‹ Francʹois RudeChapitre 5 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Portrait de Rude. — Retour définitif à Paris. — La Vierge immaculée (1828). — Mercure rattacliant ses talonnicres (1828). — Second Mercure pour M. Thiers (i83y). — Bustes de Lapeyrousc (1828), de Devosge(i828), de Louis David (i83i), etc. — Le Jeune Pécheur napolitain jouant avec une tortue (1 833).

Il est temps sans doute de mettre sous les yeux du lecteur un portrait en pied de Rude, tel que les contemporains de sa maturité et de sa verte vieillesse l'ont connu, et tel que leur souvenir en a fixé l'image pour la postérité. Feignaux, son élève préféré de l'atelier des Lorraines, nous dit qu'il était brun, de taille moyenne, mais vigoureux, d'une constitution athlétique et d'une adresse incroyable à tous les exercices du corps. Nul ne pouvait rivaliser avec lui dans tous les jeux qui demandent à la fois de la force et de l'adresse; la danse, la natation, le patinage, les armes. Un critique qui l'a connu beaucoup plus tard, Th. Sylvestre, raconte que Rude faisait un jour assaut avec une des plus fines lames de Paris et boutonnait à chaque reprise son adversaire qui s'obstinait à dire : « Pas touché! » « Eh bien! dit Rude, déboutonnons les fleurets, on verra les coups », et l'on se battit jusqu'au sang. Feignaux ajoute qu'il était d'humeur gaie, avenante, toujours égale, et riait volontiers avec ses élèves; Th. Sylvestre va jusqu'à dire que la folie et la sagesse se disputaient par moments son humeur, tout en ajoutant que la sagesse l'emporta toujours. « Je ne me mettais pas souvent en train, disait Rude lui-même, mais quand j'y étais, j'allais plus loin que les autres ». Il était de la race de plusieurs grands artistes du moyen-age, de ceux dont le peuple dit : « mauvaise tête, mais bon cœur ». Peut-être croyait-il avec l'austère Descartes que « la gaieté possède une secrète vertu pour nous rendre la fortune favorable ». Adoré de ses élèves, il avait une manière à lui d'insinuer sans commander et de tout obtenir sans rien exiger. Il leur disait : Soyez libres, ne jurez pas sur la parole du maitre, mais il les dirigeait à leur insu et sa route était nettement tracée; ainsi Socrate faisait habilement accroire à ses disciples qu'ils trouvaient eux-mêmes les vérités qu'il leur suggérait. Socrate avait été sculpteur, et Ton montrait encore, du temps de Pausanias, un groupe des Trois Grâces qui

était son œuvre et que l'on conservait dans l'Acropole : ce n'est pas cependant pour ce simple motif que je viens de citer son nom; Rude, avec son innocente manie de raisonner et de moraliser, était bien réellement un Socrate bourguignon. Seulement il n'aimait pas la contradiction; elle lui portait à la tête, comme font à d'autres les vins capiteux de son pays, et quand il avait lancé son juron favori : « Nom d'un cornon ! » ou « Fontaine de beurre! » — Socrate, au rapport de Platon, disait : « Par le Chien! » — il était prudent de clore la discussion. Feux de paille d'ailleurs que ces soudains emportements, car il n'y avait pas au fond de caractère plus doux et d'homme plus sincèrement tolérant.

Il avait toujours mis son bonheur dans la vie de famille et la société de ses élèves : « Quel heureux intérieur, s'écrie Feignaux, que d'affection, quel calme, quelle union! J'ai été souvent admis à ces réunions du soir et je ne les oublierai jamais. Que d'esprit et de gaieté ! » Homme d'intérieur, artiste modestement orgueilleux, il n'aimait ni les salons, ni les académies, ni surtout les antichambres. Laborieux au delà de tout ce qu'on peut imaginer, jamais le soleil, dans aucune saison, n'éclaira .son atelier qu'il ne l'eût devancé. Le soir, pendant la veillée, il continuait à dessiner ou à modeler, pendant que sa femme faisait de la musique ou lui lisait ses auteurs favoris, Plutarque, ses chers stoïciens, les poètes grecs, dont il a inscrit les noms sur le socle du groupe (.VHébé, ou bien encore Victoires et Conquêtes des Français et le Mémorial de Sainte- Hélène, Y Iliade surtout, dont il eût dit volontiers, comme Bouchardon : « Quand je lis ces pages sublimes, je me sens haut de vingt coudées ». Les événements de cette vie si occupée se bornaient à des excursions tous les dimanches à la campagne, à des voyages annuels en Bourgogne, à un seul voyage de quelques mois en Italie. J'ai consulté sur ses dernières années bien des sculpteurs de la rue d'Enfer qui l'ont connu ou qui furent ses élèves; tous en parlent avec une respectueuse et commun!cative émotion, et en font à peu près le même portrait que Th. Sylvestre : « J'ai connu le célèbre statuaire Rude pendant les trois ou quatre dernières années de sa vie; il me semble que je le vois encore et que je l'entends parler. C'était un beau vieillard de soixante-douze ans, verdoyant, droit comme un I et bâti en Hercule Farnèse. Ses membres puissants forçaient ses vêtements, et son cou de taureau se gonflait avec une formidable vigueur pendant que ses mains velues taillaient le marbre ou pétrissaient la glaise. Sa stature n'était guère au-dessus de la moyenne;

5o LES ARTISTES CÉLÈBRES

mais elle paraissait élevée; son port révélait le courage. Une barbe de patriarche lui descendait jusqu'à la ceinture avec une abondance extraordinaire4. » Quelques réserves et quelques retouches sont nécessaires : Th. Sylvestre, en parlant de mains velues, pourrait donner le change, car on m'assure que Rude avait la main et le pied petits et que c'était une de ses coquetteries. Les sourcils étaient très noirs, ce qui contrastait assez étrangement avec la blancheur des cheveux et de la barbe : âpres et hérissés, ils eussent donné un accent de dureté à cette figure d'ailleurs visiblement empreinte de bonté, si le regard fin et enveloppant, caressant et un peu voilé, n'en avait tempéré l'expression. Le nez seul, un peu court et épais, altérait quelque peu la noblesse de cette physionomie : c'était le nez de Socrate et de beaucoup des compatriotes dijonnais du sculpteur. Le front dépouillé, large et haut, la couronne de cheveux blancs achevaient un ensemble presque solennel et imposant. Quand le vieux sculpteur prenait le frais sur le seuil de son atelier de la rue d'Enfer, quand il lavait à la fontaine publique ses bras fortement musclés, quand il traversait le Luxembourg, son pardessus marron jeté en draperie sur ses épaules, les passants se retournaient et Rude ne s'en fâchait pas. Quant à sa barbe, elle est légendaire; on sait que la femme d'Ingres lui ferma un jour la porte au nez, le prenant pour un modèle : « Nous n'avons pas besoin de Fleuve! » disait-elle, tandis que Rude riait aux larmes et que le peintre accouru s'excusait.

A l'Institut, on appelait Rude l'homme à la barbe. Il ne fut jamais atteint de la fièvre verte, mais céda un jour aux instances de ses amis, membres de l'Institut, qui lui promettaient leurs suffrages et l'assuraient du succès : il se présenta et n'eut pas une voix! Sa naïve honnêteté ne comprenait mot à ces habiletés; il était un peu vexé; sa femme et ses amis ne savaient trop quelle contenance prendre. Il se contenta, nous assure le docteur Moyne, de dire à sa femme : « Tu vois bien, Sophie, qu'il faut que je laisse pousser mes moustaches (il ne portait alors que le collier), on dirait que je me rase pour entrer à l'Institut! » Il ne se rasa pas, n'entra point à l'Institut et dédaigna même de s'en venger par en médire; disons pourtant qu'à l'occasion il ne se privait pas d'appeler les immortels des pâtissiers.

Quand le sculpteur Roman vint à Bruxelles rendre visite à son ami, en 1827, il le trouva un peu découragé: sa renommée grandissait, mais,

1. Histoire des Artistes vivants. Etudes d'après nature, p. 3o5.

FRANÇOIS RUDE Si

par le hasard des circonstances, les commandes se faisaient plus rares, la fortune ni même l'aisance n'étaient venues et Rude, malgré le labeur colossal des dernières années, vivait au jour le jour. Il se décida donc à revenir à Paris où il était bien oublié, où de plus jeunes et de moins bien doués accaparaient l'attention et régnaient en maîtres: c'étaient de nouveaux débuts, mais ils n'avaient rien qui dût effrayer le sculpteur rompu désormais au métier et sûr de sa force. On ne peut prononcer le nom de Roman sans rappeler deux traits qui font honneur aux deux amis et prouvent qu'à se nourrir de la moelle de l'antiquité, comme Achille de la moelle des lions, on gagne par une sorte de contagion les beaux sentiments et la grandeur d'âme. On proposait à Rude de poser sa candidature à l'Institut pour le fauteuil que la mort de Roman venait de rendre vacant : « Non, non, répondit-il en secouant tristement la téte ; jamais je ne pourrais m'asseoir à la place que mon pauvre ami a occupée si longtemps ! » Roman était mort pauvre et laissait à peine ébauchée une statue de Caton d'Utique commandée par l'Etat: Rude l'acheva, la signa du nom de son ami et donna à la veuve le prix intégral de son travail. Le Caton d'Utique (1840) est aujourd'hui au Louvre et porte l'inscription : Inchoavit Roman, perfecit Rude.

Gartellier n'avait pas oublié son élève. Dès son arrivée à Paris il lui procura la commande d'une Vierge immaculée pour l'église Saint- Gervais. Elle figura au Salon de 1827 avec le Mercure et reçut sa part d'éloges : on sait déjà que la signature de Rude ne Ta pas préservée d'un injurieux dédain. Ce n'était pas son début dans la sculpture religieuse, car il avait déjà fait pour l'église Saint-Etienne de Lille une chaire de vérité fort remarquable, comprenant un bas-relief, la Lapidation de saint Etienne, et cinq figures, la Foi et l'Espérance, un Archange et deux Anges. Le clergé de Saint-Gervais a-t-il trouvé la Vierge immaculée trop gracieuse et un peu profane? Dans ce cas, il n'a pas été de l'avis de l'évêque Dupanloup admirant la Vénus de Milo : « Quel dommage, dit-il en souriant, qu'une si belle statue ne soit pas celle de la Vierge! »

Le Mercure rattachant ses talonnières, de la même année, fut le premier grand succès de Rude. Il avait été ébauché à Bruxelles, mais ce n'était encore qu'une esquisse, et le sculpteur, forcé de se hâter, exécuta le plâtre en six semaines et se trouva prêt pour l'ouverture du Salon. Le modèle fut acheté par l'Etat et coulé en bronze. Quelques années plus tard, M. Thiers, qui admirait beaucoup le Mercure, voulut en posséder

une réduction de grandeur demi-nature, mais Rude, au lieu de se copier lui-même, fit un second chef-d'œuvre assez différent du premier dans les détails, non dans l'idée maîtresse de l'inspiration première. Le messager des dieux prend son élan pour remonter aux cieux après avoir tué Argus. Il rajuste sa talonnière et d'un geste expressif montre du bras gauche la route aérienne qu'il va suivre. Son élégante chlamyde s'enfle déjà au souffle de l'air. C'est le triomphe de la légèreté et du mouvement h. Tandis que le Mercure de Jean de Bologne est représenté dans la plénitude du mouvement qu'il accomplit, celui de Rude fixe le mouvement initial, l'impulsion première, l'élan irrésistible, vainqueur du poids et de la matière ; c'est le secret de l'impression de légèreté aérienne et vraiment divine que reçoit le spectateur ; l'imagination s'associe à ce mouvement aisé et gracieux, le suit, l'achève et s'élance dans les airs à la suite du dieu. Le Mercure de Rude est plus jeune, plus beau, plus élégant, plus olympien : c'est vraiment un dieu antique, tandis que celui de Jean de Bologne n'est qu'un beau jeune homme. Le profond sentiment de l'antiquité grecque a bien inspiré le sculpteur : c'est ainsi qu'il s'est bien gardé de couvrir du pétase la tête divine de son Hermès, à l'imitation de Jean de Bologne et de Pigalle ; un dieu n'a rien à craindre des intempéries de l'air qui est son empire, et la fable grecque, différente en cela des imitations romaines, ne parle que des ailes attachées par Jupiter à la tête de son fils. Voilà pour la vérité mythologique ; elle n'est dépassée que par la vérité artistique : quelle grâce dans l'élan, quelle auguste beauté dans les formes et quelle sérénité dans tous les traits ! Rien n'égale la finesse des membres et des attaches, la sveltesse du torse un peu évasé, la légèreté que donne à tout l'ensemble l'air qui circule dans la chevelure et fait voltiger la chlamyde nouée négligemment. 11 semble que Rude ait appliqué à la sculpture la définition que Buffon donne du style : le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. L'ordre, c'est ici l'eurhytmie des lignes ; le mouvement, c'est l'élan intérieur qui soulevé, domine, anime la matière rebelle : c'est Pâme de la sculpture. D'autres que Rude ont eu le don du mouvement, Carpeaux, par exemple ; mais il faut soigneusement distinguer le mouvement extérieur, parfois désordonné et discordant, surajouté par

i. Les deux Mercure sont maintenant au Louvre, salle Rude et salle Thiers. Voy. le catalogue de cette dernière salle, rédigé par Ch. Blanc, et son parallèle du Mercure de Rude et du Mercure de Jean de Bologne, auquel j'ai emprunté quelques traits.

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