VEnlèvement des Sabines de Poussin. « Vous trouvez cela beau, lui dit Boucher, eh bien! tâchez d'en profiter mieux que moi! » Avec les maîtres du xvnc siècle, il revenait à la nature si profondément altérée par le siècle de Mmc de Pompadour, qui, selon l'épigrammc de Chénier contre l'abbé Delille, mettait du rouge à Virgile et des mouches à Milton. Les sujets qu'il indiquait à ses élèves étaient toujours tirés de la nature et inspirés par l'antiquité; c'étaient des rémouleurs, des semeurs, des coureurs, des
lanceurs de javelots, des joueurs au palet. Il fut le seul maître qui laissa sur le talent de Rude une empreinte indélébile, car ses maîtres de Paris ne firent, de son propre aveu, qu'entraver ses progrès et le détourner de sa voie : il dut oublier tout ce que d'autres que Devosge lui apprirent.
Mais que lui eût servi de suivre assidûment les cours, de passer ses nuits à dessiner, de s'enfermer le dimanche dans sa mansarde, lui qui adorait le plein air, les courses à travers champs, qui tint toujours à être le premier à la salle de danse et d'escrime, à la nage et au patinage? La pauvreté venait de faire de lui un peintre en bâtiment, et il badigeonnait des portes et des fenêtres chez un entrepreneur de menuiserie; la pauvreté allait faire de lui un soldat et peut-être l'envoyer mourir, comme son frère Antoine, dans un hôpital militaire. Que pouvait Devosge contre cette fatalité qui semblait s'acharner sur son élève? C'est alors qu'il fut pour ainsi dire une seconde fois sauvé à l'art par Frémiet; celui-ci lui procura, en 1804, sa première commande artistique, un buste de Monnier, son beau-père; il le logea chez lui, le racheta en i8o5 de la conscription et, vu la date, autant dire de la mort (au tirage au sort, le numéro deux lui était échu) ; bref, il le mit en état de gagner sa vie et d'achever ses études. Et pourtant Rude, quand on parlait de Devosge et de Frémiet, ne voulait pas qu'on prononçât le mot de reconnaissance : le cœur a ses subtilités, et dans une forte et énergique nature comme la sienne, elles sont exquises. Ce n'est point un sentiment de reconnaissance qui unit un fils à son père, un ami à son ami; il faudrait un mot plus profond et plus délicat qui manque peut-être aux langues humaines. Ne disons donc pas que ce fut par reconnaissance que Rude, en 1 8 14, s'exila volontairement pour suivre l'ancien receveur des contributions Frémiet, révoqué et proscrit, et pour partager avec lui « le pain amer de l'étranger », gagné au jour le jour à la sueur de son front. Dans ces premières années de Rude, dans ces rapports du maître à l'élève et de l'élève au maître, du protecteur au protégé et du protégé au protecteur, surtout peut-être quand les rôles sont renversés, il y a quelque chose de la simplicité antique, et rien ne fait plus d'honneur aux mœurs provinciales et dijonnaises du commencement du siècle. Dès que Devosge crut que son élève savait tout ce qui peut s'apprendre en province, il fut décidé, d'un commun accord avec Frémiet, que Rude irait à Paris et qu'il concourrait pour le prix de Rome»