CHAPITRE V
L'Arc de triomphe. — Intrigues et injustices. — Projets primitifs pour les quatre basreliefs et le couronnement. — L'Armée française revenant d'Égypte (1829). — Le Départ des Volontaires de la République en ij(j2 (i836). — Examen des critiques de David d'Angers.
« Les Français n'ont pas la tête épique », disait Voltaire, et il le prouvait par la Henriade. Peut-être eût-il change' d'avis en face des l'épopée en pierre de l'Arc de triomphe : le Départ des Volontaires de IJQ2 est le véritable poème épique de la France. J'aime à me représenter Rude en face de cette montagne de pierres, de cet arc colossal, le jour où la Restauration le chargea de le décorer. Il était en pleine possession de son génie et pouvait dire comme Puget : le marbre tremble devant moi ! Certes il dut tressaillir d'une noble joie, car cette épopée qu'il allait écrire en pierre il l'avait vécue, elle avait été toute sa jeunesse, toute sa passion, tout son être. Ce n'était plus l'humble atelier des Lorraines ni le modeste fragment de marbre du buste de Lapeyrouse, mais une sorte d'atelier national, mais des blocs gigantesques, et la France tout entière attentive à l'enfantement de la grande œuvre attendue. Le combattant de Juillet pouvait-il supposer que la Révolution qu'il avait contribué les armes à la main à faire triompher le dépouillerait, et que son admirateur M. Thiers, devenu ministre, lui enlèverait d'abord la moitié du monument, puis la moitié de la part encore belle qui lui restait? M. Thiers fut sans doute son Mécène, mais un Mécène constitutionnel assailli par les intrigues de cour, violenté par les opportunités et les importunités parlementaires, enchaîné par les nécessités du budget. Il semble qu'il ait regretté plus tard sa faiblesse : « Je vais être renversé, disait-il un jour au sculpteur, je fais comme c'est l'usage mon testament : que voulez-vous que je vous lègue ? » Rude répondit qu'il avait des travaux en cours d'exécution et M. Thiers lui fit obtenir la statue du Maréchal de Saxe pour le musée de Versailles. Une autre fois, dans son atelier, il lui disait: « Je n'ai point su vous faire obtenir ce que j'aurais désiré ; il me reste sur le budget du ministère une mission à donner; la voulez-vous? Vous ne connaissez pas l'Italie et vous êtes
grand prix : vous ferez un beau voyage à Rome. » Rude se contenta de remercier : désintéressement sans doute, mais peut-être aussi sentiment persistant et vivace d'une injustice subie et d'une fierté blessée. Emietter les commandes au détriment de l'unité de l'œuvre, c'est un abus qui ne finira jamais, mais les ministres ne trouvent que trop facilement des excuses dans les rivalités des artistes : Etex n'était certes pas un artiste vulgaire, bien qu'infiniment au-dessous de Rude, et son livre 1 nous révèle naïvement une absence totale de remords, car il y déclare que « son travail était le plus en rapport avec le style et le caractère de l'architecture du monument » et que « M. Huyot, l'architecte qui a fait ce qu'il y a de plus beau à l'Arc de l'Etoile, ne se gênait pas pour soutenir devant ses confrères de l'Institut que ses deux groupes étaient mieux que les deux autres comme sculpture monumentale ». Or, c'était précisément Etex que M. Thiers consultait sur les esquisses de ses rivaux : « M. Thiers voulut bien m'appeler un matin au ministère pour me demander mon avis sur les esquisses des différents morceaux de sculpture de l'Arc de l'Etoile. Sur la première, je répondis : « Très bien ! » sur la seconde je fis la même réponse. M. Thiers n'était pas content de moi ! » Mais Etex était fort content de cette appréciation sommaire, une vraie trouvaille. Nous verrons bientôt que David d'Angers s'est chargé de motiver et de commenter le « très bien ! » d'Etex.
On ignore généralement que Rude a laissé des dessins et fait de nombreuses esquisses aujourd'hui perdues et dispersées pour toute la décoration de l'Arc de triomphe. Cabet a donné au Louvre les cinq grands dessins des quatre bas-reliefs des pieds-droits et du couronnement; ils se trouvent aujourd'hui dans la salle des encadrements, au troisième étage, et les cartons qui les renferment sont trop rarement ouverts, car il faut faire pour les y découvrir de longs voyages à travers d'obscurs corridors. Le premier dessin est précisément le Départ des Volontaires, non pas tel qu'il a été exécuté, ni même tel que nous le représente la grande maquette du musée de Dijon : c'était en premier lieu une simple allégorie de la guerre, une femme en fureur, coiffée de serpents, appelant aux armes les combattants, tandis qu'un cavalier prêt à sauter sur son cheval s'élançait à sa suite et à l'ombre de ses ailes déployées. Il n'est donc resté de la composition primitive que la Marseillaise, qui domine le groupe et montre la frontière envahie. Le