‹ François RudeChapitre 23 sur 68 · LE « JEUNE PÉCHEUR NAPOLITAIN · texte numérisé non relu

LE « JEUNE PÉCHEUR NAPOLITAIN

S'il restait un doute sur le véritable rang qu'il convient d’assigner au

Mercure, il ne serait rien de tel que de faire appel à Rude lui-même et de considérer l’œuvre qui succède immédiatement ou peu s’en faut aux plâtres de 1828, c’est-à-dire le Jeune Pêcheur napolitain. La merveille qu'évoque ce titre vient d’une tout autre inspiration, procède d’un tout autre courant esthétique, et présente, au point de vue de l’histoire de l’art, une tout autre portée.

Pas plus que le Mercure, le Jeune Pêcheur napolitain n’est une commande. Une légende court sur lui. L'Etat avait confié à Rude l'exécution d’un buste du navigateur La Pérouse. Un bloc de marbre de Carrare avait été fourni au sculpteur pour l'exécution de ce monument officiel. L’excédent du bloc restait à sa disposition ; comme il avait une forme prismatique, son aspect suggéra un sujet à Rude : il en tira son Pêcheur.

Cette légende n’est, à vrai dire, ni confirmée ni démentie par les docu-

ments. Elle est inacceptable, si elle tend à faire croire que le Jeune Pêcheur napolitain fut une improvisation. Nous avons la preuve que Rude y songeait depuis longtemps. Sans doute même en a-t-il retardé l'exécution, persuadé que la hardiesse d’une pareille fantaisie ne serait pardonnée par l'opinion contemporaine qu’à un artiste déjà en possession d’une solide notoriété.

Toujours est-il que le Pêcheur fut exposé en plâtre, inachevé, au Salon de 1831. Exécuté ensuite en marbre, il figura en cet état définitif au Salon de 1833 et fut acheté par Louis-Philippe pour le Musée du Luxembourg. Suivant la même route que le Mercure, le Pêcheur est aujourd’hui au Musée

du Louvre. C'est à ce marbre que Rude a dû le ruban de la Légion d’honneur.

Peu d'œuvres ont trouvé jamais autant d’admirateurs. Le sujet en est simple et tout aimable. Un jeune pêcheur est assis sur un filet, Il est coiffé d’un bonnet qui retombe avec une grâce nonchalante, tandis que, sur la poitrine, pend négligemment un scapulaire. I,//enfant joue. Autour du cou d’une tortue, il a passé un brin de jonc tressé et il dompte sa captive. Il s'amuse à la faire marcher. Soumise, elle tire clopin-clopant. Jui, d’une main souple, retient ses rênes improvisées et se complaît à mesurer les efforts de sa victime. Le héros de cet enfantillage a dix ans à peine. Il est de forte race et le développement précoce des muscles annonce un garçon sain et vigoureux. Le corps est d’une merveilleuse élasticité. Ce n’est point une armature artificiellement agencée : le marbre est de la chair vivante, de la peau qui se touche, qu’on croirait toute chaude, qui palpite et qui luit. Ht ce n'est pas seulement un corps, c’est aussi une âme : petite âme simple et charmante, âme de gamin joyeux qui s'épanouit dans un sourire. Sous la délicate parure de ses cheveux ondulés, le petit napolitain sourit avec la gracieuse spontanéité de l’inconscience : aucune arrière-pensée ne trouble le bonheur naïf de l'enfant tout à son jeu.

Ce Pécheur eut un grand succès aux Salons et Sophie Rude célébrait ce triomphe avec complaisance dans ses lettres à ses amies de Bourgogne. «Il y a toujours foule — disait-elle — autour de la figure de Rude et tous les artistes lui en font des compliments très flatteurs. C’est un succès complet et général. » Et elle écrivait encore : « Le succès de la figure de Rude a été si complet que personne ne se rappelle en avoir vu de semblable. Il est décoré de la Légion d'honneur et sa figure a été achetée par le roi... Dans les salons comme dans les greniers on s’en occupait ; pas une critique. »

Les derniers mots témoignent pourtant d’une illusion. Sans doute le ruban rouge a-t-il contribué à effacer les ombres du tableau : le petit Napolitain a eu des détracteurs. |

Le Pêcheur de Rude fut, tout d’abord, méconnu de certains. Les esprits classiques, épris de figures olympiennes, de scènes d’histoire ou de mythologie, ne manquèrent point de trouver le petit Napolitain vulgaire, grossier, déplaisant. Un critique en renom s’éleva contre lui avec véhémence : « Ce jeune pêcheur, écrivait-il, n’a rien de nouveau que son bonnet et ses dents qu’il montre. La figure elle-même est d’un choix malheureux ; le torse et les membres sont lourdement exécutés ; où M. Rude a-t-il vu de

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pareils pêcheurs, si simplement vêtus ? Un bonnet, sans chemise, plaisant accoutrement | Pourquoi pas des haïllons ! Pour Dieu ! si vous voulez à toute force du nu et rien que du nu, restez dans la mythologie, vivez sur les héros, ne touchez pas à l'humanité ! »

« Ne touchez pas à l'humanité ! » Ce cri est significatif. La prétention de Rude n’était-elle pas justement de ramener l’art à l'humanité ? Ce n’était pas seulement le bonnet et les dents qui faisaient la nouveauté de son pêcheur : tout en lui était nouveau. Et c'était précisément sa hardiesse qui interdisait d’en goûter les charmes aux critiques attardés.

Le Jeune Pêcheur napolitain a été, dans la carrière de son auteur, une minute d'art libre parmi les besognes de commande ou les exercices de convention : minute longuement et amoureusement savourée. Rude chérissait son petit Napolitain, «l'Enfant à la tortue ». Il en avait élaboré la pose, le modelé, l'expression avec cette inlassable et jalouse sollicitude qu'un artiste ne donne qu’à une œuvre de prédilection. Ici, nulle préoccupation de problème technique à résoudre, aucune pénible hantise d’un symbole ou d’une abstraction à traduire ne s’est interposée entre le ciseau et le sujet : c’est simplement de la vie en relief, en un mot du bon réalisme.

Brusquement, au moins en apparence, l’âme bourguignonne de Rude venait de se dévoiler tout entière. Avec éclat, le maître dijonnais retrouvait le filon artistique perdu : l’art bourguignon d'autrefois ressuscitait en lui, et, sur une donnée moderne, c'était bien l'esthétique des siècles abolis. Les formes pleines, un peu vulgaires parfoïs, maïs fortement individualisées et d’une articulation nette qui caractérisèrent la sculpture bourguignonne de l’âge d’or reparaissaient dans ce garçonnet joyeux et plein de vie, avec cette santé florissante, cette force jaillissante de vérité et d’optimisme qui se traduisaient dans une plastique saine, vigoureuse, franchement humaine,

Une coïncidence curieuse et caractéristique avait donné bien vite au Napolitain de Rude un camarade. Quand, au Salon de 1833, le marbre défiuitif de l'Enfant à la tortue se trouva exposé, il eut à ses côtés une œuvre qui bravait comme lui-même l’intransigeance des purs classiques : c'était le Jeune Pêcheur dansant la tarentelle de Duret.

La rencontre était piquante. Le marbre de Rude et le bronze de Duret partagèrent l'attention générale et suscitèrent chez les critiques des parallèles sans fin. En réalité, le bronze de Duret était une fantaisie aimable,

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