LA FORCE PROTÉGEANT LE TRAVAIL
Groupe en pierre de la cour du Carrousel, pavillon Denon.
demi-homme se renverse en arrière, c'est parce qu'en vertu des maladresses fatales des prédestinés à la défaite, il doit se présenter lui-même à la massue qui lui va fracasser le crâne. Cette contorsion désespérée ne sert qu'à mieux maintenir le vainqueur. Il faut renoncer à employer les mots pour faire sentir l'impétuosité contenue de ces admirables lignes, l'entrain du mouvement, la puissance inouïe avec laquelle sont opposés les deux antagonismes déjà rencontrés sous une autre forme : la force intelligente et la force bestiale. Barye, habitué à vaincre les difficultés formidables de la nature, véritable dompteur de monstres lui-même, semble avoir pris plaisir à développer ce thème de diverses façons. Certainement, on sent que la figure du Lapithe, enivré de sa victoire, a été modelée avec une âpre joie.
Ce fut une œuvre de longues méditations. Barye l'avait gardée plusieurs années à l'atelier, ne pouvant s'en séparer. Parfois il y faisait une légère retouche, puis, pour des mois entiers, la glaise se recouvrait de ses humides enveloppes. Enfin, quand il eut atteint la forme définitive sous laquelle nous la montre le dessin de Lançon, le sculpteur y introduisit encore des modifications. Le groupe fut appelé alors Thésée combattant le centaure Bienor. Le cavalier eut le genou plus levé, au lieu d'être, comme ici, collé aux flancs du centaure ; la draperie fut supprimée ; le mouvement du cheval fut un peu altéré ; le pied droit de derrière posé sur la pince, au lieu d'être à plat ; enfin, un support, forme d'une touffe de cactus, remplaça la draperie traînante. Mais encore une fois, rien de cela n'altérait la forme primitive, la silhouette générale si caractérisée.
Comment ne pas se laisser aller au regret que l'Etat n'ait pas confié des travaux dignes de lui, à un homme capable de pétrir un pareil monument ? Eh bien, c'est à grand'peine que Barye put obtenir de temps en temps la commande de quelque figure. Ainsi, un jour, on lui demanda une statue de marbrepour une des chapelles de la Madeleine. L'artiste eût désiré qu'on lui confiât la statue d'une sainte dont sa femme portait le nom. 11 ne put même pas obtenir cette faveur, et il dut se résigner à exécuter une Sainte Clotilde, sans que rien expliquât le choix qu'on avait de lui pour ce doux et mélancolique sujet. Une figure drapée, non sans une certaine grâce touchante et noble, tel fut le résultat de la commande. Mais enfin, était-ce bien ce qu'il fallait demander à Barye?
On fut mieux inspiré en lui demandant une statue équestre de
NAPOLÉON Ier.
Projet pour un monument a Grenoble, d'après le modèle appartenant à M. Diot.
Napoléon Ier pour le monument d'Ajaccio. Au moins, il pouvait faire quelque chose de viril et de grand. Mais, comme si une fatalité s'acharnait à ce que toujours il fût froissé de quelque façon, il fut payé de ce travail moitié en espèces... moitié en vieux canons, matière première toute trouvée pour son bestiaire de bronze !
Un autre Bonaparte lui fut commandé encore pour Grenoble. Cette fois, des intrigues se mirent de la partie, et Barye, impatienté, renonçant à des démarches qui répugnaient à son caractère, n'en fît jamais que la maquette. Nous avons obtenu de son propriétaire, M. Diot, l'autorisation de reproduire cette belle pièce, jusqu'ici inédite.
Enfin, après toutes ces années de travaux insuffisants, d'espérances vaines, un jour arriva où l'on se décida à confier à l'artiste une tâche importante, vraiment digne de lui : quatre groupes en pierre, plus grands que nature, destinés à la décoration du nouveau Louvre. C'est l'architecte Lefuel, chargé du travail après la mort de Visconti, qui eut le bon esprit d'écouter les recommandations de Français et de Matout en faveur de Barye. Les quatre groupes représentaient : la Guerre, la Paix, la Force protégeant le travail et P Ordre protégeant les nations industrielles et savantes. Ces quatre groupes sont autant de chefsd'œuvre. Mais ces chefs-d'œuvre sont placés de telle façon qu'il est impossible d'apprécier le moindre de leurs mérites. A une hauteur démesurée, sur des piliers de chaque côté des pavillons Denon et Richelieu, l'œil n'en peut saisir qu'une confuse et inexacte silhouette. Et pourtant, la simple reproduction réduite que nous donnons ici de deux de ces compositions suffit à en faire sentir l'extraordinaire majesté, la triomphante vigueur.
Le statuaire s'est contenté, pour symboliser les idées qu'il avait à rendre, de combiner une figure d'homme, une figure d'enfant et une figure d'animal. Ici l'animal attire à peine l'attention ; il précise le sens et complète la décoration. Les figures d'hommes sont modelées avec une rare puissance ; les figures d'enfants rappellent tout ce que l'art de tous les temps a produit de plus beau.
On se demande, non sans une certaine tristesse, à quoi bon de longs commentaires sur des œuvres de cette valeur, destinées à être à jamais ignorées de la foule, qui s'en iront peut-être en miettes sans gloire, sous l'action corrosive du temps. Hélas ! nous avons cette insouciance de nos richesses.
Pour nous donner une suprême leçon, il faut que les e'trangcrs en fassent eux-mêmes plus de cas que nous, les indifférents et les ignorants. A Baltimore, des admirateurs de Barye ont élevé sur une des plus belles places publiques un monument où les quatre groupes entrent pour la part la plus importante.
Et au fond de tout cela, on retrouve le fatal et absurde préjugé que nous signalions au début de ce chapitre : la spécialisation imposée. Barye étant un animalier, notre bon sens se refuserait à arracher à cette place, où elles se confondent avec une architecture tourmentée, quatre œuvres uniques, pour les exposer à l'admiration de tous *.
Si quelque lecteur conservait encore des doutes sur la valeur des merveilleuses figures de Barye, ou tout au moins s'il ne s'expliquait pas par quel phénomène un artiste pouvait se montrer maître en des genres jugés si différents, nous l'engagerions à méditer sur ces lignes profondes de Théophile Gautier2 : « L'on s'étonna que celui qui faisait si bien les bêtes réussît autant lorsqu'il modelait les hommes et les héros, comme si la forme n'était pas une, dans sa diversité apparente, et pouvait avoir des secrets pour un contemplateur doué d'un œil aussi perçant que Barye. »
Sans doute, là est tout le secret. Nous commencerons à bien comprendre nos artistes quand nous nous serons pénétrés de cette vérité, que la forme est une; nous commencerons à bien les honorer quand nous serons convaincus qu'il n'y a qu'un art.
1. Il faut mentionner, pour que l'énumération des grands travaux de figures soit complète, le Napoléon III à cheval, qui avait été exécuté pour le guichet du Louvre et qui est maintenant remplacé par le Génie de Mcrcié. Faute d'une entente suffisante avec l'architecte, cette œuvre manquait du relief nécessaire, de celui qu'aurait souhaité Barye. La politique aidant, le bas-relief a été relégué dans quelque magasin, si même il existe encore. Toujours la chance de Barye.