RUDE
Cet épisode militaire de son enfance à beaucoup impressionné Rude et il aimait, dit-on, à raconter les sorties du bataillon minuscule, ses exercices hors des portes, ses rentrées en ville. La nature ardente du petit apprenti s'était prise au jeu du Royal-Bonbon. Fier de son uniforme, le bonhomme se raidissait, prenait l’allure martiale, rêvait à la gloire militaire, à l’on ne sait quelles idées de chevalerie à la moderne. Un jour, il attaque en duel un barbier de Saint-Seine-sur-Vingeanne qui a osé se moquer de son sabre. Quand, après Thermidor, on désarma les citoyens, le Royal-Bonbon, si inoffensif qu'il fût, dut subir lui aussi l'effet de la mesure : alors le petit Rude cacha si bien ses armes que nul ne les revit jamais.
Par ce trait bien caractéristique se terminait la carrière militaire anticipée de François Rude. A cette heure, l’atelier le reprenait tout entier. D'ailleurs, François n’est plus un enfant. Il est robuste, bien découplé, il a le cœur à la besogne. Il sera forgeron, poêlier, serrurier comme le pêre. Autrement que pourrait-il bien être ?
Rude se plaisait à dire qu’un simple hasard avait décidé de sa destinée. Il racontait volontiers comment ce hasard s’y était pris pour lui montrer sa voie.
Rude avait quinze ans. Il travaillait vaillamment auprès de son père. Vigoureux et consciencieux, il maniait le marteau du matin au soir, soucieux de satisfaire ce père qui était, à coup sûr, un patron sévère et exigeant. Mais voici qu'un accident tout vulgaire vient interrompre son existence laborieuse. Un fer rouge qu’il martelait lui tombe un jour sur le pied. De longues et lourdes journées passent dans l’inaction. Quel dommage de ne savoir dessiner ni peindre ! Pourtant, la blessure se cicatrise. L'adolescent commence à sortir. Il est faible, ses traits sont pâlis. Il va clopin-clopant, cherchant quelque endroit où s'étendre à l'ombre, car on est en été.
Or, par un bel après-midi de 1799, comme il traverse la place d’Armes, son œil est captivé par le mouvement continu de la foule qui se porte au
Palais des Etats. Il s’enquiert de l'événement qui attire tout ce monde ; il. apprend que c’est la distribution des prix de l'Ecole des Beaux-Arts. Le jeune Rude alors, en quête d’une distraction, suit machinalement la foule. I1 franchit les portes et s’assied dans la salle pour assister à la cérémonie qui commence. C’est la distribution des prix qui se déroule avec son programme classique, pompeux, traditionnel. Deux ou trois discours se succèdent :'ils vantent la séduction de l’art, ils célèbrent les bienfaits de l'établissement fondé par Devosge, ils énumèrent les avantages pratiques du dessin. Nul, plus que l’ouvrier, n’en tire parti, car le dessin est vraiment pour lui un complément de l'apprentissage professionnel. Plus tard Rude rappelait ce thème, et l’on peut aisément imaginer ce qu'il avait pu devenir dans la bouche d’un orateur de distribution de prix en cette extrême fin du dix-huitième siècle. Mais à mesure que se déployaient ces périodes sonores, des idées nouvelles pénétraient le cerveau du jeune auditeur attentif dans son petit coin. Ces idées nouvelles faisaient vibrer, au plus profond de lui-même, des cordes ignorées, et, cependant, ses yeux promenaient curieusement leurs regards le long des murs : dans le fond s’étalent en bon ordre les œuvres des lauréats, car la salle de distribution des prix est, en même temps, une salle d'exposition. Sur des cartouches se lisent les noms des élèves qui ont fait le plus d'honneur à l’École. |
« Montrez-moi ce M. Devosge, dont on parle tant », chuchote Rude à l'oreille d’un de ses voisins. Et celui-ci lui désigne le Maître : un homme sobrement vêtu, dont le visage aux traits réguliers et aux yeux doux respire la franchise et la bonté. Tel l’ont immortalisé depuis au musée de Dijon le pinceau de Prudhon et le ciseau de Rude lui-même. A l'issue de la séance, une grande vocation était née.
Une vocation, surtout une vocation artistique, gagne à être confirmée par des obstacles. Ainsi en advint-il de celle de François Rude. Dès qu'il s'ouvre de ses nouveaux projets à son père, celui-ci s’indigne. Maïs l'enfant ne se rebute pas. Naturellement courageux et obstiné, il s'attache ferme-, ment à cette idée que le dessin est indispensable à un bon ouvrier, et un jour vient où le père, lassé plutôt que convaincu, glisse sur la pente des concessions : «Allons, fais à ton gré, finit-il par lui dire. Souviens-toi seulement que je te défends d’être un artiste, et ne fréquente l’Académie qu’à tes moments perdus. » FE
Ce fut seulement au mois de janvier 1800 que Rude obtint de son père, en ces termes médiocrement encourageants, la permission d'aller se pré-
FRANÇOIS DEVOSGE.
(Musée de Dijon.)
senter à Devosge. Il aimait à redire cet épisode décisif de sa vie, en lui donnant, selon sa coutume, l’allure animée du dialogue.
Le jeune homme est introduit auprès du directeur de l’Académie. Celui-ci, d’un ton familier, engage la conversation :
« Qui es-tu ? que veux-tu de moi ?
— Je m'appelle François Rude. Mon père est le poêlier serrurier proche la rue du Lacet. Je désire apprendre à dessiner comme les autres.
— As-tu jamais touché un crayon ?
— Jamais. |
— Quel âge as-tu ?
— $eize ans.
— Aimerais-tu mieux être sculpteur ou peintre ?
— Je ne sais pas. J'aide mon père dans ses travaux et je lui succéderai. »
Avec sa bonhomie ordinaire, Devosge continue l'entretien avec ce singulier élève. |
« Viens donc à l’Ecole dès aujourd’hui.
— Je vous demande pardon, il ne me sera possible de venir dessiner qu’à mes moments perdus : l'été de six heures à huit heures du matin, l'hiver de six heures à huit heures du soir. Aïnsi le veut mon père. Mais je vous promets de m'’efforcer de tout mon cœur. »
Ce dialogue, naïf et même touchant par endroits, est sourtout caractéristique. Rapprocher ces paroles des menus épisodes qui signalent l'enfance de Rude, c’est faire surgir aussitôt une psychologie.
Rude a été formé dans l’honnête milieu de l’atelier paternel, c’est-à-dire dans un milieu populaire, modeste et laborieux, vivant d’idées simples, parmi des hommes aux gestes proches de la nature. Il a grandi dans ce milieu, mais à une époque exceptionnelle, à une époque d’élan, d'aventure et de fièvre.
Le milieu et l’époque ont réagi sur lui. À huit ans, Rude est ouvrier ; mais à huit ans aussi, il est soldat, et soldat convaincu. Parce qu'il se trempe à la fois dans le milieu populaire et dans le milieu national à une heure impressionnante de l’histoire, il restera sa vie durant enfant du peuple et patriote. Son énergie native a acquis pour toujours, dès le premier contact avec la vie, une vigueur de bon aloi, une confiance intime en son propre principe, et la fierté rédemptrice des profondes convictions.
Si l'atelier paternel a marqué Rude pour jamais, ce n’est point sans des conséquences pour son art qu’il a débuté marteau en main, façonnant la
fonte ou le fer et non la terre glaise. Car il a travaillé longtemps dur et ferme au rez-de-chaussée de la rue Poissonnerie, sous les ordres d’un maître poêlier de l’ancien régime suant à la tâche, convaincu de dresser son fils à la bonne école des artisans traditionnels. Rude a gardé de ses débuts de forgeron une rare endurance au travail, un acharnement singulier à la besogne : il aura beau devenir un grand maître, il conservera toujours la vertu laborieuse de l'artisan.
Au reste, l'Ecole n’était guère à ses yeux que le prolongement de l'atelier. Le jeune homme avait bien obtenu de son père l’autorisation d’aller trouver Devosge, mais cette autorisation était toute conditionnelle : « Souviens-toi, — avait dit Antoine Rude à son fils, — que je te défends d’être un artiste et ne fréquente l’Académie qu’à tes moments perdus. » Et François, avec sa bonne franchise, l'avait ingénument redit à Devosge : « Il ne me sera possible de venir dessiner qu'à mes moments perdus. Ainsi le veut mon père ! »
Il faut prendre très au sérieux ces paroles du jeune élève de l’Ecole des Beaux-Arts. Sa nature loyale répugnaiït à toute transaction avec lui-même. A l'heure où il sollicitait de son premier maître l'honneur de figurer parmi ses disciples, il était bien résolu à respecter sa parole et à ne pas se faire artiste. C’est qu’il s'était pris lui-même à l'argument qu'il avait été si heureux d'entendre et si persévérant à répéter : le dessinest utile indispensable à l’ouvrier. En un mot, c'est bien en ouvrier consciencieux qu'il allait inconsciemment à l’art.
Phénomène étrange, — semblera-t-il peut-être, — mais d'autant plus intéressant à constater.
C’est un fait que Rude, à son entrée chez Devosge, ignorait tout de l’art. . Pas un mot, dans ses confidences, ne laisse supposer la moindre sensation d'art qui remonte à son enfance. Pourtant, Rude est Dijonnais. Il est né et il a vécu dans ce quartier central de la rue du Lacet, de la rue Poissonnerie, de la rue Musette, c'est-à-dire au cœur même de Dijon, ville d’art assurément s’il en est une en province. Or, Rude, si attentif à tout ce qui détermina sa vocation, si Dijonnais de cœur et d’esprit, si abondant surtout à la fin de sa vie dans le récit de ses souvenirs, ne fait jamais allusion à une impression artistique quelconque ressentie par lui à Dijon. On dirait qu'aucun des chefs-d’œuvre que possédait sa ville natale n’a touché son âme. Avait-il seulement vu ces chefs-d’œuvre ? Sa jeunesse, à coup sûr, les a ignotés. Ignorance surprenante et pourtant bien réelle. Faut-il en rendre uniquement
responsable Antoine Rude, ce chef d'atelier qui prononçait d’un ton si méprisant le mot d'artiste, ce père qui mettait si obstinément en garde son fils contre l’art comme s’il s'agissait d’une déviation maladive du métier et de la saine raison ?
Il est certain qu’un ouvrier du temps de la première République ou de l’Empire avait bien moins de ressources qu'un ouvrier de notre temps pour s'initier à l’art. Le Musée de Dijon n'a été ouvert au public que le 20 août 1799 (III fructidor an VII). François Devosge avait pourtant obtenu des Etats de la province, en 1783, la création et l'installation d’un Musée pour les progrès de l'art ei l'utilité des élèves ; mais c'était à, comme le titre l'indique, un musée scolaire, à l’usage des professionnels. Le public proprement dit n'avait, pour se former à l’art, que les monuments de la ville. Maïs n’était-ce point assez ? Et quand un Rudeenfant n'aurait pu connaître que des édifices comme le bijou gothique de Notre-Dame de Dijon, des œuvres plastiques comme le Puits de Moïse ou les tombeaux des Ducs, n'était-ce point là des éléments sufisants € à l’'éclosion d’une vocation dans une âme d'artiste ?
Les dates, ici, répondent à l'interrogation. Ce n’est ni sous la Terreur, ni sous le Directoire que le spectacle des chefs-d’œuvre bourguignons pouvait donner à un jeune homme le sens de la beauté.
Songerait-on au Puits de Moïse, œuvre maîtresse de Claus Sluter ? Il était alors dans l’état le plus lamentable. Lorsqu'on voulut rétablir les inscriptions gravées sur Îles phylactères des Prophètes, il fallut recourir aux concordances dela Bible. Au demeurant, le sculpteur dijonnais qui devait opérer un jour la reconstitution du célèbre monument, François Jouffroy, n'était pas encore né à l’heure où François Rude devenait l’élève de Devosge. Pour les tombeaux des Ducs, ces merveilles non moins fameuses du grand art bourguignon, c'était pis encore : ils n'étaient plus que décombres, et C'est chez les collectionneurs qu'il eût alors fallu en chercher les morceaux dispersés.
Ainsi, à l'heure précise où l’âme de Rude s’éveillait obscurément à l’art, les plus glorieux trésors de sa ville natale étaient réduits à l’état de débris archéologiques. De même, les façades des églises dijonnaises étaient affreusement mutilées, défigurées d’ailleurs par la désaffectation. Si toutes ces façades n'étaient pas, comme le portail des Chartreux, réduites au rôle de mur de clôture, toutes appelaient plutôt la pitié que l'admiration.
Mais il y a plus. Pour si odieux que leur fût le passé, les hommes de la
Révolution n'auraient pas exercé tant de sévices sur les sculptures du Moyen-Age si elles avaient eu pour eux quelque valeur. En vérité, rien de ce qui était antérieur à la formule d’art du seizième siècle n’avait de prix aux yeux de ceux que la culture classique avait pétris dans son esthétique intransigeante. Aussi, se fussent-elles dressées dans toute leur triom-