‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 85 sur 111 · PROJETS RESTÉS INCONNUS · texte numérisé non relu

PROJETS RESTÉS INCONNUS

Il existe au musée de Dijon, trois maquettes ou esquisses dont il n'est question dans aucun document et dont nous ne connaissons ni le but, ni la date : une Statue équestre de Napoléon, une Jérémie et une Sapho. Je réunis en cette dernière page les quelques renseignements qui les concernent et j'y joins les vagues conjectures auxquelles elles peuvent donner lieu.

i» Statue équestre de Napoléon I^'', maquette en terre cuite. Haut. G™, 28. Longueur de base o"^, 11.

L'empereur est vêtu de la redingote et coiffé du petit chapeau ; il porte le grand cordon de la Légion d'honneur en sautoir et d'autres décorations. De la main gauche, il tire fortement les rênes de son cheval, aux jambes de devant tendues, dans l'attitude du brusque arrêt. De la main droite, il désigne un point de l'horizon, d'un geste impérieux. La tête, tournée vers la gauche, n'est que massée, sans indication des traits du visage. Sur le terrain en pente, des débris de roues de canon accusent un champ de bataille. — Cette maquette est signée. — Elle a été offerte au musée de Dijon, en même temps que l'esquisse du Iloudon et la composition dite Jérémie, par M"*^ Dondey, ancienne élève et amie

5io

de M'»e Rude, morte à l'hospice de Sainte-Périne, à Auteuil, dans l'hiver de 1902.

La donation qualifiait la statuette équestre de « Bonaparte en Egypte », ce qui eût pu faire penser à un essai contemporain du Retour de l'armée d'Egypte et la frise de l'Arc de triomphe (i 83 1i835). Mais le titre est manifestement erroné. Nous n'avons pas sous les yeux le jeune général du Caire, des Pyramides et de JafTa. Le costume et le cordon de la Légion d'honneur suffiraient à caractériser l'Empereur.

Rude, clans la première partie de sa carrière, n'avait guère tiré parti du cheval.

En son Histoire d'Achille (épisode du cadavre d'Hector, traîné autour des murs de Troie) , en sa Chasse de Méléagre (épisodes du jeune homme domptant un cheval et de la poursuite du sanglier) il lui a laissé les formes les plus conventionnelles. Les chiens et le sanglier du Méléagre sont de beaucoup supérieurs aux chevaux. Au croquis du Retour du duc d'Angoulême à Paris après la guerre d'Espagne, fragment de la frise de l'Arc de triomphe commandée sous Charles X (collection Joliet), le caractère du cheval est plus juste et plus moderne, mais nous ne pouvons, comme il a été dit, considérer cette composition comme l'œuvre de Rude. Les sculpteurs ont dû être simplement chargés de traduire en relief un modèle graphique émané d'un peintre. C'est ainsi qu'on avait procédé en maints édifices et, notamment, à la colonne Vendôme, dont la frise en spirale était tout entière de l'invention de Bergeret. Que l'on examine, après cela, la Rentrée de l'armée d'Egypte, partie de la frise du temps de Louis-Philippe qui est bien de la conception de Rude (i), les bœufs attelés au chariot du sphinx ne surpassent guère ceux du premier sujet de la Chasse de Méléagre (la préparation des pièges) et nous le montrent très faible animalier. Il semble, au contraire, qu'à l'époque de ses recherches pour les quatre pieds-droits et le couronnement de l'Etoile, la préoccupation de l'animal et, en particulier, le goût hippique se soient vivement accrus en lui. (Les loups et le cheval mort du dessin de la Retraite de Russie, les bœufs du dessin de la Paix, les aigles de divers projets de couronnement; le cheval guerrier d'un des premiers arrangements du Départ, le tête du cheval hennissant du hautrelief exécuté, le César à cheval accompagné de la Victoire, le Quadrige triomphal, etc.) On le voit par la suite revenir à la figuration de l'aigle (l'aigle mort du Réveil de Bonaparte, l'aigle de Jupiter de VHébé) ; on ne le voit plus s'adonner aux chevaux. La

(i) « Les sculpteurs de la frise ont remis un dessin de leur composition. » Lettre de Huyot au ministre le 29 avril i83i, document déjà cité.

RÉPERTOIRE CHRO:\OLOGIQUE 5 1 F

présente esquisse, sans se rapporter en rien aux compositions préparées pour l'Arc remonterait-elle à la même période? Aurait-elle plutôt été inspirée à l'artiste, après iS'jo, dans l'ivresse d'enthousiasme napoléonien qui suivit le« Retour des cendres impériales» ? — A mon impression, le projet est beaucoup plus récent. Le souci de vérité moderne qui s'y marque trahit le statuaire déjà éprouvé en l'art de dresser de grandes figures historiques en plein air. Le mouvement même du cheval témoigne d'une curiosité d'ordre peu classique. Je ne serais donc pas surpris que ce Napoléon fut des dernières années de l'artiste, alors que plus d'une ville, à la faveur du second Empire, rêvait d'ériger la statue du vainqueur de Marengo et d'Austerlitz.

2° Le prophète Jérémie, maquette en terre cuite. Haut. o'",26. Longueur de base, o™,8o.

Le personnage, entièrement drapé, est assis haut, sur une roche. Le dos est légèrement courbé ; la tète s'incline en avant dans une impression d'accablement ; le bras gauche s'appuie sur la jambe gauche un peu relevée et le bras droit est pendant. — Suivant une juste observation de M. L. Gaitet, cette figure n'a pu être conçue qu'à l'intention d'un monument fort élevé, car toutes les dimensions en hauteur sont exagérées en vue de l'effet perspectif. — Cette esquisse, signée, très peu faite, en terre mal cuite et brisée en deux morceaux, ne semble pas appartenir à la jeunesse de Rude. Mais nous ne voyons aucun indice qui autorise à risquer une supposition chronologique. Elle est sans analogue dans l'œuvre complet du maître (^Donation Dondey, 1897).

3*^ Sapho, maquette en terre cuite. Haut. o™,i5; largeur de la base, o'",ii. (Base ovale).

C'est une femme nue, assise sur un fragment de colonne, le coude gauche posé sur la jambe droite et la main revenant vers le visage. Le bras droit s'allonge sur un objet impossible à déterminer, à peine ébauché et qui a subi, d'ailleurs, un accident. Sur la jambe gauche, un peu repliée en arrière, est jetée une draperie. — La petite pièce, connue de longue date du D"" Legrand, chez de vieux amis de Rude et signalée par lui au conservateur du musée de Dijon, a été acquise par la Ville en 1878. On y peut voir un des essais du maître, vers i85o, alors qu'il cherchait un arrangement de figure de femme nue et avant qu'il se fut arrêté à l'idée de son groupe : Hébé et l'aigle de Jupiter.

Tels sont les ouvrages et travaux de toute nature exécutés par le grand sculpteur bourguignon au cours de sa carrière, de i8o5 à i855 — durant un demi-siècle de labeur. Je n'aperçois rien de plus qu'on puisse légitimement lui attribuer.

Page 1