CHAPITRE II
Premier séjour à Paris. — Thésée ramassant un palet (1806). — L'École des Beaux- Arts. — Deuxième prix : Marins méditant sur les ruines de Cartilage (1809). — Premier grand prix : Aristée pleurant ses abeilles (1812). — Les événements de 1814 à Dijon. — Départ pour la Belgique.
En 1807, le baron Vivant Dcnon, amateur très éclairé et même habile graveur, était directeur général des musées impériaux. Il donnait alors le projet d'ensemble et une partie des dessins de la Colonne de la Grande Armée ou Colonne Vendôme. C'est à lui que Rude se présenta, grâce à une chaleureuse lettre de recommandation de son professeur Devosge. Pour se faire bien accueillir, il apportait avec lui mieux que cette lettre, je veux dire une statuette en plâtre qu'il venait de terminer, Thésée ramassant un palet. Denon l'admira et même la prit d'abord pour une copie de l'antique, tant le jeune sculpteur, nourri de fortes études, était dès lors pénétré du sentiment de l'antiquité qui lui sortait, pour ainsi dire, par tous les pores. Est-ce la figurine en marbre, signée F. Rude Dijon itfo6, qui fait partie de la collection léguée au Louvre par M. Thicrs et qui justifierait suffisamment l'admiration bienveillante de Denon, compatriote de Rude ^il était né à Châlons-sur-Saônel et ami de Devosge ? 1
C'est la plus ancienne des œuvres de Rude et, par la pose, par la perfection du modelé du dos et du torse, elle fait déjà songer au Pêcheur napolitain. Il était donc naturel que Denon s'intéressât vivement au jeune sculpteur, désirât l'employer aux travaux de la Colonne et l'introduisît dans l'atelier de Gaulle, ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon, qui en était chargé. Rude travailla aux bas-reliefs et fut, dit-on, particulièrement occupé à modeler les armes et les costumes militaires qui décorent le piédestal: obusiers, canons, étendards, tambours, trompettes, casques, shakos, uniformes russes et autrichiens. La distance est longue de cette
t. Charles Blanc le décrit ainsi dans le catalogue : « Il est assis et penché en avant; il semble fatigué ou blessé et il laisse retomber son bras gauche de tout son poids, avec une expression de découragement. » Il y en a une reproduction en bronze chez M. Thiébault, avenue de l'Opéra.
i8 LES ARTISTES CELEBRES
humble besogne au groupe du Départ, mais il semble qu'il y ait tout d'abord pour Rude une sorte de prédestination à célébrer l'héroïsme national : il s'essaye aux armes avant d'aborder les héros. Surtout, il gagne sa vie et apprend son métier; c'était alors toute son ambition.
Il entrait peu de temps après dans l'atelier de Cartellier et se préparait au concours pour le prix de Rome. Il n'y avait guère plus de six mois qu'il était à Paris quand il affronta ce concours et remporta un premier succès : il obtint le second prix. Le premier prix fut remporté par Cortot, mais la lutte avait été très honorable et, à défaut de l'Ecole de Rome, le second lauréat fut admis à l'Ecole des Beaux- Arts ]. La figure qui lui valut un second prix a été heureusement conservée : c'est le Marius méditant sur les ruines de Carlhage, qui se trouve actuellement à l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon, figure essentiellement académique, bien différente du Thésée, et qui marque une direction nouvelle, mais non pas un progrès. D'une manière générale, Rude, en dépit d'un travail acharné, n'eut pas à se féliciter de son séjour à Paris, car il apprécia plus tard sévèrement l'enseignement qu'il y reçut et déclara souvent, à tort ou à raison, qu'il y avait perdu son temps. Est-ce par affection exclusive et par respect superstitieux pour son premier maître ? Toujours est-il qu'il fut obligé de se défaire, non sans peine, des habitudes qu'il y contracta, de revenir à l'antiquité véritable à laquelle on substituait une antiquité bâtarde et conventionnelle, et de se retremper dans la nature trop souvent remplacée par les procédés d'école. Ce furent, disait-il, sept années de perdues. Pourtant ses maîtres étaient loin de penser qu'il perdît son temps; dès 1812 il enleva de haute lutte le premier grand prix, qui lui donnait droit à une bourse de voyage et à une place de pensionnaire à la villa Médicis. Le sujet traité était Aristée pleurant ses abeilles. Il est bien regrettable que la rancune de Rude contre les procédés et l'enseignement académique se soit acharnée contre l'innocent bas-relief qu'il brisa de ses propres mains en 1842, après l'avoir longtemps conservé
ï. Il y avait un concours préparatoire et un concours définitif. Au premier essai, Rude avait eu à traiter le sujet suivant : Alexandre buvant la médecine préparée par son médecin Philippe, et avait été classé troisième (1er avril 1809). Trois mois après eut lieu le concours définitif, où Rude obtint le second prix. (Voy. L. de Fourcaud, Galette des Beaux-Arts, Ier août 1888, p. 1 14.) Ajoutons qu'en 181 1 Rude recule au troisième rang avec le sujet suivant : ïsaïe annonce au roi E^échias sa mort prochaine, et qu'en 1812 il obtient le prix Caylus en traitant ce thème : t'Attente mêlée de crainte.
dans son atelier. Il revenait alors du seul voyage, un voyage bien court, qu'il fit en Italie, et ce fut sans doute un sacrifice et un holocauste à la véritable antiquité, qui venait de lui être dévoilée dans toute son éclatante beauté. Aristée, qui n'en pouvait mais, vola en morceaux : Rude, malgré l'inspiration antique de beaucoup de ses œuvres, et non des moindres, eut toujours la sainte horreur du pastiche et du convenu. Le concours préparatoire : Chrysès, grand prêtre d'Apollon, vient redemander sa fille au camp des Grecs, l'avait déjà classé au premier rang, qu'il conserva au concours définitif.
Il était écrit que Rude n'irait pas à l'École de Rome. Des prescriptions ministérielles récentes, motivées par le besoin d'économie et par le déficit de l'Ecole, portaient que les élèves ne seraient envoyés en Italie qu'une année après le grand prix ; son protecteur fut d'avis qu'il fallait encore prolonger son séjour à Paris, gagner un peu d'argent qui lui permît de faire en Italie un séjour plus commode et plus fructueux, et lui confia, en attendant l'ordre de départ, l'exécution des bas-reliefs d'un obélisque qu'on projetait d'élever sur le terre-plein du Pont-Neuf, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Henri IV à cheval de Lemot. C'était encore consacrer son talent à la Grande Armée. Quelques commandes privées, entre autres les bustes de la famille Ternaux et de Feuchot, retenaient aussi le jeune prix de Rome. Le conseil était bon, mais des événements se précipitaient qui devaient bouleverser les plans les mieux conçus : l'Europe était en feu et les alliés allaient envahir la France. Parti pour l'Italie, Rude termina son voyage à Dijon, où il s'était arrêté pour embrasser ses amis au passage. C'est là qu'il se jeta dans la mêlée et donna pleine carrière à son humeur batailleuse et à son brûlant patriotisme ; il n'était pas de tempérament à se réfugier en égoïste dans les sereines régions de l'art et à se désintéresser des affaires de son pays quand le sol tremblait sous les pas des envahisseurs, quand Napoléon récemment débarqué et acclamé s'avançait à grandes journées et faisait voler de clochers en clochers, jusqu'aux tours de Notre-Dame, la renommée de ses succès.
N'oublions pas que Frémiet était un ardent bonapartiste et que la haine des Bourbons était en quelque sorte innée au cœur de Rude. Dans Napoléon il voyait avant tout le glorieux capitaine vainqueur de l'Europe, peut-être aussi le continuateur de la Révolution, un Robespierre à cheval ; il oubliait le tyran. Cocardes tricolores contre cocardes blanches ;
ainsi se résumait à ses yeux la situation; il était mû non par une pensée politique, mais par la passion patriotique. Le voilà donc en présence de deux héros qu'il doit plus tard faire revivre dans le bronze : Napoléon et le maréchal Ney ! Le maréchal arrivait à Dijon à la tête de dix-huit mille hommes bien résolus à barrer la route à Vogre de Corse. Frémiet groupait autour de lui tous les bonapartistes militants et on avait décidé de marcher au-devant de l'empereur en se jetant dans la montagne. Le temps pressait ; l'avant-garde de Ney entrait en ville ; les royalistes se croyaient sûrs du succès. Rude eut l'idée d'une héroïque folie ; avec cinq bonapartistes résolus, tous ornés d'énormes cocardes tricolores, il se planta devant les palissades du théâtre alors en construction, attendit les soldats de Ney et les accueillit du cri retentissant de : «Vive l'Empereur! » Le premier peloton passe, étonné, mais impassible ; le second s'avance à son tour et la petite troupe crie de nouveau : « Vive l'Empereur ! » Ce fut comme une traînée de poudre ou une explosion électrique : les soldats crient à leur tour « Vive l'Empereur ! » Ney et son armée appartiennent à Napoléon ; ce revirement n'avait pas demandé le temps qu'il faut pour changer une cocarde : les officiers y pourvurent le lendemain.
Un jeune soldat marseillais était entré par hasard, pendant la guerre de 1870, au musée de Dijon et contemplait ébahi le beau groupe ôCHébé. On sait que l'oiseau de Jupiter fait à la déesse de la jeunesse, de ses ailes déployées, une éclatante auréole de marbre transparent. « Un aigle! encore un aigle ici ! » s'écria le soldat rouge d'indignation, et il tirait déjà son sabre pour lui briser les ailes quand un gardien l'arrêta. Ne jugeons pas du bonapartisme de Rude avec la largeur d'esprit du soldat marseillais : s'il a fait, à Fixin, l'apothéose de Napoléon, il l'a déifié comme le déifiaient à la même époque Lamartine et Victor Hugo. Le second empire ne se méprit pas sur ce bonapartisme et Noisot, l'ami de Rude, un vrai napoléonien, disait naïvement en déplorant les opinions politiques de son ami : « Oh ! si tous les rouges lui ressemblaient ! » Louis David, l'ancien collègue de Robespierre et le peintre de Marat, ne disait-il pas aussi : « Bonaparte, voilà mon héros ! » en dessinant son profil « antique » devant ses élèves ?
L'ivresse du succès fut de courte durée. Dès que Waterloo eut ramené les Bourbons, Frémiet dut prendre la route de l'exil avec sa mère, sa femme et ses deux filles. Rude moins en vue, sinon moins compromis,
protégea le départ de la famille de son protecteur ; moustaches coupées pour se déguiser, pistolets dans les poches, l'œil au guet, il l'accompagna ou plutôt l'escorta jusqu'à ce que tout danger fût écarté. Alors, l'esprit plus tranquille, il alluma sa pipe et revint à Dijon, croisant en chemin le peintre David, qui allait demander un asile d'abord à la Suisse et ensuite à la Belgique et qu'il feignit par discrétion de ne pas reconnaître. N'ayant désormais plus à craindre que pour lui, il regretta ses moustaches, et remit à son chapeau, pour rentrer en ville, sa cocarde tricolore. Il songeait peut-être encore à s'engager dans les volontaires de la Côte-d'Or, mais il y avait en Belgique une famille de proscrits qui avait besoin de lui. Entre Rome et Bruxelles il n'hésita pas un seul instant; le devoir d'abord, Fart ensuite. Avec Rude et David, l'art français dans sa fleur et dans sa maturité va pour plusieurs années émigrer en Belgique. Ces deux grands artistes, qui étaient en même temps de grands caractères, ont laissé sur le sol étranger des souvenirs encore vivants et également honorables pour eux et pour la France. Ce sont ces souvenirs, recueillis dans le pays même, ce sont les résultats de douze années bien remplies de la vie artistique de Rude qui vont maintenant nous occuper.