‹ Francʹois RudeChapitre 15 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sujets mythologiques. — Rude commentant une de ses œuvres dans une lettre à Anatole Devosge. — L'Amour dominateur du monde ( 1 855) . — L'atelier de la rue d'Enfer. — Testament artistique : Hébé jouant avec l'aigle de Jupiter (i 855).

Quelle bonne fortune de pouvoir présenter au lecteur, au lieu d'une sèche description, un commentaire éloquent d'une des principales œuvres de Rude, écrit par lui-même ! C'est la première fois que nous l'entendons parler non de son art, mais de son œuvre : on se doute bien qu'il fallait pour que cela arrivât des circonstances particulières. La lettre que nous a conservée M. Maximin Legrand est toute confidentielle; elle est adressée à un ami, Anatole Devosge, le fils de son premier maître ; Rude lui explique l'esquisse qu'il lui envoie et lui demande des conseils. L'œuvre dont il s'agit est l'Amour dominateur du monde : dans l'esquisse il n'y a encore que « des idées », car, dit-il, il n'a pas encore consulté le modèle vivant et « vu la nature ». Il ajoute même qu'il ne sait pas faire une esquisse, modestie que l'on serait très mal fondé à prendre au mot. « Jusqu'à ce que le marbre soit commencé, dit-il, il riy aura rien de définitif dans ma composition. » Il a lu tous les poètes antiques qui ont dépeint l'Amour et surtout les plus autorisés, Homère, Hésiode, mais nous allons voir qu'il entend bien s'inspirer de l'antiquité sans s'astreindre à l'imiter. S'il fallait rattacher à quelque auteur ancien l'idée maîtresse de Rude, ce serait Platon qu'il conviendrait de nommer : V Amour ou un dialogue de Platon traduit en marbre. « Je place, dit Rude, V esprit au milieu de la matière » ; le dieu qui anime et vivifie tout est le plus ancien et le plus puissant des dieux; c'est le génie des espèces vivantes et particulièrement de l'humanité, car il « préside au rapprochement des sexes et féconde toute la nature ». Est-ce que Socrate, s'il eût continué à sculpter et s'il n'eût préféré modeler les âmes, aurait pu choisir un sujet plus profondément philosophique ? l'idée maîtresse une fois déterminée avec toute la précision que comporte un sujet à la fois très symbolique et très individuel, les détails se présenteront d'eux-mêmes avec d'autant plus d'abondance que le sculpteur aura plus de lecture et plus de fécondité d'esprit : « Je compte figurer Veau tout autour de la terre; les

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oiseaux représenteront l'air ; le feu sera le flambeau. Je tacherai de décorer, sans prétention ni confusion, la terre et Veau : des poissons, des coquillages pour celle-ci; sur le promontoire, des fleurs, de petits reptiles, enfants de la terre. » Ainsi se trouveront rappelés aux yeux et a l'esprit du spectateur les quatre éléments fécondés, la vie universelle, la force intime, inépuisable, qui anime tous les êtres. Remarquons que ce panthéisme vital rendu sensible par des symboles empruntés à la mythologie, Rude avait pu en puiser l'idée fondamentale chez les stoïciens qu'il lisait avec passion. Dans un pareil sujet « la stérilité serait un nonsens » ; aussi les idées se multiplient-elles sous sa plume ; il voudrait trouver un moyen de « mettre le Génie créateur au milieu de toute la création », mais, forcé de simplifier par les règles de l'art, il espère qu'il suffira de montrer la vie circulant dans les quatre cléments. « J'ai une idée qui m'est venue depuis ; ce serait un grand serpent se mordant la queue ; ce serpent ferait le tour de la plinthe et la décorerait. » La vie en effet n'est pas seulement partout répandue dans l'espace, elle remplit le temps, elle est éternelle et toujours jeune. Et Rude ne recule pas devant les mystères de la métaphysique : il rendra sensible aux yeux Timmensité et l'éternité! « Ce serait finir cet ouvrage, ajoute-t-il, par la représentation de V éternité, et l'unité, principe de toute composition, V serait observée. » Si l'on peut dire de beaucoup de métaphysiciens que ce sont des poètes qui ont manqué leur vocation, ne pourra-t-on soutenir avec autant de vérité que toute poésie, tout art poussé à son extrême perfection, enveloppe et révèle une métaphysique et une religion ? Avouons ingénument que nous n'aurions jamais osé, pour notre part, signaler dans l'Amour des conceptions si profondes et des intentions si subtiles: on nous eût accusé sans aucun doute de voir les œuvres d'art à travers des préoccupations et des fantômes philosophiques. Mais nous avons fort heureusement les aveux de Fauteur : l'Amour est un entretien de Diotime avec Socrate, traduit dans la langue de son art et transposé pour les modernes par un merveilleux artiste.

La merveille la plus étonnante, c'est que vous pouvez ignorer tout cela sans que ce chef-d'œuvre cesse d'être admirable et de produire sur vous, sinon tout son effet, du moins toute son impression esthétique : c'est ainsi que La Fontaine, assez indifférent, je suppose, aux subtilités d'une dialectique à outrance et à la théorie abstruse des idées, adorait néanmoins Platon et l'appelait « le plus grand des amuseurs ». Nou-

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blions pas un aveu qui termine la lettre : Rude se sent impuissant ù rendre l'idéal qu'il conçoit, auquel il compare son œuvre qui plaît à tout le monde et ne saurait lui plaire entièrement: « J'ai fait, dit-il, selon les circonstances et ma faible nature. » Qu'a-t-il donc fait? « Quelle est donc en définitive son originalité' dans ce genre mythologique, écrit M. Gindriez1, et qu'a-t-il récolté dans ce champ qui paraissait irrévocablement moissonné ? il a animé les dieux, les déesses et mis en mouvement tout l1 Olympe. Mercure s'envole; Hébé fait ses coquetteries à Jupiter; Y Amour est le dieu sautillant, voltigeant, toujours armé, toujours en guerre. » Pour le coup, l'habile critique donnerait à penser qu'il obéit à un parti pris ou qu'il n'a pas médité la lettre que nous venons d'analyser ni étudié de près V Amour dominateur. Qu'a-t-il de commun avec le dieu sautillant et voltigeant que les Boucher, les Watteau, les Fragonard enchainent de guirlandes de roses et posent sur les épaules des belles? Ces banalités et cette friperie mythologique sont à l'antipode de l'art sévère de Rude, ennemi juré des fadeurs et des bergeries surannées. Rude, en vérité, se soucie bien de nous donner une leçon de mythologie et de répéter avec les Athéniens et Euripide : « Amour, tyran des hommes et des dieux ! » ou bien après Voltaire : « Qui que tu sois, voici ton maître ; — Il l'est, le fut ou le doit être ! » L'Eros des anciens est-il donc si avili qu'un grand grand artiste ne puisse plus emprunter sa belle légende pour symboliser sa pensée ? « Eros, disaient gravement les anciens, fut toujours et il est encore le plus ancien des dieux. » Et Platon, dans le Banquet, par la bouche d'Agathon : « C'est Eros qui donne la paix aux hommes, le calme aux flots de la mer, le silence aux vents, un lit et le sommeil à la douleur... Ses pieds sont délicats, il ne les pose jamais à terre, mais il marche sur la tête des hommes. » Cet éphèbe de Rude, si léger, si gracieux, dont la figure s'illumine d'un sourire moqueur et qui promène sur l'univers, son empire, ou plutôt sa proie, un regard vainqueur et toutpuissant, n'a rien des grâces efféminées et morbides du xvmc siècle; ce » n'est pas un amour joufflu, c'est un amour maigre, mais sa jolie moue dédaigneuse, sa pose assurée, légère, ailée, captivent et enchantent le regard. Son front large et pur enclôt la pensée et la poésie; ses cheveux curieusement bouclés lui font comme une couronne naturelle; les bandelettes sont le signe de sa royauté et c'est par sa grâce robuste, souriante et fascinatrice, qu'il est vraiment le dominateur du monde. Quand on i. Voy. l'Art, 70 année, t. Il, p. 25 et 121.

FRANÇOIS RUDE 97 songe que c'est le même ciseau qui a caressé ces membres si tins, ces formes si suaves, ces contours si délicats, ce marbre si visiblement

l'amour dominateur.

(Musée de Dijon.)

divin, et qui a sculpté dans la pierre la farouche Marseillaise, on reste confondu d'admiration. N'hésitons pas à dire qu'à nos yeux, l'Amour est, ,après le Départ, le chef-d'œuvre de Rude. Il ne sera jamais populaire et il est peu probable qu'on réussisse un jour à le traduire en

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bronze : on ne trouve pas les Dialogues de Platon dans les bibliothèques de chemins de fer.

Beaucoup de critiques s'étonnent de voir la vie artistique de Rude scindée si profondément entre l'inspiration toute moderne du Départ et l'admiration passionnée de l'antiquité qui donna naissance à ces œuvres mythologiques auxquelles Rude revient par une sorte de prédilection dès qu'il peut choisir librement son sujet. Un peu de psychologie eût atténué ou mitigé leur étonnement : est-ce que le fils du poêlier, le démocrate renforcé, devait à toute force ne traiter que des sujets populaires et ne traduire en marbre ou en bronze que des traits plébéiens, la force et non la grâce? C'est plutôt le contraire qui serait vrai, par la loi des contrastes : Rude aimera toujours passionnément les élégances et les grâces aristocratiques, pourvu qu'on entende bien ce mot et qu'on cherche l'aristocratie là seulement où dans nos sociétés démocratiques elle se trouve encore dans toute sa fleur, chez la femme et l'enfant. N'avez-vous pas remarqué que bien des artistes modernes, bien des sculpteurs surtout, sont fils d'artisans : Prud'hon d'un maçon, David d'un modeste sculpteur sur bois, Lemot et Simart de menuisiers, Foyatier d'un tisserand? La loi des contrastes se vérifie : Béranger ne savait ni le grec ni le latin, mais il pouvait dire de lui avec une parfaite vérité et on pourrait dire de Rude : « Oui, je suis Grec, Pythagore a raison. — J'ai, sur l'Hymette, éveillé les abeilles. » Quand le jeune forgeron revenait au logis la tête pleine des gracieuses légendes mythologiques auxquelles Devosge l'initiait, j'imagine que Vénus et Psyché devaient lui sembler plus belles encore évoquées dans cette atmosphère de limaille et de fumée. Le poète et le psychologue ne songent point à s'étonner que le ver de terre soit amoureux de l'étoile. D'ailleurs, il y a plus loin de la politesse maniérée de nos salons à « l'aimable simplicité du monde naissant» que de l'atelier à l'Olympe : si Rude avait tout à apprendre, du moins avait-il peu à oublier, avantage plus rare et plus précieux qu'on ne croit communément; ce monde nouveau de l'antiquité subitement révélé à sa jeune intelligence l'enchanta et, pour toujours, le captiva et le conquit.

J'aime à me représenter le vieux sculpteur travaillant au groupe d'Hébé, dans cet atelier de la rue d'Enfer dont j'ai vu disparaître les derniers débris pour faire place à une maison de rapport à huit étages : le cep de vigne qui donnait de la verdure à la cour, et que Rude appelait

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sa « petite Bourgogne », traînait à terre couvert de plâtre, épargne cependant par les ouvriers aussi longtemps qu'il fut possible. Tout devait

HKBÉ JOUANT AVEC L'AIGLE DE JUPITER. (Musée de Dijon.)

l'enchanter et le rajeunir dans cette œuvre dont il voulait taire, disait-il, son « testament artistique » : le sujet, car il l'avait choisi librement, et

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n'ayant pas encore exécuté en marbre une figure de femme nue, il trouvait à son travail tout l'attrait de la nouveauté ; les circonstances de la commande étaient aussi bien faites pour le toucher, c'étaient ses compatriotes, désireux d'avoir une œuvre de sa main, qui lui avaient demandé ce groupe quelque temps après l'inauguration du Napoléon et le banquet delà salle de Flore; il pensait sans doute qu'Hébé, sous le plafond peint par Prud'hon au musée de Dijon, serait un nouveau témoignage de gratitude à l'Ecole des Beaux-Arts et à son fondateur. Nous ne chercherons pas dans YHébé la même profondeur de pensée que dans V Amour : c'est un groupe d'un caractère surtout décoratif et nous serions fâché que le Socrate bourguignon pût dire comme l'autre, mais en désapprouvant : « Que de choses on me fait dire auxquelles je n'ai même pas pensé! » Hébé est une déesse maigre, comme V Amour est un dieu maigre : Rude définissait l'homme un squelette dont les muscles sont l'ornement. Il méprisait les chairs et trouvait tant de beauté dans la charpente humaine, il avait tant à cœur d'éviter les grâces équivoques qu'il faisait volontiers saillir cette charpente ou du moins la laissait deviner sous la transparence des chairs. Pas n'est besoin de songer aux antiques cosmogonies et aux profondes rêveries philosophiques pour comprendre Hébé : c'est la Jeunesse, déesse charmante, svelte, coquette, jouant gracieusement avec l'aigle de Jupiter, — surtout plus innocemment que Léda avec le cygne ; d'une main élevée au-dessus de sa tête, elle éloigne autant qu'elle peut la coupe qui donne l'oubli et l'ivresse, tandis que de l'autre elle s'efforce d'écarter l'oiseau trop entreprenant qui l'enveloppe de ses ailes. La légère draperie qui a glissé dans la lutte laisse la déesse complètement nue et ne couvre plus qu'à demi la jambe gauche. Sur le socle, Rude a écrit les noms des poètes qui l'ont inspiré. Un ancien élève de Rude, sculpteur de grand talent, m'a raconté que la tête et les épaules d'Hébé sont celles d'une belle jeune fille du quartier qui passait souvent accompagnée de sa mère devant l'atelier de Rude : tel était le bon renom du maître et de l'atelier que la mère consentit à ce que sa fille donnât au vieux sculpteur quelques séances, quoiqu'elles ne fussent ni l'une ni l'autre du monde qui fournit ordinairement des modèles aux artistes. Ajoutons que YHébé vaut surtout par l'infinie délicatesse du travail, délicatesse dont la meilleure reproduction en bronze ne peut donner qu'une faible idée.

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