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n8 LES ARTISTES CÉLÈBRES

possible», et, pour cela, que rien d'humain ne vous soit étranger. De là ces cours mutuels où ses élèves lisaient les anciens, étudiaient l'anatomie, la géométrie, la musique, et se mettaient au courant du mouvement littéraire et artistique. Rude admirait passionnément Berlioz, à une époque où ses compatriotes sifflaient sa musique. « Enfoncez-vous jusqu'au cou dans votre sujet », précepte qui, à certains égards, revient au précédent, car il implique les longues et consciencieuses recherches, la réflexion et la méditation assidues, la condamnation sans appel de ceux qui disent, au contraire : « Rimons d'abord, le sujet viendra ensuite », et de ceux qui commencent par peindre ou sculpter, sauf à consulter ensuite leurs amis sur le nom à donner à leur œuvre nouvelle : « Aye\ la tête froide et le cœur chaud » ; la méditation ne consiste pas à se monter l'imagination, et moins encore à fermer les yeux et à ne penser à rien : « C'est une prière naturelle, disait excellemment Malebranche, par laquelle nous obtenons que la raison nous éclaire. » Rude disait encore : « L'impatience est fille du doute; quand on est sûr d'arriver on ne se presse pas. » Traduction de la maxime : « Hâtez-vous lentement. » Surtout que l'artiste n'oublie pas que l'essentiel pour lui c'est de « produire », non de se produire, parce que le génie n'est que le travail accumulé. Il est touchant d'entendre le vieillard, après sa première attaque, ayant déjà un pied dans la tombe, répondre à son neveu Cabet qui lui demandait si la nuit avait été bonne : « Excellente; seulement j'ai beaucoup rêvé, et je ne sais ce qu'en dira le docteur ; quant à moi, je ne m'en plains pas, car je rêvais à mes marbres du Salon, auxquels il me reste tant à faire; je rêvais que j'y travaillais et que je les finissais à mon gré. Aussi étais-je fort heureux ! » C'est ainsi que son compatriote Bossuet, tout plein de la lecture d'Homère, composait des vers grecs pendant son sommeil. Ni le cerveau, ni la main, n'étaient affaiblis par tant d'années de labeur. Il mourut debout, comme le prescrivaient ses chers stoïciens, après avoir complètement réalisé dans sa vie le poème de l'art et de la vertu, in actu mori !

Pendant l'année de 1 855 , Rude, membre du jury à l'Exposition, se surmena. Consciencieux, ardent à sa tâche, qu'il l'eût choisie ou qu'elle lui eût été imposée, obligé, contre ses goûts et ses habitudes, de figurer aux réceptions, d'assister aux dîners officiels, il sentit bien que ces fatigues nouvelles ruinaient sa santé affaiblie et reçut maint avertissement qu'il négligea, accès de faiblesse subits, conseils de ses amis et exhorta-

FRANÇOIS RUDE ng

tions à se ménager. Il put jouir encore pleinement de deux grandes satisfactions : la première s'adressait au sculpteur, qui obtint par le suffrage presque unanime (47 voix sur 5o) de ses collègues de toutes les nations la première des quatre grandes médailles d'honneur, récompense à laquelle il s'étonnait lui-même d'attacher tant de prix et qui lui alla au cœur. C'était une réparation éclatante et officielle des injustices académiques, et il est à croire que l'Institut, converti et repentant, s'y associa pleinement. La seconde et plus intime satisfaction qu'il éprouva fut la naissance d'une petite nièce, j'allais dire d'une petite-fille, car il aimait Mme Gabet comme sa fille d'adoption et Cabet, son compatriote, son élève, le futur auteur de la Résistance de Dijon, était aussi un fils pour lui. Gabet était son espérance, le soutien de son courage, et il pensait que s'il succombait avant d'avoir terminé les œuvres commencées, une main habile, — celle de son élève de prédilection — les achèverait, comme il avait achevé le Caton de son ami Roman. Il n'avait voulu exposer ni l'Amour] ni YHébé, qu'il ne croyait pas encore avoir poussés à la perfection qu'il rêvait.

On peut donc dire qu'en somme ses derniers jours, soutenus par la tendresse passionnée de sa femme, embellis par la touchante unanimité des artistes à saluer en lui le maître incontesté, attendris par la naissance de cette petite-fille qui devait faire revivre ce nom populaire de François qui était le sien, et qui avait été celui de deux de ses sœurs, furent aussi heureux et aussi glorieux que ses amis et ses admirateurs pouvaient le souhaiter.

Donnons maintenant la parole à M. M. Legrand pour raconter ses derniers instants : « Après son potage, il se sent si bien remis — il avait eu la veille un évanouissement, — qu'il prend sa pipe, signe de bon augure toujours bien accueilli par ceux qui soignent les fumeurs malades, avec la santé reviennent les habitudes. Quand Mme Rude entra de nouveau près de lui, il se plaignit de se sentir mal à l'aise : une quinte de toux venait de lui enlever tout le bien-être qu'il avait ressenti en se levant. Tandis qu'il parlait, Mme Rude vit son visage s'altérer ; elle fit prier M. Cabet de descendre ^il demeurait à l'étage supérieur et soignait sa femme non encore relevée de ses couches). Il vint sur-le-champ. Mme Rude, de plus en plus inquiète, donna l'ordre de courir chercher le médecin. Rude, répondant aux questions de M. Cabet, indique de la main la région du cœur : « J'ai des douleurs par là », dit-il.

Puis il étend, par un mouvement brusque, ses bras et ses jambes, en même temps que son corps est rejeté en arrière sur son fauteuil, pousse un faible cri « Ah ! » et murmure deux ou trois mots inintelligibles. Tout cela avait duré moins d'une minute. Rude était mort, à dix heures du matin, le 3 novembre 1 85 5 . La cause d'une mort si subite fut attribuée à une rupture du cœur. Il n'y a guère, en effet, que les ruptures du cœur ou des grands vaisseaux qui tuent avec cette instantanéité. »

Le lendemain, on voilait d'un crêpe le Pêcheur et le buste de Mme Cabet qui figuraient à l'Exposition universelle. Deux jours après, le corps fut porté au cimetière Montparnasse, où sa modeste tombe n'a d'autre ornement que son buste par Cabet, dont les reproductions en plâtre se vendirent alors en Bourgogne par centaines d'exemplaires. Ary Scheffer, Heim, Dumont et Noisot tenaient les cordons du poêle. Noisot avait rêvé d'élever à son ami un tombeau sur la colline du Fixin, projet que des considérations de famille empêchèrent de réaliser ; il érigea du moins, en l'honneur de son ami, le buste de Cabet, à deux pas du Napoléon et de la tombe qu'il se préparait à lui-même. Peut-être la France ne connut-elle pas alors la grandeur de la perte qu'elle venait de faire, mais bien peu d'années se passèrent avant que la vraie postérité ait commencé pour Rude et porté son jugement définitif. Comme sculpteur, il est le chef de notre admirable Ecole française, et c'est tout dire; comme homme, il est de ceux dont on dira toujours, comme de Turenne, qu'ils font honneur à l'humanité.

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