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CHAPITRE X

L'Esthétique de Rude. — Phases de son développement. — Le mouvement comme qualité dominante. — La guerre aux préjugés, aux mots et aux formules. — L'imitation de la nature et le véritable réalisme. — Critiques et objections. — Enseignement didactique proprement dit. — Mort de Rude 3 novembre 1 855) .

On s'étonnera peut-être du titre de ce chapitre: l'Esthétique de Rude. Est-ce que Rude est un philosophe, un esthéticien à l'allemande ? Nullement, si l'on entend par ce mot des spéculations nuageuses sur la nature et le but de l'art ; mais si l'on entend au contraire le souci de comprendre et de se rendre compte, de raisonner et de conclure, de régenter la main par l'esprit et surtout d'enseigner avec une véritable profondeur de pensée tout ce qui dans l'art peut s'enseigner, c'est-à-dire les méthodes et le métier, Rude fit toute sa vie de l'esthétique comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir ou sans en convenir. Ne tentons toutefois qu'une esquisse : 1 les théories d'art qui se dégagent de l'œuvre et de renseignement de Rude pourraient nous entraîner fort loin ; les exposer à fond, ce serait mettre en relief les qualités dominantes et les tendances visibles ou latentes de l'École française contemporaine; il y faudrait une compétence et une autorité que nous n'avons certes pas la fatuité de nous attribuer. Socrate allait s'asseoir dans les ateliers d'Athènes, recueillait leurs propos, discutait avec eux et les soumettait parfois à sa « maïeutique » : notre tâche est plus modeste ; nous nous glisserons dans le groupe des élèves de Rude et nous noterons respectueusement ses menus propos et ses grandes colères, car, s'il a des disciples qu'il instruit avec bonté, il connaît aussi des sophistes de l'art, et le Socrate bourguignon ne leur ménage pas son ironie. Notons d'abord qu'en dépit de ses œuvres mythologiques, sa mission sera essentiellement de « faire descendre la sculpture du ciel sur la terre », c'est-à-dire des nuages d'un idéal usé, conventionnel, chimérique, aux réalités de la nature bien comprise et fidèlement rendue. Il n'y a là aucune contradiction : le plus positif des philosophes anciens, Aristote ne disait-il pas : « Celui qui est ami de la science aime

i. Cf. Nouvelle Revue, ier décembre 1 88(5 : l'Esthétique de François Rude, par Alexis Bertrand.

io2 LES ARTISTES CELEBRES

en quelque sorte les mythes », parce que, bien loin d'être hors de la nature et de la science, les mythes en sont le fond et en développent le sens caché. Rude était né professeur et prédicateur d'art : ce sens caché des choses, c'est dans les choses mêmes qu'il le cherchait et qu'il le montrait à ses élèves. L'observation continue lui semblait être une prière de l'esprit par laquelle nous obtenons que la nature nous éclaire, et comme Malebranche appelait les philosophes les « vicaires de la raison », il eût volontiers appelé les artistes les vicaires de la nature, car à ses yeux elle était le seul maître dont l'autorité fût indiscutable. Sa doctrine sera donc un naturalisme ou un réalisme, mais il faut s'entendre sur ce mot qui prête à tant d'équivoques.

Bien des raisons concouraient à faire de Rude un excellent professeur. C'était d'abord sa tournure d'esprit, non pas méditative ou contemplative, mais profondément réfléchie et, qu'on nous passe le mot, raisonneuse, toujours en quête du pourquoi et du comment. Compatriote et ami de Jacotot, il avait beaucoup médité sur les meilleures méthodes d'enseignement et pensait que le vrai rôle du maître est de se rendre inutile, de s'effacer le plus possible devant la spontanéité naturelle et de se contenter de la provoquer et de l'éclairer. L'artiste n'est que l'interprète de la nature et il n'arrive à la dompter qu'en lui obéissant: donc il n'y a pas de dogmes et la même nature commande à la fois au maître et à l'élève. Au fond, Rude était un autodidacte,' car, bien qu'il eût eu des maîtres parmi lesquels, à côté de Devosge, il ne faut pas oublier Cartellier, il s'était formé lui-même : en Belgique, il recommença entièrement son éducation artistique. On pourrait presque dire que le meilleur maître est celui qui a pu se passer de maîtres, pourvu bien entendu qu'il soit arrivé à la perfection de son art : quand on n'a réussi qu'à force d'essais, on est indulgent pour les essais des autres, on s'aperçoit qu'il vaut souvent mieux échouer en essayant que de réussir en imitant, car se bercer du vain espoir de devenir immédiatement infaillible en jurant sur la parole du maître et, dans cette sotte conviction, abdiquer sa personnalité et son initiative, c'est se vouer à une médiocrité irrémédiable. Cette culture personnelle est la seule garantie d'un progrès continu ; à la différence de tant d'artistes et d'écrivains qui aboutissent promptement à s'imiter eux-mêmes et à se faire une manière, Rude ne vieillit jamais et sut toujours rajeunir son talent, parce qu'il ne crut jamais son éducation achevée et même dans son extrême vieillesse interrogea sans se lasser la

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nature qui seule ne vieillit pas. Il est facile de distinguer les phases de ce progrès continu, de cette évolution du génie : i° le Thésée (1806^ marque l'imitation de l'antiquité bien comprise, de l'antiquité que Devosge révélait à ses élèves et qui est bien différente de celle qui fut à la mode sous le Directoire, quand, pour réagir contre les tableaux en marbre ou en bronze de l'époque de Louis XV, on se mit à copier maladroitement les bas-reliefs de Sélinonte et des Etrusques ; 20 YAristée (18 12) marque l'influence néfaste de l'Ecole et de ses procédés surannés: c'est la fausse antiquité substituée à la véritable, le pastiche remplaçant, je ne dis pas encore l'inspiration, mais l'imitation sincère et intelligente; 3° Y Histoire d'Achille est un premier retour à l'antiquité et à la nature, un premier essai de conciliation ou plutôt de réconciliation entre l'une et l'autre, synthèse incomplète encore où l'on sent l'influence ou du moins le voisinage de l'auteur des Horaces et des Curiaces et de tant d'autres magnifiques bas-reliefs sculptés au pinceau sur la toile ; 40 le Pêcheur et le Départ sont enfin le retour complet à la nature, le triomphe du génie libre désormais de toute entrave : après avoir extrait, pour ainsi dire, de la nature et de l'histoire toute la poésie qu'elles renferment, tout l'héroïsme qu'elles contiennent, Rude fit un dernier effort et en fit sortir toute la grâce et toute la philosophie dans V Amour dominateur. La dernière œuvre est peut-être la plus étonnante de toutes : il est plus merveilleux de traduire en marbre un dialogue de Platon qu'un épisode héroïque. Rude entrait de plain-pied dans les luttes homériques de 1793, mais par quel miracle le fils du forgeron trouva-t-il le temps de s'élever jusqu'aux plus sublimes conceptions de la poésie philosophique des Grecs ? Cette perpétuelle jeunesse du talent de Rude, ce renouvellement, ce rajeunissement continuels ne sont pas les fruits les moins précieux de sa méthode : quand on puise sans cesse à la source vive de la nature et de la réflexion, •l'imitation de soi-même, ce fléau de la vieillesse des artistes, n'est pas à craindre.

Rude fut deux fois chef d'école dans le sens littéral du mot: la première fois en Belgique 1 , la seconde fois à Paris ; quand David d'Angers ferma son atelier, en 1842, ses élèves, « tous bien convaincus qu'il n'y avait que Rude qui pût continuer ce que leur maître avait fait », vinrent le supplier de le remplacer. Rude se fit prier : il n'était pas de l'Institut; il avait peu d'influence à mettre au service de ses élèves; d'ailleurs eût-il cette influence et son patronage ou son nom pussent-ils 1 . Voy. chap. III.

leur être utiles, il ne saurait guère en user en leur faveur, étranger qu'il était à toutes les coteries administratives ou académiques; puis comme membre d'un jury, sa probité sévère, un peu farouche, lui interdisait toujours de favoriser ses propres élèves, voire de les défendre avec cette véhémence qu'une stricte et impartiale justice interdirait peut-être, mais que l'usage tolère ou plutôt exige pour rétablir l'équilibre menacé parles prétentions rivales; enfin son enseignement serait une nouveauté, presque un scandale, puisqu'il débuterait par cette déclaration : » Passezvous de maîtres, émancipez-vous, habituez-vous à une complète indépendance d'esprit. » Les élèves de David mirent une insistance si honorable à ne pas vouloir d'autre maître que Rude qu'il céda ; ce nouvel enseignement dura dix ans et laissa dans la sculpture française des traces ineffaçables. Rude n'avait pas changé de méthode et, pour bien des détails, nous n'avons qu'à renvoyer le lecteur à ce qui a été dit précédemment de l'atelier des Lorraines.

Pour bien comprendre cet enseignement, il faut chercher d'abord quelle est la qualité maîtresse, la faculté dominante du maître. Les critiques l'ont tout d'abord reconnue, c'est le mouvement, mais ils ont peutêtre trop négligé d'en rechercher les sources profondes. Ces sources sont au nombre de deux : les impressions d'enfance et les lectures favorites du sculpteur, celles-ci déterminées par une nature individuelle décidément éprise de tout ce qui est force et mouvement. Il naît dans un quartier populaire ; son enfance est bercée par le bruit des foules; il est soldat dès qu'il sait marcher ; il a l'enthousiasme facile, soit qu'il entende, à l'église Saint-Michel transformée en temple du patriotisme, les discours enflammés d'un patriote de 1793, soit qu'il assiste à une distribution de prix où l'orateur célèbre la gloire de l'art ; Bourguignon, c'est-à-dire deux fois Français, il frémit de toutes ses fibres plébéiennes quand la frontière est menacée et s'exalte d'un noble orgueil au bruit des victoires des armées révolutionnaires ou impériales. Il adorera toujours les panaches, les fières attitudes, en un mot le mouvement, soit qu'il fasse envoler Mercure dans les airs, soit qu'il précipite au devant des bataillons sa fougueuse Marseillaise, soit qu'il montre Jeanne d'Arc se jetant sur ses armes ou le bras de Ney brandissant un sabre à la tête des régiments électrisés. Que dis-je? s'il représente un savant, le fondateur de l'Ecole polytechnique, Gaspard Monge, c'est encore le mouvement qu'il s'efforcera d'exprimer: il le montrera dessinant dans l'air avec ses doigts les

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