L'ENFANCE ET LA VOCATION
Parmi les maisons historiques de Dijon, il en est une qui présente un aspect particulièrement chétif et modeste : c’est celle qui a fait de la rue Poissonnerie d'autrefois la rue François-Rude d'aujourd'hui.
Un buste, par Cabet, la signale à l'attention des visiteurs. En 1780, elle appartenait à un certain Charles Chalons, menuisier de son état. Un forgeron poêlier en occupait le rez-de-chaussée, avec un atelier servant de magasin, une petite cuisine, une grande chambre à alcôve.
Le locataire de ce rez-de-chaussée se nommait Antoine Rude. C'était un Bourguignon, né à Saint-Seine-sur-Vingeanne en 1755 ;il était venu s’établir définitivement à Dijon, à la suite de ces nombreux voyages qui précédaient habituellement la maîtrise au dix-huitième siècle. Comme il avait voyagé en Allemagne, il avait trouvé à se faire, au retour, une sorte de spécialité dans l'installation des appareils de chauffage dits cheminées à la prussienne. Mais là ne se bornaït pas la compétence du petit atelier, car
Antoine Rude faisait de la serrurerie, de la chaudronnerie, des travaux en fer forgé : un balcon daté de 1792 et portant les initiales À R conserve encore le souvenir de son labeur à la façade de sa propre maison ; un autre balcon plus élégant et daté du même millésime existe aussi à Dijon, près de l'hôtel de Vogüé; son médaillon central porte les initiales entrelacées N M, celles de Nicolas Monniot dont le fils, François, fut le parrain du sculpteur. eo
Le 11 mai 1780, Antoine Rude épousait Claudine Bourlier, fille d'un cultivateur d’Arc-sur-Tille, et la sacristie de l’église de ce village côtedorien est ornée d’une inscription commémorative en l’honneur de celle qui devait être la mère d’un grand artiste.
Antoine Rude, marié, eut une ambition : il voulut avoir à lui son atelier, son logement, sa maison. C’est alors que, les affaires aidant et peut-être aussi la dot de Claudine, il acheta le modeste immeuble de la rue Poissonnerie. Le «maître poêlier » est désormais chez lui dans cette rue à laquelle son nom sera donné un jour, dans cette maison où viennent de naître ses deux premiers enfants, où naîtront les sept plus jeunes. Ie premier de ces sept devait être justement François, le grand sculpteur.
François Rude naquit dans la maison paternelle le 4 janvier 1784. II fut baptisé le lendemain et ce fut l’occasion d’une belle fête de famille. Car l'événement réjouissait fort le cœur du père. Claudine ne lui avait encore donné que deux filles, Françoise et Catherine. Un garçon survenaïit, solide et bien bâti. Antoine Rude, en digne chef d'atelier, vit aussitôt en lui l’auxiliaire qui le seconderait un jour à la forge. Et c’est ainsi que dans cet esprit simple et positif une opinion fut aussitôt ancrée : François serait son aide et son successeur. À peine l’enfant était-il né et déjà son sort était fixé
aux yeux de son père. François ne pouvait être qu’une chose au monde : ouvrier poêlier.
À huit ans, en effet, François Rude a déjà commencé son apprentissage. Mais voici que l’on est en 1792 et le petit bras quisoulève le marteau apprend aussi à brandir l’épée.
Antoine Rude est un ouvrier bon enfant à la tête chaude. L'effervescence du moment l’a trouvé tout préparé. Il est le premier aux manifestations révolutionnaires, assidu au cabaret voisin qui s'appelle le Racontage. Il bavarde et pérore. Il est prompt, comme tout être simple, à joindre le geste à la parole. La Garde nationale n’a pas de canonnier plus convaincu, et, non content de s’enrôler lui-même, il s’avise de faire endosser l’uniforme
à François. Celui-ci fait donc figure dans le petit bataillon d'enfants que la sympathie amusée du public surnomme le Royal-Bonbon. Les archives municipales de Dijon, sous la cote Hr (moderne), ont conservé la liste des engagements contractés par les « jeunes volontaires de Dijon », et, sous le n° 30, on lit dans le registre :
« François Rude, fils, âgé de huit ans et demi, présenté par son ee le 6 aoust 1702.