XII AVANT-PROPOS
l'objet, du moins tout ce qui, dans son caractère, ses paroles, ses actes, méritait d'être sig-nalé, sans me demander s'il y avait là de quoi le grandir, ou peut-être de quoi le diminuer. A vrai dire, je voyais que par là je ne pouvais que le grandir : pour certaines existences, le plus habile procédé délog-e est le plus sincère; tout l'art qu'il y faut, c'est de montrer qu'on ne cache rien.
Dans le but de prévenir toute déception, je dois faire observer encore que le livre n'a pour objet ni un exposé ni une discussion de doctrines. Il y aurait là, quand il s'agit de Suarez, une matière immense qui ne pourrait être mêlée aux faits sans les noyer, ni être confondue avec la vie sans labsorber et la voiler en grande partie. L'homme disparaîtrait dans son œuvre, et ce serait regrettable; car, aussi bien qu'elle, il mérite d'être connu. Je ne parlerai donc de ses opinions, de ses polémiques, de ses écrits qu'autant que la suite et l'explication des faits le rendront nécessaire. Un autre ouvrage, je l'ai dit, — ouvrag-e d'un autre aussi — traitera tôt ou tard, comme il a besoin d'être traité, ce beau et fécond sujet.
Je voudrais pouvoir promettre à ceux qui liront ce livre qu'il les intéressera. Mais ne serait-ce pas imprudent, quand il s'agit d'une vie de soixante-dix ans, qui se renferma tout entière dans les études scolastiques, qui s'écoula, du commencement à la fin, dans une cellule et une salle de cours, qui n'otfre en somme, pour en couper et en relever la désespérante monotonie, d'autres événements, que, de distance en distance, la publication d'un nouvel in-folio latin ? Je ne sais si, parmi les existences illustres, on en trouverait une autre qui présentât pareille unité et pareille uniformité. Grand mérite, sans doute, pour le relig"ieux et le théologien, mais g^rande difficulté pour l'historien, et, je le crains, pour le lecteur grande lassitude, en présence du même homme, toujours immobilisé dans le même cadre austère et dans les mêmes travaux silencieux ! Cette vie cependant fut grande, belle et féconde, parce qu'elle se consuma, du premier au dernier instant, dans la recherche de ce qu'il y a au monde de plus dig-ne de l'homme et du chrétien, de la science, de la sainteté, du plus haut apostolat doctrinal. Elfort toujours soutenu de la volonté pour s'élever au sommet de la vertu, travail incessant d'un esprit toujours avide de plus de vérité et de plus de lumière, dévouement g-énéreu.x d'un g-énie consacré au service de l'Ég-lise et à l'honneur de son ordre par la défense et le progrès de leurs doctrines : voilà toute la vie de Suarez ! Du moment qu'elle est si noblement et si grandement remplie, il importe peu que, de tout le reste, dig-nités, entreprises brillantes, succès mondains, il ne s'y rencontre rien. La simphcité et la nudité mêmes d'une gloire qui ne reçoit rien du dehors en augmentent le mérite et l'éclat.