CANDÉLABRE
avec cerf frottant ses boi*> contre un arbre, surmonte d'un milan emportant un lièvre d'après le modèle appartenant à M. Barbedicnne.
8o LES ARTISTES CÉLÈBRES
quelles carnations assouplies, qui donnent à penser qu'en les modelant avec son ébauchoir, Barye s'est souvenu des chasseresses et des sirènes de Rubens. Le travail des chairs est gras, opulent, on oserait presque dire lumineux. Ici se reconnaît l'artiste qui devait un instant traverser l'atelier de Gros, qui s'était laissé charmer par la couleur et qui avait fréquenté le Louvre à l'heure où, jeune comme lui, Delacroix y faisait d'admirables études d'après les tableaux de la galerie de Médicis. »
Les Grâces sont certainement ce que l'artiste a produit de plus accompli en fait de figures de femmes. Ces jeunes corps sont si harmonieusement enlacés, les têtes amoureusement penchées, la ligne ondoyante des dos, les membres nerveux et pleins, tout un abandon si voluptueux, que c'est en vérité un des triomphes de la beauté animale. Il y a, dans les femmes de Barye, un peu de cette séduction tranquille, de cette resplendissante santé, qui sont le propre de certains êtres nés pour vivre dans l'ignorance de toute douleur, de toute passion. Elles respirent, elles vivent, elles charment, conscientes seulement de l'atmosphère d'admiration où elles marchent, déesses. Sans doute, elles ne répondent point à l'étrange, tourmentée et un peu malsaine beauté à laquelle nous ont habitués nos inquiétudes, nos névroses. Elles sont l'harmonie et la noblesse des proportions, la grâce un peu hautaine des lignes impeccables. Que nous soyons entraînés vers des charmes plus riches en nerfs et en fièvres, que les expressions soient aujourd'hui souhaitées plus troublantes, que nous nous épuisions dans la recherche d'éloquentes maladies, tout cela est possible. Il n'en est pas moins bon, salutaire presque, que de temps en temps notre regard se retrempe dans la contemplation de ces sérénités, que notre imagination s'élève vers un idéal moins chlorotique.
Les figures de Barye nous donnent peut-être à un plus haut degré que toute autre création de l'art contemporain, celle impression réconfortante et saine. Elles portent la marque de cette autorité, de cette dignité dans la conception que nous avons observées dans ses autres œuvres. Telle est la logique vigueur de cet esprit, telle la volonté de cette main, que le plus ignorant sentirait au premier coup d'œil que cette Junon assise est du même auteur que la Lionne qui marche. Et de fait, les femmes sculptées par Barye sont, par l'ampleur du modelé, la tranquille puissance de la démarche, les sœurs de ses grandes lionnes, innocentes et farouches.
On voit que les figures seules prêteraient à une étude développée et féconde en enseignements. Il y aurait un intérêt à les prendre successivement, à en analyser le caractère et le travail. On montrerait, par exemple, comment le statuaire, combinant l'homme et l'animal, savait exalter, l'une par l'autre, leurs passions et leurs beautés particulières. La première composition venue donnerait matière à de longues dissertations esthétiques. Tel le Cavalier surpris par un serpent, où le sujet, d'une imagination romantique (ce cavalier nu, soudain saisi à la gorge par le reptile qui se dresse, enlaçant en même temps le cheval dans des replis monstrueux), se concilie avec une exécution impeccable comme l'antique.
Ou plutôt dans la manière dont Barye a conçu et traité la figure humaine, il n'y a rien qu'on puisse proprement qualifier d'antique ou de moderne. Il y a la recherche de la forme et pas autre chose, et cela est de tous les temps. Le prétexte importe peu pour faire œuvre plastique par excellence. On peut, si l'on se sent attiré par les réalités du moment, qui ne sont, après tout, qu'une convention comme une autre, donner, à force d'art, du caractère à nos enveloppes étriquées. On peut encore, comme Barye, faire craquer tous les cadres, et aimer d'un tel amour la nature vivante, la nature nue, qu'on se contente d'avoir recours à de vieilles fables, toujours neuves si on n'y cherche pas autre chose qu'une occasion de chanter l'éternelle beauté de la matière animée.
L'invraisemblable, alors, se plie lui-même à l'expression de la vérité. Remarquez par exemple ce Centaure et Lapithe, qui, exposé en i85o, fut après un long silence, l'occasion d'une rentrée triomphale. C'est, délibérément accepté, le plus chimérique des sujets, sans compter que se présentent aussitôt à l'esprit d'écrasantes comparaisons. Pourtant, à force de sincérité, de courage et de force, Barye en tire une œuvre admirable, sa plus étonnante peut-être.
Gela est venu tout d'un mouvement, on le sent, un mouvement prompt et sûr comme le saut prodigieux qui a précipité le héros sur la croupe du centaure. Plus tard, dans un travail acharné, l'artiste modifiera sans cesse quelque détail, pour que tout soit asservi à l'impression d'ensemble. Mais la magnifique silhouette subsistera, telle qu'elle a été entrevue du premier jet. Cela s'arrange avec une impitoyable logique : le Lapithe est servi par la résistance même de son colossal et impuissant adversaire. Ce n'est pas seulement parce qu'il est saisi à la gorge que le