‹ Francʹois RudeChapitre 35 sur 50 · SINGE MONTÉ SUR UN GNOU · texte numérisé non relu

SINGE MONTÉ SUR UN GNOU

Dessin de Lançon, d'après le groupe de Banc.

genoux, ou plutôt comme coussin sous la tète. Ne point se lier a ces douceurs, qui ont bon appétit dans leurs moments perdus.

Une autre critique, d'une portée plus générale, devra également trouver place ici, à propos de ces mêlées d'animaux. C'est que, par suite de l'acharnement même des luttes engagées, il y a parfois dans les lignes des groupes une certaine confusion, et que l'on a quelque peine à distin-

guer tout d'abord ce qui revient à chaque personnage. La silhouette manque alors'de netteté. D'ailleurs on pourrait répondre que Barye n'a point songé à s'embarrasser de cette considération, et qu'il a préféré la réalité des faits, fallût-il un effort pour la comprendre. Aussi enregistrons-nous cette critique, qui a été formulée par d'autres, plutôt que nous ne la prenons pour notre compte. Car, après tout, ces grands passionnés, de la plus sincère des passions, la faim, ne peuvent apporter dans leurs assauts la même correction que des maîtres d'escrime à une séance d'académie d'armes.

Même, dans certains cas, cette confusion vient augmenter l'effet d'horreur et alors le drame tourne réellement au fantastique. Nous citerons, dans cet ordre d'idées, certains bronzes où Barye a représenté des serpents pythons avalant l'un une biche, un autre une gazelle, un troisième un crocodile ! Ici, ce n'est plus une chose qu'on puisse formuler. C'est un effroyable amoncellement de replis. Où ce hideux python commcnce-t-il? On finit bien par apercevoir la petite tête plate qui engouffre; mais ces nœuds mouvants et froids qui enserrent la proie et la pétrissent d'une torsion continue, comment Barye a-t-il pu en pénétrer le mystère ? Où a-t-il pu voir cela, et concilier la logique formelle du bronze avec la confusion désordonnée de cette vie la plus répugnante !

Et, après avoir esquissé à grands traits les caractères de grandeur et de passion qui régnent dans cette partie de la collection des petits bronzes, nous voilà amenés à indiquer des touches toutes nouvelles : le ton familier, léger, puis l'élégie, et même, chose plus inattendue, l'ironie, la gaieté, pour ainsi dire l'intermède comique dans toutes ces choses sombres.

Nos familiers seront, par exemple, une série de bassets, assis, debout, à poils ras, ou à longs poils. Sans doute Barye n'a point consacré de longs efforts à la représentation de notre esclave favori, bien qu'il eût étudié le chien d'une manière très approfondie; toutefois, il y a quelque bonhomie dans le rendu de l'intelligence éveillée, et de l'air attentif qu'ont ces bêtes courtisanes. Puis il faut noter quelques petits chevaux, le Cheval demi-sang entre autres, exécuté avec une telle simplicité, presque naïve, que l'on a besoin de regarder à deux fois pour se convaincre que c'est une merveille.

Familière aussi, la note des petits lapins, avec leur gros dos, leurs longues oreilles, le broutonnement obstiné qui leur secoue le nez et leur fait danser toute la peau.1

CAVALIER ARABE TUANT lT N LION.

Dessin de Lançon, d'après le groupe de Barye.

7o LE S ARTISTES CÉLÈBRES

Quant ù la légèreté, nous la constaterons surtout dans les études bien plus nombreuses que Barye a laites de toutes les familles de cerfs et de biches. Quelles vivantes dentelles de ramures portées haut, quelle gracilité des corps taillés pour la course, quelle élégante maigreur des jambes fines ! Le bronze rend tout cela avec une sécheresse propre et nette, que l'on s'étonne de trouver après avoir vu la même matière se prêter aux effets les plus gras ou les plus rudes. Dans le Cerf qui écoute on sent l'animal prêt à détaler. Et une si surprenante agilité devinée chez les kevels ou les axis, arrêtés un moment dans leur galop, et qu'on s'étonne de voir encore là !

Il est juste de noter spécialement, parmi tous ceux qui rentrent dans cette classe, la beauté du geste chez le Cerf qui frotte ses bois contre un arbre; la magnifique silhouette formée par le bois du Cerf de Virginie couché, qui retourne la tête sur lui-même pour se mordre avec la gravité que savent mettre les bêtes dans leurs humbles chasses à de microscopiques ennemis.

Nous avons dit qu'on pouvait trouver, chez Barye, la note élégiaque et tendre. C'est surtout à la Gabelle morte, ou bien encore au Faisan blessé que nous faisons allusion. La Gabelle morte excita, au Salon de 1 8 3 3 , l'émotion des critiques compatissants. Peut-être aujourd'hui sommes-nous moins enclins au couplet de romance ; aussi préféronsnous franchement dans notre maître, à l'expression si touchante qu'elle soit, de la douleur qui se plaint, celle de la douleur qui beugle, qui mugit, ou qui hurle. Celle-ci nous prend plus violemment aux nerfs.

Pourtant, c'est encore un étonnement que nous réserve ce robuste, quand il s'égaye aux dépens de quelques-uns de ses modèle. Certes, YOurs dans son auge, qui est reproduit dans notre illustration, est d'un franc et juste comique. Ah ! mon camarade, que tu es grognon et goulu ! Comme tu te vautres dans cette auge où tu t'es lavé, et qu'il sera nécessaire de laver à son tour! C'est à la fois ta baignoire, ta salle à manger et ton lieu de récréation. Roule-toi bien sur ton dos, hoche la tête d'un air soupçonneux et sournois ; joins bien tes pattes pour mieux enfermer la friandise qu'elles tiennent. Mais ne crains pas que nous avons la pensée de te la disputer. Si nous avions envie de quelque chose en toi, ce serait de ta peau, peut-être, mais surtout du naturel privilégié qui te fait connaître à si peu de frais le vrai bonheur.

Pour faire comprendre encore la gaieté un peu sérieuse de Barye, il

ARABF MONT K SIR T! N DROMADAIRE. Dessin de Lançon, d'après le bronze de Barje.

faudrait citer aussi le Singe monté sur un gnou, idée bizarre qui ne peut venir que dans l'esprit d'un singe, et l'effarement du quadrupède transformé bon gré mal gré en monture. Nous citerions aussi, dans l'ordre simiesque, une extraordinaire petite Tête de chimpanzé, d'une exactitude de détails si inquiétante qu'on croirait avoir affaire à un moulage sur nature, si le caractère de Barye ne faisait pas repousser aussitôt la supposition... et si les dimensions de la pièce (7 centimètres sur 3) ne la rendaient encore moins vraisemblable. Elle est étonnante de comique, cette petite tête, avec son expression de malingre astuce, sa lèvre supérieure relevée par une ironie et un cynisme que l'on ne trouverait nulle part dans la nature, s'il n'y avait pas la physionomie de certains hommes.

Enfin, nous voulons clore notre revue par deux autres compères : un Ratel dénichant des œufs qui est bien la plus sensuelle des bêtes gourmandes, avec son museau ramassé et ses gros membres courts. Puis cet Eléphant trottinant qui figure dans notre illustration. Un fantaisiste de nos amis le surnommait « Un éléphant qui suit les femmes ».

Telles sont les principales idées que peut provoquer en nous l'examen de ce peuple de serre-papiers. On a vu qu'elles allaient de l'enjouement jusqu'aux plus graves impressions, jusqu'aux sensations les plus dramatiques. Pourra-t-on encore comprendre qu'un pareil créateur ait été pendant longtemps à ce point méconnu ? Pourra-t-on comprendre surtout le dédain où l'ont tenu les coteries académiques ? La persistance avec laquelle on nommait cet homme un animalier ?

Un animalier ! Mais quand il a cette faculté évocatrice, quand il sait avec ses humbles et farouches modèles nous donner des joies artistiques et philosophiques aussi intenses, il faut être doué d'une extrême sottise pour prendre le terme comme une injure. C'est pourtant avec ces dédaigneux et puérils clichés que les aristocraties se maintiennent en littérature et en art. Il y a des préjugés inexpliqués : dans la seule griffe d'un lion de Barye, il y a plus de sens de la véritable noblesse que dans tous les Apollons poncifs ; dans l'œil d'un de ses petits jaguars, plus de redoutables colères que dans tous les Jupiters démarqués, dont se glorifiaient alors les artistes primés. Ils sont aujourd'hui plongés dans le plus profond et le plus irrémédiable oubli. Et voici qu'au contraire Barye commence seulement à vivre. Mais c'est pour durer.

De son temps, quelques clairvoyants l'apprécièrent déjà et entrevirent la grandeur de son œuvre. Certains, il est vrai, eurent une

ANTOINE-LOUIS BARYE 73 façon spéciale de manifester leur enthousiasme. C'est ainsi que nous n'avons pu encore nous faire à ce cri du cœur d'un écrivain du temps : « La sculpture a enfin trouvé son La Fontaine! » Sans doute on rencontre dans le divin bonhomme tous les tons, depuis la naïveté la plus fine jusqu'à la majesté (cette note plus rare toutefois). Mais quelle différence de tempéraments et de procédés! Ce que La Fontaine observait surtout dans les animaux, c'était l'homme. Ce qu'il y a d'humain dans les animaux de Barye, c'est nous seuls qui l'y mettons. Le sculpteur, lui, ne s'est préoccupé que d'y mettre de la vie, leur vie personnelle, idiosyncrasique. Ce sont des hommes qui parlent dans « l'ample comédie en cent actes divers ». Ce sont des bêtes, des brutes, d'admirables brutes, qui dans la ménagerie d'airain, sous nos yeux, respirent, marchent, s'entre-tuent et se gavent. Barye, on ne saurait trop s'en convaincre, a aimé puissamment l'animal en lui-même et pour luimême, et c'est la véritable voie pour arriver à l'œuvre d'art accomplie. On ne crée qu'en aimant.

S'il fallait faire une comparaison, non plus cette fois empruntée à des littératures, ces rapprochements n'étant que des caprices d'esprit, il serait infiniment plus intéressant de la faire avec les artistes japonais. Peut-être trouverait-on entre le rêveur impeccable et ces ouvriers prestigieux, au métier si sûr, aux ressources de fabrication si riches et si imprévues, quelques points de contact, mais encore plus de différences. Ceux-ci épient la nature, celui-là la domine. Les uns reproduisent, jusqu'à un miraculeux rendu, des enveloppes, des formes et des attitudes ; l'autre prend d'abord corps à corps la nature intérieure, et là-dessus il bâtit sa solide charpente. Les Japonais ont des trucs de couleur et de travail qui surprennent par leur identité avec le produit même qu'ils ont copié. Barye, pour parcourir toute la gamme des couleurs et en donner l'équivalent, se contente d'une seule matière, monotone et presque neutre.

Enfin, s'il fallait nous résumer en quelques mots, nous dirions que, toutes proportions gardées, la différence entre les animaliers japonais et le statuaire Barye réside en ceci : ils nous montrent un peu mieux la peau de leurs modèles ; il nous donne un peu plus de leur âme.

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