‹ Francʹois RudeChapitre 33 sur 50 · LIEVRE EFFRAYE · texte numérisé non relu

LIEVRE EFFRAYE

Modèle de M. Barbedienne.

Vers 1 83 3 , un célèbre artiste, un esprit élevé et sincère, Decamps, écrivait, à propos de Barye : « Ce génie piquant et original, aux aptitudes et aux études spéciales, qui eut décoré nos places de monuments uniques dans le monde, se trouve trop heureux de pouvoir formuler ses idées dans les maigres proportions d'un surtout d'un usage impossible, et finalement, il est triste de constater qu'un talent qui, seul peut-être, eût pu doter son pays d'un monument vraiment original, se voit réduit à la fabrication de serre-papiers. »

Ce mot fatal de « serre-papiers », qu'on a jeté à la tète de Rarve, parfois pour le plaindre, comme faisait Decamps, le plus souvent pour le dénigrer, comme firent jusqu'au dernier jour les défenseurs du Grand Art (qui n'est pas toujours celui des grands artistes^, cette appellation dédaigneuse, acceptons-la pour le moment, sans nous en inquiéter autrement, comme si elle était encore de mode.

Certes, le regret que formulait Decamps, nous l'avons déjà éprouvé, et nous aurons encore de nouvelles et meilleures occasions de le raviver. Pourtant, nous voici arrivés à l'examen de ce qui constitue, à proprement parler, l'œuvre de Barye, du moins la partie la plus connue, la plus célèbre, l'ensemble le plus considérable. N'eût-il produit, dans toute sa vie, que cette nombreuse armée de monstres minuscules, il mériterait à jamais le nom de grand artiste, égal des plus grands. N'en eût-il même produit qu'une vingtaine, une douzaine, cette gloire lui serait encore acquise.

6o LES ARTISTES CÉLÈBRES

Il semble donc qu'il n'y ait pas lieu, à priori, de regretter déjà trop vivement les indifférences et les injustices des contemporains. Féliciter ceux qui l'ont méconnu et négligé serait paradoxal, quoiqu'en somme nous y ayons perdu, comme disait Decamps, des « monuments uniques ». Remâcher les récriminations serait tomber dans le lieu commun et ne s'obstiner à voir qu'un côté de la vérité, puisque nous avons, pour nous consoler, des centaines de chefs-d'œuvre, quelles que soient leurs dimensions.

Et puis, si nous effleurons dès maintenant cette question de mètres et de centimètres, il faudra bien dire qu'il est vraiment temps de se faire une idée nouvelle de ce que les grammairiens de l'esthétique ont appelé les convenances de chaque art. Il faut que résolument les artistes se mettent à la portée, non plus de convenances, mais d'exigences nouvelles, sous peine pour eux de voir la vie impossible, et pour nous de voir l'art banni de notre vie. Les occasions de décorer des palais et des places publiques deviendront de plus en plus rares. Il ne se trouvera plus qu'un certain nombre de cas, restreints, nettement définis, dans lesquels le plus souvent la politique distribuera les travaux et les faveurs. Les grands hommes eux-mêmes, pour qui nous nous sommes épris dans ces derniers temps d'une frénétique et rétrospective admiration, auront tous un jour leur statue et ce dernier débouché manquera à la statuaire dans un temps prévu.

Notre vie s'est faite petite, personnelle, renfermée, casanière. L'art peut et doit s'éparpiller pour nous en mille productions de chevalets ou d'étagères. Un grand artiste ne dérogera point en faisant de petits tableaux ou de réduites sculptures. Sans même examiner s'il ne peut pas se montrer aussi puissant dans un cadre restreint que dans les vastes développements d'une coupole, ne pouvons-nous pas l'engager à se plier au rapetissement de la taille et des mœurs, à se rattraper, quant au reste, sur la pensée, et à ne pas se montrer plus difficile, sculpteur, que Barye ou les bronziers de l'antiquité, peintre, que Chardin ou les divins petits hollandais ?

Pour la peinture, cette forme est depuis longtemps honorée et acceptée. Pour la sculpture, la formule de son emploi dans la vie intime n'est pas encore complètement dégagée. Pourtant des artistes, comme M. Rodin, ne dédaignent point de consacrer un 'robuste talent à l'exécution de figures dont la seule grandeur est dans la conception. Barye a été un des premiers de notre temps à ouvrir résolument la voie.

Et, pour en finir avec cette discussion, avant de passer à l'étude des serre-papiers, on se demande un peu en quoi le grand art sera tué si vingt personnes de goût possèdent chez elles, sous leurs yeux attentifs, une épreuve d'un chef-d'œuvre, au lieu que ce chef-d'œuvre, tiré à un exemplaire unique et dans des proportions colossales, soit exposé dans la rue à la curiosité de cent imbéciles et de vingt mille indifférents.

Baryc, dans sa ménagerie intime, a traité à peu près tous les sujets, abordé tous les genres , son observation pénétrante s'appliquant à exprimer toutes les émotions. Rien que cette impression générale prouverait combien en art le choix du sujet importe peu. Les sentiments dont paraissent douées les statuettes d'animaux, majesté, colère, malice, douceur, sont dans l'esprit de l'artiste et dans le nôtre, et non pas dans les modèles eux-mêmes. Nous disons qu'un chien est intelligent parce que ses mouvements correspondent à nos volontés plus souvent que ceux des autres animaux. Nous disons qu'un lion est féroce parce que ses besoins le poussent à dévorer « force moutons » et même quelquefois à manger le berger. Mais rien ne nous prouve qu'il y ait dans le chien plus d'intelligence, dans le lion plus de férocité que dans tout autre animal. Le lion mange de la viande et le mouton broute de l'herbe parce que c'est leur particulière nature. La douceur du mouton est dans son tube digestif et dans ses mâchoires. Aussi toutes les émotions qu'excite en nous la vue d'un bronze de Barye sont des émotions humaines appliquées à des représentations d'êtres vivants qui ne possèdent en propre que la beauté de leurs lignes et l'intérêt de leurs mouvements.

Ces bronzes, comme tout véritable objet d'art, sont des prétextes.

Plutôt que de procéder par ordre chronologique, ce qui serait de mise dans une étude purement technique et catalogale, nous grouperons les petits animaux par genres, par caractères, prenant de chaque groupe les exemples les plus remarquables, et en avertissant d'avance qu'une pareille classification ne saurait avoir rien de rigoureux.

Le caractère dominant du talent de Barye, comme nous avons pu le voir, c'est la majesté, la dignité. Si le mot magistral n'était pas inventé (et quelque peu défraîchi par un usage un peu trop libéral), il faudrait le mettre en tête de la liste des épithètes. On trouve donc, ouvrant le cortège, les grands félins dont Barye a su faire passer dans cette échelle

extrêmement réduite, si on y pense, de 23 centimètres de haut sur 3g centimètres de large, toute la sereine puissance. Le Lion qui marche, et la Lionne, que les dessins de Lançon font bien comprendre ici, peuvent être présentés comme les plus majestueux de ces petits bronzes. Et, en passant, on nous laissera donner un hommage au regretté artiste qui sut étudier aussi pour son compte la vie des fauves et la rendre avec beaucoup d'accent et de couleur dans ses eaux-fortes et ses aquarelles1.

Certes, si le malheureux quolibet de « presse-papiers » est amèrement ridicule, c'est bien dans le cas de ce Lion qui marche. Le jeu des muscles et des os est si parfaitement observé, chaque chose est tellement à sa place, depuis cette tête chevelue qui commence à se mettre en colère, jusqu'à cette queue qui fouette l'air dans une impatience, tandis que les pattes s'écartent et se rapprochent, que le regard suit le lion plutôt qu'il ne l'embrasse. Comment faire sentir par les mots la contractilité des griffes qui se posent, et tout cet extraordinaire développement de force dans la légèreté qui caractérise l'allure de ces machines ?

La lionne, je ne sais pourquoi, nous semble moins belle que le lion. Il y a contre elle comme une défaveur dans le public. Elle est trop unie, trop fine peut-être ; son caractère de simplicité déroute, à coté des fiers panaches de son maître. A quoi cela tient-il, et pourquoi, dans les espèces animales, la beauté, les vives couleurs, sont-elles plus souvent le privilège du mâle, alors que, dans l'espèce humaine, c'est incontestablement un partage inverse ? Ce n'est pas une illusion de nos yeux, ni un simple résultat du don de langage... Quoi qu'il en soit, avec sa belle tétc fine, toute l'unité gracieuse de sa silhouette qui la rapproche plus de la chatte agrandie, que le lion de notre compagnon ronronnant, elle est là, rendue par Barye, avec une égale apparence de vie.

C'est la philosophie des déserts immenses, condensée dans le bronze

i. Nous profiterons aussi de cette occasion pour mentionner certains sculpteurs d'un réel mérite, qui à la suite de Barye ont contribué à faire à l'animal la place à laquelle il a droit dans l'art. Il suffira de citer M. Frémiet, successeur de Barye au Jardin des Plantes, qui a fait de la bête une étude approfondie et l'a combinée de la plus heureuse façon avec la figure humaine; M. Mène qui sut mettre beaucoup d'esprit dans ses figures de chevaux, de chiens et de renards; M. Gain enfin, qui plus heureux que Barye, a pu exercer une verve originale sur de grands travaux. Tout cela vaut infiniment mieux que feu Plantard ou les extraordinaires rivaux qu'on opposa à Barye à ses débuts : Fratin ou Fauginet !

souple, et réduite aux proportions d'un objet de bureau. Avoir devant soi tout ce rugissement qui marche, toute cette sanguinaire câlinerie des grands lions de l'Atlas ! Mais, grand dieu, si c'est un serre-papiers, cela ne peut être que le serre-papiers de Shakespeare ou de Victor Hugo !

Sans attacher une particulière importance au prix plus ou moins grand des matières qui entrent dans un objet d'art, nous pouvons dire, à titre de curiosité', que ce fameux Lion qui marche fut un jour fondu en argent. C'était à l'occasion du grand prix de 1 865 , gagné par Fille-del'Air, au comte de La Grange. La pièce, à laquelle Barye apporta tous ses soins, appartient actuellement à M. Walters, de Baltimore, le grand collectionneur américain des bronzes de Barye, de qui nous aurons à dire quelques mots.

Nous avons suffisamment caractérisé la royale allure des animaux du genre majestueux, pour ne pas entrer dans le détail des différents tigres, panthères, jaguars, léopards, couchés, marchant ou assis. Leur description n'offrirait qu'un intérêt de catalogue. Il suffira d'ajouter que chacun de ces personnages joue son rôle avec l'inquiétante exactitude dont nous avons déjà pénétré le secret. Tous font naître l'idée du carnage serein et fort pour lequel ils sont nés.

Mais où cette idée de destruction se manifeste et se développe dans toute son intensité, avec les multiples combinaisons du roman le plus richement imaginé, c'est dans les scènes à deux ou plusieurs animaux, dans celles qui, pour nous, composeront un deuxième groupe : le dramatique.

Là, c'est tout un monde de combats acharnés. Des os qui craquent sous des dents, des surprises féroces, des résistances désespérées, des cruautés goulues, les rencontres les plus inattendues, les luttes les plus impitoyables. Et tout cela, se heurtant, se choquant, s'entremêlant dans des convulsions d'agonie d'une part, d'avidité de l'autre. Les gueules boivent le sang à longs traits, se grisant du chaud breuvage ; les griffes s'enfoncent au hasard, comme dans une caresse égarée ; car la différence est bien peu grande entre les deux plus terribles pantomimes animales, celle du meurtre et celle de l'amour. De ces dialogues de mort, la conception est parfois étrange, mais l'exécution toujours grave, et en quelque sorte hautaine. Il semble que Barye ait jeté l'un contre l'autre deux adversaires inattendus, et qu'il ait saisi, avec un calme souverain, le moment où le combat atteint le paroxysme.

ANTOINE-LOUIS BARYE 65 C'est par exemple, les tigres et les jaguars dévorants dont nous avons parlé, et qu'on retrouve, dans la collection, sous des dimensions réduites.

C'est, encore, ce Loup tenant un cerf d la gorge, qui a l'intérêt d'un troisième acte de mélodrame, qui serait écrit dans la langue de Corneille. Le féroce chien sauvage s'est lancé d'un bond sous le cerf ; deux galops qui se sont choqués en sens inverse ; et il s'est accroché de toute la longueur tenace de ses canines. Le cerf est rixé au sol, et telle est l'intelli-

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