CANDÉLABRE AUX PAVOTS
Dessin de Lançon, d'après le modèle de Barye.
Non seulement il recherchait la beauté dans les mouvantes architectures de l'homme ou de l'animal, mais il la poursuivait aussi dans les lignes plus rigides et plus conventionnelles de l'ornementation. Barye a été un des maîtres de ce siècle les plus dévoués aux progrès de l'art décoratif. C'était reprendre, par goût et par instinct, la tradition des beaux chercheurs de la Renaissance, avec lesquels nous avons eu plus d'une occasion de le comparer.
Il y eut d'ailleurs, à l'époque où Barye débuta, une sorte de renouveau dans les arts de l'ameublement, l'orfèvrerie entre autres. Des artistes de premier ordre, comme Rude, Geoffroy Dechaume, Simart, etc., ne dédaignaient pas de donner des modèles aux Fauconnier, aux Wagner. « C'est sur l'avis de Chenavard, nous dit M. Falize, que Fauconnier tenta les premiers essais de style Renaissance, et ce fut pour lui que Barye composa ses premières maquettes, les fondit et les cisela. » Mais, ajoute le savant spécialiste, l'orfèvrerie n'était pour ces artistes qu'un gagne-pain, un moyen de payer le marbre ou la toile, et, « la maquette achevée, ils retournaient rêveurs à un art qu'ils jugeaient plus digne et plus grand. » Sans doute, cela est exact pour la plupart de ces maîtres, et cela se conçoit aisément : ils avaient mieux à faire que de se vouer exclusivement à l'ornementation. Toutefois, c'est un goût bien prononcé, au moins autant que le besoin d'augmenter ses ressources, qui poussait Barye à faire des modèles de flambeaux, d'encriers, de garde-feux. Il n'en faut pour preuve que sa signature. Chacun de ces objets est signé de lui, non point seulement pour revendiquer une propriété commerciale (il y a pour cela des formalités qui permettent l'anonymat), mais bien pour affirmer un effort d'art. Pourquoi un sculpteur rougirait-il de consacrer de temps en temps un loisir à ces travaux ? Les grands artistes du xvie siècle l'ont fait ; d'autres le tenteront encore après Barye. C'est avoir un faux respect du beau, une fausse notion de la vie, que de séparer ainsi le beau de l'utile. Depuis longtemps d'ailleurs ce n'est plus qu'un lieu commun que rougirait de développer un pédant de collège.
Quelques écrivains paraissent n'avoir point compris cela en étudiant Barye. Ils trouvent des mots de compassion indignée pour plaindre le maître réduit à ces besognes secondaires. C'est faire une dépense inutile de sentiment.
Une autre preuve de cette préoccupation du progrès des arts industriels : En 1 863 Barye accepta, avec un intérêt marqué, la présidence de la
ANTOINE-LOUIS BARYE q5
commission consultative de l'Union centrale des arts appliqués à l'industrie. Jusqu'au bout, il ne cessa en cette qualité de prendre part aux travaux, de donner d'utiles indications, en un mot de rendre des services importants.
Les principaux modèles de Barye consistent en candélabres, en flambeaux, en bougeoirs, où les fruits, les feuilles et les animaux jouent le principal rôle. Pourtant quelques coupes et encriers sont décorés d'ornements conventionnels. Ces pièces ont, pour la plupart, le caractère solide de toutes les oeuvres de Barye. On en peut juger par notre reproduction du candélabre aux pavots, où la plante fournit si naturellement le pied, les supports et jusqu'aux lumières. Il conviendrait de citer aussi les beaux candélabres avec les figures de cerfs; ou des flambeaux charmants, avec des faisans perchés sur les branches. Cependant, il sera nécessaire d'ajouter que certains de ces robustes modèles confinent parfois à la lourdeur, et nous ne pouvons faire un crime à ceux qui préfèrent l'adorable caprice du xvmc siècle ou l'élégance si nerveuse de la Renaissance.
Parmi les travaux les plus importants de Barye dans l'ordre décoratif, on doit mentionner la grande pendule qui orne un des salons de l'hôtel Péreire. Elle représente Apollon conduisant le char du soleil; des deux côtés, les Heures tiennent la bride des chevaux. C'est une composition d'une grande allure, malheureusement fort peu connue, Barye n'ayant pas pu l'exposer naguère, comme il en aurait eu le désir.
Ces quelques notes sur les travaux d'art décoratif auraient sans doute prêté à de plus amples développements, mais encore une fois nous avons tenu à éviter les détails trop techniques. Ce qu'il nous fallait, c'était avant tout montrer en Barye un de ces esprits universels, un de ces théoriciens agissants, tels que les belles époques de l'art en ont seules présenté. Cette curiosité profonde et générale se retrouve dans tous ses travaux. C'est à ce point que, s'il accepta d'enseigner au Jardin des Plantes le dessin des animaux, ce fut pour mieux continuer de l'apprendre. Nous avons tenté de rechercher quelques souvenirs de cet enseignement, et nous devons avouer qu'il n'en reste guère de traces, et pour cause. Barye, comme professeur, était presque aussi taciturne que comme homme. La plupart du temps, quand il venait faire son cours (et il lui arrivait plus d'une fois de s'égarer en route devant quelque cage), il se contentait de surveiller les travaux des élèves, et de les ap-
prouver. Il ne faudrait donc pas croire que la négligence des contemporains et l'absence de sténographes nous aient privé d'éloquentes et précieuses leçons. C'est une illusion qu'il est bon de détruire.
D'ailleurs, le véritable enseignement de Barye n'était-il pas dans son œuvre? C'était là qu'il fallait l'observer, ettenter de se rapprocher de lui. Nous pouvons aussi, maintenant, savoir plus exactement ses méthodes de travail. L'Ecole des Beaux-Arts possède quelques-uns des dessins cotés qui lui servaient de perpétuels repères. M. Eugène Véron, dans un très bel article paru dans l'Art, au lendemain de l'exposition de Barye en 187D, a donné sur ces dessins des détails si précis et si complets qu'on ne saurait mieux faire que de les reproduire : « Barye a passé sa vie à prendre des mesures et des notes sur les proportions des corps et des membres de tous les animaux. Il laisse entre autres une liste de la plupart des variétés de chiens connues, avec les indications en chiffres se rapportant aux distances, longueurs et épaisseurs de toutes les parties que le sculpteur a besoin de connaitre. Mais ce qui est plus intéressant au point de vue de l'art, c'est que la plupart du temps, ces notes manuscrites sont remplacées par des dessins, sur lesquels sont portés des chiffres qui mesurent les rapports des parties. Or, ces dessins sont de véritables merveilles. Les uns, achevés et finis jusqu'à la minutie, sont d'une finesse et d'un détail qui rappellent Meissonier ; les autres, au contraire, enlevés à grands traits avec des lumières opposées, sont d'une vigueur à désespérer les plus énergiques et les plus hardis aquafortistes. Le carton qui les contenait portait une étiquette écrite de la main de Barye : Service. C'étaient ses documents et sans doute il ne leur attribuait pas d'autre valeur. »
Les amateurs se disputent actuellement jusqu'aux moindres de ses croquis. Ses aquarelles et ses peintures sont également très recherchées, et notre étude ne serait pas complète si nous n'en disions pas aussi quelques mots. Avec sa belle forme de poète, Théophile Gautier les a fort justement appréciées. «Ce ne sont pas, dit-il, de vulgaires aquarelles que les dessins lavés par Barye. Le pinceau du maître y acquiert la fermeté de l'ébauchoir. On dirait qu'il est fait avec des moustaches de lion, tant il raye rudement le papier grenu qu'il emploie de préférence. » D'ailleurs l'écrivain, prouvant l'indépendance de son admiration, va au devant des critiques que nous serions obligés de faire : « Dans ces études si fermes, si naïves malgré leur science profonde, où l'ostéologie, les muscles, la peau, le pelage, s'indiquent en quelques coups de crayon ou de pinceau, l'artiste
l'RANCK. — SCULPTEURS. ANTOINE-LOUIS BAR TE. — ■ 7
néglige quelquefois la couleur avec une insouciance de statuaire; certaines nuances rappellent trop la terre glaise dont il se sert habituellement, les fonds de paysage manquent d'air; mais toutes ses aquarelles, même les moins heureuses, portent la griffe du lion'. »
Ces critiques ne sauraient être passées sous silence, car c'est mal servir la mémoire d'un grand artiste que de tout admirer de parti pris. Mais, malgré les incontestables défauts de lourdeur qu'on peut trouver dans les aquarelles et les peintures de Barye, elles sont puissamment significatives. Parmi les plus intéressantes, nous aimerions à citer et à décrire celles que possède M. Lucas, un des collectionneurs les plus intelligents du maître, et qui a contribué plus que personne à le faire connaître et rechercher en Amérique. Nous dirions, par exemple, tout ce qu'il y a de solidité dans le dessin de cet éléphant dont nous avons donné ici une reproduction, tout ce qu'il y a de symphonique dans le coloris, modulant presque exclusivement dans les gris bleutés et ardoisés. Il faudrait encore parler de ces tigres, apparaissant brusquement au détour d'un coin de forêt, ou errant affamés parmi des rochers, ou bien encore se roulant sur le dos avec des airs d'inquiétante belle humeur. Les lions aussi, assis paresseusement, les pattes de devant croisées, ou allongées énormes; et ces yeux clairs qui vous regardent en face et vous pèsent. Mais où les aquarelles atteignent un caractère inouï de puissance fantastique, c'est dans certaines images de boas ou de pythons, guettant la proie, enroulés autour de maîtresses branches d'arbres, dans une effroyable complication de replis et de nœuds. Une de ces aquarelles appartenait à Gustave Doré, et c'était un des rares morceaux d'autres artistes qu'il aimât à posséder et à regarder. On ne saurait rien imaginer de plus sinistre que le sombre coloris de la bête monstrueuse, large marqueterie de bleus et de bruns, à donner le frisson.
Les peintures de Barye sont nombreuses également, et là encore le métier est chose secondaire. Barye ne peint pas pour peindre, il peint pour penser. Pourtant il se plaisait, de temps en temps, à faire de longues et solitaires excursions dans la forêt de Fontainebleau, et à brosser là de vigoureuses études. Mais, son rêve l'entraînant, il arrivait plus d'une fois que son pinceau laissait éclore soudain, au milieu du paisible carrefour ou de la clairière tant de fois esquissée par les paysagistes, une figure de
i. Galette des Beaux-Arts, année 1860.
ANTOINE-LOUIS BARYE 9g
lion ou de tigre. Alors, ces singulières études d'après nature se modifiaient peu à peu, s'assombrissaient avec fureur, prenaient des rudesses, et, au bout de la séance, Barye n'avait vu, à travers Barbizon, que la Numidie.
Toutes ces peintures présentent, pour qui veut bien connaître l'artiste, un grand intérêt, car elles constituent, en quelque sorte, la doublure de sa sculpture. Mais elles ont autre chose qu'une simple valeur documentaire. L'élève de Gros avait fait d'assez bonnes études de peinture, il avait assez assidûment interrogé les maîtres du Louvre, pour que ces travaux eussent leur prix par eux-mêmes. Nous n'en voulons pour preuve qu'une magnifique ébauche, appartenant à M. Barbedienne, de dimensions un peu plus grandes que les autres études peintes de Barye, généralement petites. C'est un combat acharné de tigres, et rien n'est plus mouvementé et plus dramatique. Sur un fond sommaire, mais d'une belle valeur, d'un remarquable entrain de brosse, les animaux combattant et se mordant se détachent en brun clair presque jaune; et toute la fougue du dessin et la vigueur du coloris associent aussitôt ces deux noms dans l'esprit : Barye, Delacroix.
Et puisque nous venons de nommer une fois de plus l'illustre peintre, nous ne saurions mieux finir ce chapitre que par ce trait caractéristique. Delacroix, rendant visite à Lefuel, s'arrêtait toujours devant deux aquarelles de Barye, les deux plus belles de son œuvre, que le sculpteur avait offertes à l'architecte, et qui sont encore en la possession de son fils. Delacroix se donna plus d'une fois le plaisir, et en même temps la peine, de copier au crayon le trait des tigres qui étaient là représentés. La peine, disons-nous, car un jour, le grand dessinateur du mouvement s'écria avec une poignante sincérité: « Je ne pourrai jamais arriver à tordre une queue de tigre comme cet homme-là ! »