‹ Francʹois RudeChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Suite des œuvres historiques. — Leur caractère général. — Le Maréchal de Saxe (i838). — Nicolas Poussin ( 1 853). — Houdon (i 855). - Louis XIII enfant (1842). — Gaspard Monge (1848). — Le Maréchal Ney (1 853). — Le Général Bertrand ( 1 853) . — Jeanne d'Arc écoutant ses voix (i85'2).

L'œuvre de Rude est si varié et si touffu, qu'il est nécessaire de classer en quelques groupes distincts les pages qui nous restent à étudier. Leur variété tient tantôt aux caprices de l'inspiration qui souffle où elle veut, tantôt aux hasards des commandes qui viennent quand elles peuvent. Compositions historiques, religieuses et mythologiques : telle est la classification bien simple que nous proposons au lecteur. Le Napoléon et le Cavaignac rentrent évidemment dans les compositions historiques, mais par le côté politique, si l'on peut parler ainsi ; celles qui feront l'objet de ce chapitre méritent encore mieux ce nom. Le Baptême du Christ et le Calvaire de Saint-Vincent-de-Paul se rattachent à la sculpture religieuse; par V Amour et YHcbé, Rude revient à la fin de sa vie à ses premières amours, à la mythologie, et il y revient spontanément, profitant avec joie de la liberté qui lui est laissée de choisir son sujet.

On pourrait caractériser d'un mot les œuvres historiques : elles sont vraies et, pour Rude comme pour Michelet, l'histoire est une résurrection. S'il y met sa pensée et son âme, il n'y introduit jamais de fantaisies personnelles. Quand il écrit l'histoire en bronze ou en marbre, pas une page qui soit vide ou déclamatoire, gâtée par les préjugés ou faussée par la passion. Il s'entoure de documents, se livre à des études minutieuses et accepte librement d'être enchaîné par le souci constant de l'exactitude. Mais ce n'est là que la préparation de l'œuvre; dans L'exécution, il cherche avant tout une attitude, un mouvement caractéristiques ; il les trouve toujours, et voilà pourquoi jamais il n'est froid ni banal. Expliquons-nous ; Ney, c'est avant tout un bras qui brandit un sabre, le bras de Ney, légendaire dans l'armée, et une bouche qui jette le cri qui entraîne et électrise ; Monge, c'est la démonstration mathématique, les gestes savants qui tracent dans l'air les figures idéales et les rendent visibles aux élèves de l'Ecole polytechnique, encore un souvenir tra-

8o LES ARTISTES CELEBRES

ditionnel et bien connu de plusieurs générations d'élèves; il faut que Jeanne d'Arc écoute ses voix et se précipite sur ses armes, tant pis si le problème est difficile et peut-être insoluble en sculpture. On pourrait continuer cet examen instructif, on trouverait toujours Rude à la recherche du trait individuel, du mouvement particulier et personnel. N'avez-vous pas fait cette remarque que toutes nos statues des généraux de la Révolution et du premier Empire se ressemblent: un brillant costume sur lequel on jette les plis amples et sculpturaux du manteau militaire, l'expression martiale et la ressemblance plus ou moins bien saisie, voilà le thème. Il n'en va pas ainsi pour Rude, qui ne prend jamais ses héros au repos et dans l'attitude du salon ou de la revue, mais les saisit toujours au moment précis où il sont complètement eux-mêmes et oublient la galerie. On n'entre pas dans son atelier comme chez un photographe ; c'est en tout cas de la photographie instantanée et le personnage ne sait pas qu'il pose. Ces rares instants où l'homme est tout entier lui-même, ou plutôt s'élève par la pensée, la passion ou l'action au-dessus de lui-même et réalise son propre idéal, plus vrai que la réalité, voilà ce qui préoccupe le sculpteur, voilà ce qu'il veut rendre ou immobiliser dans le marbre ou dans le bronze, au risque de se faire accuser d'un peu de parti pris, de trop de recherche et parfois même de subtilité et de bizarrerie.

Maurice de Saxe est une statue en marbre plus grande que nature, qui fut demandée à Rude en 1 83 8 pour le palais de Versailles. Le Caton d'Utique, commencé par Roman, achevé par Rude, est aujourd'hui au musée du Louvre. Les statues de Poussin et de Houdon, qui sont de 1 855 , ornent les galeries extérieures du Louvre Ce sont de belles œuvres, ce ne sont pas des chefs-d'œuvre, et si Rude ne les avait pas signées de son nom, la postérité ne l'y mettrait pas infailliblement. Pourtant, le Caton exprime bien l'austérité du vieux stoïcien : il vient de lire le Phédon et va se précipiter sur son épée. Son front s'éclaire du reflet des hautes méditations platoniciennes et s'assombrit en même temps à la pensée de l'asservissement de la patrie. C'est une œuvre sévère et qui fait penser, comme le Spartacus de Foyatier, sa voisine dons la salle du Louvre. Le

i. Nous ne nous astreignons pas scrupuleusement à l'ordre chronologique. Il sera toujours facile au lecteur, grâce au catalogue qui termine le volume, de rétablir cet ordre qui nous eût forcé de passer sans transition à ces œuvres très différentes les unes des autres.

/RANCOIS RUDE

génie fier et indépendant de Poussin plaisait singulièrement à Rude; dans son voyage à Rome, il aimait à retrouver les paysages héroïques et bibliques de la campagne romaine, qu'il avait admirés dans ses tableaux. Avec Puget, Poussin était l'artiste français dont il parlait le plus volontiers. Houdon était aussi fait pour lui plaire, car il mérite d'être appelé, comme Scopas parmi les anciens, Yartiste de la vérité. Rude n'a pas manqué de symboliser cet amour du réel et du vrai en lui mettant entre les mains son célèbre Ecorché, comme pour rappeler l'importance capitale que les statuaires doivent donner aux études anatomiques. La géométrie, c'est encore de l'art, et l'on pourrait inscrire sur la porte de chaque atelier de sculpture l'avertissement que Platon avait inscrit sur la porte de son école : « Nul n'entre ici, s'il n'est géomètre. »

Selon le mot d'un autre philosophe, Leibnitz, il y a de la géométrie partout, et jusque dans la morale. Gaspard Mange est pour ainsi dire la personnification de la géométrie descriptive. Mais comment représenter une idée si abstraite et si peu sculpturale?

Notons d'abord que Rude n'a pas reculé devant le costume moderne : Monge est une statue

colossale, en culotte courte, souliers à boucles, habit à la française, coiffure à l'oiseau royal. Jusque-là rien de significatif : tous les professeurs de l'École polytechnique ont revêtu ce costume. Mais voici le trait qui fait immédiatement reconnaître Rude pour peu qu'on étudie la statue de Monge, sur une des places de Beaune : les mains du géomètre

Ci A S P A RD MONGE.

A Beaune.

tracent dans l'air les figures que le regard attentif et absorbé du professeur contemple comme si elles étaient réellement tracées sur le tableau noir avec de la craie; c'est la statue de la démonstration mathématique ou de la génération des formes géométriques créées par l'esprit ; on chercherait volontiers sur le socle le quod erat demonstrandum qui exprime la victoire de l'esprit régnant en maître dans le monde de l'étendue et des abstractions. Rude avait recueilli des auditeurs de Monge la tradition de ces figures tracées dans l'air et reconstruites par les élèves attentifs : c'est le trait qu'il a voulu rendre, au risque de n'être pas aisément compris et d'être accusé, comme les philosophes, de réaliser des abstractions.

Ce ne sont ni les grands problèmes de la philosophie, ni les secrets des mathématiques qui occupent Louis XIII enfant, c'est tout au plus une chasse au faucon, un nouveau cheval à monter, une toilette élégante à essayer. Rude n'avait à mettre ni la pensée, ni la passion dans cette exquise figure d'adolescent; il y mit l'adolescence même, la santé, la joie de vivre, la profonde satisfaction de porter galamment un beau costume, un élégant pourpoint, le chapeau crânement fixé sur la nuque, les bottes souples, les gants de peau de daim et la cravache. On ne se demande pas quelles pensées fleurissent dans cette jolie tête, entre la chasse au lévrier d'aujourd'hui et la chasse au faucon de demain! Le Louis XIII est en argent, de grandeur naturelle, porté sur un piédestal qui est aussi une merveille en son genre et dont l'ornementation est ciselée avec amour. Aux quatre coins, d'élégantes figures de femmes; sur une des faces, les armes du duc de Luynes; sur la face opposée, le nom de Rude. Le Louis XIII fut fondu en 1842: il avait été demandé par le duc de Luynes pour le château de Dampierre, en même temps qu'un buste du connétable Albert de Luynes. Aucune reproduction n'en a jamais été faite, sauf un second exemplaire en bronze pour le duc de Ghaulnes. Cette figure e.st une sorte de personnification de l'adolescence et de l'élégance aristocratique : jamais Rude ne fut mieux inspiré. N'oublions pas un trait qui honore à la fois l'amateur et l'artiste : abstraction faite du prix de la matière, les frais de la fonte s'étaient élevés à .1 2,000 ; francs et Rude, pour cette œuvre exquise, demandait la modeste somme de 6,000 francs : le duc de Luynes le força d'en accepter i 2,000; générosité qui nous semble aujourd'hui bien naturelle, mais témoignage d'estime auquel Rude fut très sensible. Puisque nous citons

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