FRANCE. — SCULPTEURS
parole légère et toute réflexion inconvenante, on s'habitua peu à peu à une réforme qui nous paraît bien naturelle et qui en réalité, pour l'époque et le milieu, était audacieuse. Il y eut toujours du moraliste en Rude et même du prédicateur de morale : ses exhortations et surtout son exemple avaient assez d'influence pour déshabituer ses élèves, presque tous des Flamands et c'est tout dire, de l'estaminet et de la brasserie. Non qu'il fût l'ennemi d'une franche gaieté et qu'il n'aimât à rire comme les autres, de son bon rire large et sonore, des farces d'atelier, mais le temps qui se perdait à vider des chopes, il en avait besoin pour cultiver l'esprit de ses élèves. C'est sa troisième réforme : un artiste doit être instruit, pensait-il, non seulement dans son art, mais dans tous les arts et dans toutes les sciences, autant du moins qu'il est possible. Il organisa donc une sorte d'enseignement mutuel, cours de géométrie, d'anatomie, d'histoire, d'antiquités grecques et latines, une véritable encyclopédie artistique. On ne passait jamais un jour sans faire une lecture, ni une semaine sans tirer de ces lectures si nombreuses et si variées quelque sujet de composition où tous s'essayaient. On ne négligea pas la musique, car Rude était persuadé que tous les arts comme toutes les sciences confinent et se tiennent ; grâce au concours de Mme Rude et de sa sœur Mmc Vanderhaert, on put bientôt organiser de petits concerts. « Soyez artistes le plus complètement qu'il est possible », ce fut la constante maxime de Rude. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si un des premiers il a deviné et goûté Berlioz. Quelle activité physique et quelle activité d'esprit ! Heures fortunées et fécondes où le génie prenait conscience de sa force, où la jeunesse, les longs espoirs et les vastes pensées transformaient magiquement la misère et les déceptions en bonheur et en rêves de gloire ! Voyez le sculpteur partir à trois heures du matin pour Terwueren, vêtu comme un ouvrier, accompagné d'un de ses élèves qui a peine à le suivre, car il marche à grands pas, ruisselant de pluie ou couvert de neige et chantant, pour abréger la route, un vieux refrain plus énergique par le sens que riche par la rime ; puis aux lèvres sa vieille amie, une pipe bien culottée, et l'estomac lesté de deux petits pains trempés dans un demi-verre d'eau-de-vie, déjeuner traditionnel du vigneron, du vieux baro~ai de son pays ! Plusieurs heures passées au milieu des ouvriers, trois lieues pour aller et trois lieues pour revenir n'entameront pas son énergie : il sera de retour pour donner à ses élèves la leçon habituelle et pour continuer à l'atelier l'œuvre ébauchée.
Le caractère des travaux de Rude à cette époque de transition et de transformation est extrêmement intéressant à fixer. Sans énumérer tous ces travaux très variés, depuis la simple décoration jusqu'aux bustes, aux bas-reliefs et aux statues, depuis la cheminée de la chambre à coucher de la reine jusqu'à la Chaire de vérité de l'église Saint-Etienne de Lille, énumération que le lecteur trouvera aussi complète que possible au catalogue qui termine ce volume 1 , insistons de préférence sur la Chasse de Méléagre et YHistoire d'Achille, œuvres que nous estimons les plus propres à donner une idée exacte des tendances de Rude à l'époque qui nous occupe.
Et d:abord qu'on ne craigne pas d'y trouver un simple pastiche de l'antiquité ; ses personnages sont bien vivants ; la mythologie et l'érudition n'ont remplacé ni l'inspiration ni la copie sur le vif de la nature. Un archéologue de Harlem visitant un jour l'atelier du sculpteur s'extasiait sur l'exactitude scrupuleuse et la profonde érudition de Rude; cette exactitude est réelle et cette érudition est des mieux informées, mais bien qu'on nous dise que Rude en entendant cet éloge enthousiaste ait rougi de modestie et n'ait su où se cacher, il est probable que son instinct d'artiste eût désiré d'autres éloges, de ceux qui ne sont point de la compétence d'un archéologue. L'œuvre n'est pas seulement exacte, elle est vivante ; le sculpteur mettait à contribution pour la pose ses amis, ses élèves, sa femme, sa belle-sœur, les étrangers quand il pouvait, l'univers entier. On n'entrait point dans son atelier sans y laisser quelque chose de sa personne, sa main ou sa tête, un trait ou une attitude. Soyez sûr que les filles de Diomède ont pris sous ses yeux ces charmantes postures et arrangé les plis de ces élégantes draperies, que les chasseurs qui harcèlent le sanglier de Calydon chassaient réellement en chair et en os dans la forêt de Soignes, quoique avec d'autres armes et des costumes plus modernes. De là cette vérité artistique et vivante cent fois plus précieuse que la vérité archéologique vantée par l'archéologue de Harlem. Rude d'ailleurs avait refait son éducation classique et vivait dans là familiarité et le commerce journalier des auteurs grecs et latins.
Voyons comment il interprète Ovide dans la Chasse de Méléagre, Homère dans YHistoire d'Achille, sans dédaigner VAchilléide de Stace et ses descriptions maniérées, mais ingénieuses et pittoresques. Traduire une description poétique en représentation sculpturale, ce n'est pas
:. Voy. p. 122 : Catalogue chronologique.
copier, c'est transposer, et Rude donnait la règle de cette transposition savante et délicate en répétant à ses élèves : « Ne dites pas : il y a la un tableau tout fait ; s'il est tout fait, ne le faites pas ! » Il voulait dire sans aucun doute que chaque art a sa langue qui lui est propre et qu'il y a des scènes très poétiques qui ne sont pourtant, qu'on nous passe le mot, ni picturales ni sculpturales.
« Ceux-ci tendent les toiles, dit Ovide, ceux-là découplent les chiens, d'autres suivent la trace du monstre et volent au-devant du danger. Chassé de son repaire, le sanglier furieux fond au milieu de ses ennemis avec la vitesse de l'éclair qui déchire la nue. Il renverse les arbres dans sa course emportée et la forêt s'ébranle avec fracas ; les chasseurs poussent des cris, lui présentent d'un bras vigoureux les javelots armés d'un large fer et les brandissent devant lui. Le monstre s'élance, disperse les limiers, se fait jour à travers les plus hardis et, frappant obliquement de ses défenses, il met en déroute ces meutes aboyantes. » Voilà le moment précis que Rude a choisi dans la longue description d'Ovide : pas un trait n'est omis de ceux que la sculpture pouvait rendre. Quoi, tant de héros contre un seul sanglier : qu'on n'oublie pas que celui-ci était envoyé par la colère de Diane chasseresse qui sans doute centuplait ses forces et détournait les coups des chasseurs. Ce fut une femme qui tua le monstre ou du moins qui reçut les honneurs de la chasse, car son trait lancé avec adresse manquait de vigueur : « Atalante pose sur la corde une petite flèche rapide ; l'arc fléchit sous sa main, le trait part, rase le flanc du monstre, l'atteint au-dessous de l'oreille et fait couler sur ses soies quelques gouttes de sang » : c'est donc à elle que Méléagre offrira la peau et la hure du sanglier qu'il vient d'achever, funeste trophée qui va susciter tant de jalousies et de rancunes. Le sculpteur n'a pas manqué de mettre Atalante au premier plan, à côté du vainqueur ; il a saisi le moment où elle vient de lancer sa flèche et la suit des yeux; guidé par Ovide, il a fait de la chasseresse une de ses plus gracieuses créations : « Une agrafe polie retenait avec ses dents aiguës les plis flottants de sa robe et sa chevelure était attachée par un nœud sans ornement. De son épaule gauche pendait l'ivoire d'un carquois retentissant et sa main gauche tenait un arc. Telle était sa parure : pour sa beauté vous diriez une vierge sous les traits d'un jeune homme, un jeune homme sous les traits d'une vierge ». Ce dernier trait dut déplaire au goût plus sévère de Rude, mais comme il sait s'inspirer des autres et les interpréter ingë-
4o LES ARTISTES CÉLÈBRES
nieusemcnt ! Pour les combattants à cheval, Rude retrouve les attitudes gracieuses et naturelles des bas-reliefs du Parthénon, qu'il ne connaissait pas encore : attitude n'est pas le mot, c'est mouvement, élan, qu'il faut dire, car, dès l'analyse de cette première grande composition, nous trouvons au suprême degré sa qualité dominante, le mouvement. Le mouvement éclate, à la fois, dans ces attitudes élancées, j'allais dire envolées, dans ces draperies flottantes, dans ces chevaux qui frémissent et se cabrent. Le nu qui règne partout mériterait une étude à part : la science et la langue des muscles n'a déjà plus de secrets pour le sculpteur. Qu'on remarque encore l'extrême variété des physionomies : pas une qui n'ait son cachet personnel et bien vivant. Rude connaissait les traditions qui nous montrent Glaux Sluter faisant la navette entre Baigneux-les-Juifs et Dijon : il allait prendre sur le vif dans cette colonie juive le type israélite si admirablement interprété dans le Puits de Moïse. Chacun de ses chasseurs a vécu et revit dans la pierre: nous sommes loin de cette nature de convention et pour ainsi dire anonyme qui choque le spectateur dans un si grand nombre de bas-reliefs et de frontons. La vie et le mouvement sont si bien le sujet même, que ceux mêmes qui sont immobiles plantent des pieux, tendent les rets, sonnent de la trompe, retiennent les chevaux effrayés, semblent emportés dans ce tourbillon d'hommes et de chevaux et contribuent pour leur compte à donner l'impression d'une chasse lancée à fond de train en pleine forêt et brisant tout sur son passage.
Mêmes qualités, à un degré plus éminent peut-être à cause de l'intérêt supérieur du sujet, dans YHistoire d'Achille. Voici d'abord Achille enfant trempé dans les eaux du Styx par sa mère Thétis. La déesse le tient par le talon et n'avait qu'à le pendre alternativement par les deux pieds pour qu'il fût invulnérable; mais on ne saurait penser à tout et le destin avait marqué cette place à la flèche de Paris. Le groupe des trois Parques est vraiment admirable pour l'heureux choix des attitudes et l'art consommé des draperies. Dès le second bas-relief nous assistons aux combats d'Achille, mais ce n'est point Hector que l'élève de Chiron a en face de lui : ce n'est qu'une lionne; nourri de la moelle des lions, des cerfs et des ours, il la tuera avec autant de facilité qu'Hercule au berceau étouffait les serpents. Cet éphèbe qui combat nu contre une lionne me semble avoir une ressemblance frappante avec le jeune guerrier de l'Arc de triomphe : le corps est svelte, souple et robuste, ici dans toute
l'ardeur du combat, là au repos, mais tout vibrant et prêt à s'élancer dans la mêlée. Au centaure Ghiron la sculpteur a donné, en même temps que des bras vigoureusement musclés, une tête fine et intelligente : il n'a pas oublié que le centaure enseigne à son élève, avec l'art des combats, Fart de la lyre et les secrets de la médecine, sous leurs noms antiques, la gymnastique et la musique.
Voici maintenant notre héros habillé en femme et caché parmi les filles de Lycomède : Achille a pris le nom de Pyrrha et parfois étonne et scandalise ses compagnes par ses façons brusques et garçonnières. Rude nous le représente au moment où il vient de découvrir, dans le coffre envoyé par l'artificieux Ulysse, un casque, un bouclier, une épée, cachés parmi les parures de femme. Il a déjà posé le casque sur sa tête d'un geste délibéré, délicieusement gauche à cause de la robe de femme dont il est encore vêtu. Il semble qu'on entende le discours d'Ulysse: il est entraînant ; il évoque Troie et les combats glorieux; comme le dit Stace, tout Troie passe dans le cœur du jeune héros prêt à s'élancer. Pourquoi Déidamie a-t-elle à cette vue laissé tomber sa lyre et verse-t-elle à l'écart des larmes amères, tandis que deux de ses sœurs continuent à fouiller dans le coffre et que deux autres paraissent muettes et immobiles d'étonnement à l'aspect subitement viril et martial de leur compagne Pyrrha. Déidamie connaît des secrets que ses sœurs ignorent : adieu les mystérieux rendez-vous d'amour, Pyrrhus est né et son père va partir. Cette idylle héroïque a merveilleusement inspiré le talent de Rude, qui a su sacrifier aux grâces sans tomber dans le maniérisme. Il pouvait être tenté en effet de s'inspirer de certaines descriptions un peu précieuses et raffinées de Stace, celle qui nous montre Achille apprenant à Déidamie à chanter sur la lyre ses propres exploits, ou bien encore Déidamie enseignant à son amant à ramener pudiquement les plis de sa robe sur ses bras et sa poitrine, à « polir du pouce la rudesse des fils de la laine », a « refaire son fuseau et à réparer la tâche gâtée par une main maladroite ». Lire, ce doit être choisir, et Rude a le goût trop sûr pour se laisser séduire par ces afféteries, qui ne sont pas sans grâce, mais qui répugnent à la sévérité du marbre.
Homère est un guide plus sûr : c'est de lui seul que le sculpteur va s'inspirer dans les six autres bas-reliefs. A son tour, le héros fond en larmes, comme Déidamie, qu'il a oubliée : les envoyés d'Agamemnon emmènent Briséis et ces larmes d'amour et de fureur n'éteindront pas la
terrible colère qui gronde en son cœur. Briséis, d'un mouvement gracieux, presque coquet, écarte un peu son voile, retourne la tête et enveloppe le héros d'un dernier et long regard d'amour, tandis que Patrocle s'efforce en vain d'apaiser son ami. Les vers d'Homère reviennent naturellement à la mémoire et il semble qu'on entende Achille dire aux émissaires du roi des rois : « Vous n'êtes point coupables envers moi, mais bien Agamemnon qui vous envoie pour la vierge Briséis. Debout, divin Patroklos, amène-la et qu'ils l'entraînent1 ». Patrocle obéit, « il conduisit hors de la tente Briséis aux belles joues et la livra pour être entraînée. Et les hérauts retournèrent aux nefs des Akhaiens, et la jeune femme allait, les suivant à contre-cœur. Et Akhilleus, en pleurant, s'assit loin des siens, sur le rivage blanc d'écume, et regardant la haute mer toute noire. » Une douleur plus grande et un deuil irréparable attend le héros, Patrocle, que les armes divines prêtées par son ami n'ont pu sauver des coups d'Hector, vient de périr. Les Grecs, rangés en funèbre cortège, piques baissés, rapportent son corps, « et Akhilleus versait de chaudes larmes voyant son ami couché dans le cercueil, lui qu'il avait envoyé au combat avec ses chevaux et son char et qu'il ne devait plus revoir vivant. » Du moins il sera bientôt vengé.
Couvert de nouvelles armes forgées par Vulcain, à la prière de Thétis, il s'élance, jonche la terre d'un monceau de cadavres et pousse droit à Hector. L'attitude est la même que dans le bas-relief où nous l'avons vu lutter contre une lionne, mais l'éphèbe est devenu un dieu vengeur : ils sont dix tout au plus, mais il semble que toute une armée tienne dans ce bas-relief d'un mouvement superbe. Le suivant n'est pas moins admirable : Achille, vainqueur, assouvit sa fureur contre le cadavre d'Hector dépouillé de ses armes, l'attache à son char et va le traîner trois fois autour des murailles si longtemps défendues par sa valeur intrépide. Le regard de fureur inexpiable qu'il jette au cadavre traduit merveilleusement les paroles de sauvage énergie qu'Homère met dans sa bouche : « Certes Hektôr est plus facile à manier que le jour où il incendiait les nefs! » C'est que le souvenir de Patrocle excite son ironie farouche et sa haine furieuse : « 11 gît auprès des nefs, mort, non pleuré, non enseveli, Patroklos, que je n'oublierai jamais tant que je vivrai et que mes genoux remueront... Il parla ainsi et il outragea indignement le divin Hektôr. Il lui perça les tendons des deux pieds entre le talon et la cheville et il y
i. Nous citons la traduction de M. Leconte de Lisle.
passa des courroies. Et il l'attacha derrière le char, laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illustres dans le char, il y monta lui-même et il fouetta les chevaux qui s'élancèrent avec ardeur. » Les chevaux sont dignes de celui qui les dirige : ils sont encore au repos, mais comme ils frémissent d'impatience sur leurs jarrets pliés, comme leurs crinières se hérissent et comme leurs naseaux semblent fumer du courroux de leur maître! Rude possède au plus point le secret de simplifier sans appauvrir et de mettre en pleine lumière les traits essentiels et expressifs. Ici, comme en tant d'autres œuvres, c'est le mouvement commençant qui l'intéresse : Achille a déjà un pied sur le char qui s'élance et que l'imagination du spectateur, ainsi mise en branle, accompagne autour des remparts dans le tourbillon de poussière qu'il va soulever au milieu des cris lugubres des vaincus et des acclamations triomphales des vainqueurs.
Certes le bas-relief qui représente Priam aux pieds d'Achille offre aussi de grandes beautés, mais comment égaler ici la pathétique grandeur et la divine beauté du texte d'Homère? Rude accepte la lutte et soutient la comparaison : c'est le plus grand éloge qu'on en puisse faire. C'est la nuit, comme en témoigne la lampe qui éclaire la scène; Achille vient de prendre un triste repas en songeant à Patrocle; la table est encore devant lui et ses compagnons silencieux se tiennent un peu à l'écart, respectant sa douleur inconsolable. « Et le grand Priamos entra et s'approchant, il entoura de ses bras les genoux d'Akhilleus et il baisa les mains terribles et meurtrières qui lui avaient tué tant de fils. « Souviens-toi de ton père, ô Akhilleus égal aux dieux ! Il est de mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. » Le divin Akhilleus, s'étant rassasié de larmes, sentit sa douleur s'apaiser dans sa poitrine et il se leva de son siège; et plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanches, il releva le vieillard de sa main. » Ainsi se termine par une sorte d'apothéose morale le cycle parcouru par le sculpteur à la suite d'Homère; son héros mérite enfin, par sa magnanimité, le nom d'égal aux dieux que le poète lui donne tant de fois. Debout, presque entièrement nu, semblable non plus au dieu Mars, mais à un Apollon dont toutes les fibres tressailleraient des douleurs humaines, il s'attendrit au souvenir de son vieux père et promet au vieillard de lui rendre le corps d'Hector, qu'il outrageait tout à l'heure si cruellement; ses compagnons contemplent en silence ce grandiose et touchant spectacle : « Respecte les dieux, Akhilleus, et te souvenant de ton père, aie pitié de moi, qui suis plus malheureux que lui,
car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes enfants! »
A cette incomplète description des œuvres de Rude en Belgique, suffisante pourtant, je l'espère, pour en donner une idée exacte et caractériser une importante période des travaux de Rude et une phase de son évolution artistique, je n'ajouterai qu'un mot : traduire en marbre l'épopée homérique, n'était-ce pas une excellente préparation à cette épopée en pierre qu'on appelle le Départ des Volontaires de iyo'j ? Les héros de la Révolution ont la grandeur épique des héros d'Homère, et Rude avait senti, lutté avec eux, vécu de leur vie; toute sa jeunesse l'avait imprégné de leur pensée et de leur héroïsme. Quand il revint en France, en 1827, il avait réalisé cette triple tache : désapprendre les errements d'école et les procédés surannés; acquérir une incomparable habileté de main et une merveilleuse facilité d'exécution par un labeur acharné; pénétrer plus profondément qu'aucun sculpteur de son temps et dans la science de l'antiquité et dans les secrets de la nature. Il était mûr pour les grandes œuvres définitives; il avait la téte épique et se sentait de force à tailler dans la pierre le chef-d'œuvre de la sculpture moderne.