CHAPITRE III
Difficultés doctrinales de la Compagnie en Espagne au temps de Suarez
1. Caraolèies de la doctrine de la Compagnie. — 2. Sa doctrine attaquée après son institut. — 3. Reproche de ne pas suivre saint Thomas, — 4. Injustice de ce reproche. — 5. Ce que la Compagnie a fait pour saint Thomas. — 6. Ce que la Compagnie s'est refusée à faire. — 7. Situation difficile par rapport à l'inquisition. — 8. Par rapport au roi d'Espagne Philippe II. — 9. Par rapport à Clément VIII. — 10. Ménagements forcés que garde Aquaviva. — il. Les traditions doctrinales de la Compagnie et Suarez.
I. — Plusieurs fois déjà, au cours de cette histoire, nous avons rencontré, à propos ou à côté de celui qui est en l'objet, des questions de doctrine, alléguées contre lui par des adversaires ou par des amis d'un zèle trop anxieux. Nous les rencontrerons plus fré- ([uentes encore et plus graves dans la suite. Aussi, parait-il nécessaire de faciliter l'intelligence des faits, en exposant rapidement (|uel était, à ce point de vue, l'état des choses et des esprits, durant la période qui correspond à la vie la plus active de Suarez, le gouvernement d'Aquaviva (i58i-i6i5). Mais c'est une situation générale que nous voudrions résumer dans le présent chapitre, sans entrer encore dans le récit des diverses luttes doctrinales qui appartiennent à notre sujet.
La question des doctrines n'avait point échappé à la prudence
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(iu fondateur de la Compagnie; il l'avait posée et résolue dans ses Constitutions, en s'inspirant, comme toujours, de la fin qu'il assignait à sa société. A cette Compagnie, créée pour défendre l'Église et pour conquérir les âmes, il fallait l'arme de ces combats <le l'esprit, la science : non pas une science qui ne serait qu'un ornement de la vie ou un instrument de gain, mais une science répondant par son objet même à une lin toute surnaturelle, la science de Dieu et des choses divines, de la théologie avec tout ce (ju'elle suppose, la philosophie surtout, et tout ce qui la complète. Ignace donc assigna d'abord cet objet aux études de ses religieux (i).
Mais une arme à besoin d'être forgée d'un métal fort et bien trempé : ainsi, eu second lieu, fallait-il que la science de la Compagnie fût vraie et solide, à l'exclusion de celle qui, trop livrée aux caprices de l'imagination ou aux entraînements de la sensibilité, se plairait aux conceptions brillantes mais fragiles, aux nouveautés hardies mais dangereuses, aux théories séduisantes mais trompeuses, armures de parade qui se brisent vite sur le champ de bataille. Ignace voulut donc que la science de ses fils, toujours fondée sur la raison et sur la foi, s'attachât à ce qu'il y a de plus pur et de plus sur dans les enseignements de l'Eglise, de ses docteurs et de ses grandes écoles (2).
Il fallait aussi que cette science, arme puissante remise aux mains de l'ordre pour ses luttes du dehors, ne se retournât pas au dedans contre lui. Elle l'aurait fait, si, divisant les esprits, et par les esprits les coeurs, et par les cœurs les volontés, elle avait été pour le corps tout entier une cause de désunion, de malaise, de faiblesse. Elle devait donc être uniforme, dans la mesure où des intelligences peuvent, sans s'abdiquer elles-mêmes, embrasser le même ensemble de doctrines (3).
Ainsi utilité, solidité, unité, tels étaient les trois caractères qu'Ignace assignait à la science de ses disciples.
Et comme le trésor de cette doctrine catholique, élaboré et
(i) Constii. S. J., P. IV, Pioœm., cap. v.
|î) Constii. S. J., V. IV, cap. v, n" 4; c. xiv, n* 1.
(3) ConsUt. S. J., P. VIII, cap. i, n° 8 el litt. K.
légué parles siècles, se trouvait rassemblé, avec une intégrité, une méthode, une élévation qu'on ne rencontrait pas ailleurs, dans les écrits de saint Thomas d'Aquin, Ignace le donnait à ses enfants pour docteur et maître principal.
« En théologie, disait-il, on expliquera l'ancien et le nouveau Testament et la doctrine scolastique du divin Thomas. Pour celle qu'on nomme positive, on choisira les auteurs qui paraîtront le mieux convenir au but do nos études. On expliquera aussi le Maître des sentences. Cependant, si dans la suite, on jugeait qu'un autre auteur serait plus utile aux élèves, par exemple si quelque abrégé ou quelque ouvrage de théologie scolastique était composé, qui parût mieux adapté aux temps nouveaux, on pourrait le prendre pour texte; mais il faudrait d'abord soumettre ce choix à un sérieux examen, à Favis des hommes les plus compétents de la Compagnie entière et à l'approbation du supérieur général. » — En philosophie ou devrait s'attacher aux doctrines d'Aristote (li.
Ces règles, sobres, simples et larges, comme le sont en général toutes celles qu'a tracées la plume de saint Ignace, furent efficaces et fécondes. Elles imprimèrent, dès le début, au nouvel ordre la direction doctrinale qu'il devait suivre. Durant un demisiècle, on ne parut guère sentir le besoin soit de les éclaircir, soit de les compléter par d'autres formules plus développées. Les quatre premières congrégations générales, qui usèrent largement de leur pouvoir législatif sur tant de matières diverses, n'eurent pas à s'occuper de celle-là. Ces quelques lignes des Constitutions parurent suffire, jusqu'au jour de la riche floraison théologique, qui se produisit durant le second demi-siècle. Elles auraient même suffi encore à ce moment et peut-être toujours, si la Compagnie, en butte dès lors sur le terrain doctrinal aux plus violentes et aux plus persistantes attaques, n'avait été amenée, par le besoin de redoubler de prudence en face de ses adversaires, à préciser les instructions de saint Ignace, au risque peut-être de les resserrer. Cette œuvi'e occupe tout le généralat d'Aquaviva.
2. — A peine avait-il pris en main le gouvernement, que son ordre voit surgir des ennemis dans ces régions supérieures des intelligences, dont rien ne devrait troubler la paix, parce que la
(1) Constit. S. J., P. IV, c. XIV, n« 1 el lilt. B. — ILid., n» 3.
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vérité et la science, seuls trésors qu'on vient y chercher, appartiennent à tout le monde et ne s'épuisent jamais. Ce fut la seconde phase de ces luttes inattendues et douloureuses, que la Compagnie, fondée pour ne combattre que les ennemis de l'Eglise, eut trop souvent à soutenir contre des hommes, dont elle aurait voulu n'être jamais que l'amie et l'auxiliaire.
Quand elle s'était présentée en Espagne comme un ordre religieux nouveau, elle avait été attaquée dans son institut et dans les Constitutions que lui avait données son fondateur. Quand, dans la suite, elle se révéla de plus en plus comme un corps savant, elle ne tarda pas à être attaquée, avec le même parti pris, dans ses doctrines et dans son enseignement.
Son institut, pour l'essence et l'intégrité de la vie religieuse, ne différait en rien des autres ordres les plus anciens ; mais il en différait par certains points secondaires et accidentels. Gela avait sufTi pour soulever contre elle des hommes, qui ne concevaient pas une vie religieuse dépouillée des anciennes formes monacales. De même, ses doctrines n'étaient autres que celles de l'Eglise et de ses grands docteurs scolastiques(i).Mais, dans ces limites, elle se crut permis de contrôler certaines théories de convention, d'éclaircir des points restés obscurs, de chercher de nouvelles manières de présenter la vérité : c'en fut assez pour qu'on la fit passer pour une novatrice dont il fallait se garder.
Dans la première phase, son institut avait triomphé grâce aux apologies qui en furent faites, aux Bulles protectrices des papes et aux fruits qui le justifiaient. Dans la seconde phase, les doctrines devaient triompher de la même manière ; mais ici, le champ étant beaucoup moins circonscrit, la lutte devait être plus longue, ou plutôt se continuer, en renaissant sans cesse, tantôt sur un point, tantôt sur un autre.
Dans ces querelles, la Compagnie eut contre elle des hommes de tout nom et de toute profession. Mais, il faut bien reconnaître ce fait historique, fait d'ailleurs trop connu pour pouvoir être
(1) Sans être théologien, mais avec son bon sens et sa connaissance des hommes Henri IV disait en parlant des Jésuites : « ...El crois-je que quand on voudroit faire le procès à leurs opinions, il le faudroit faire à celles de l'Église catholique. » (Réponse aux remontrances du Parlement sur le rappel des Jésuites).
caché, trop ancien pour avoir besoin de l'être, que ses adversaires les plus ardents et les plus actifs furent quelques religieux de Tordre de saint Dominique. Melchior Gano et les héritiers de ses préventions menèrent la première campagne; Dominique Banez et ses disciples menèrent la seconde. De quelles vues, de (juels sentiments s'inspira cette opposition?
(( A cette époque, écrit un historien récent, on peut dire que, dans la grande famille cathoHque, la Compagnie de Jésus, jeune encore mais rapidement développée, était en quelque manière comme Joseph, le fils de Jacob, parmi ses frères. La vue des bénédictions surabondantes dont Dieu la comblait, de ses succès incontestables, de son influence, peut-être de son allure confiante, tout cela n'excita que trop naturellement, surtout dans ce chaud pays d'Espagne où le tempérament prédispose si bien aux querelles de parti, un sentiment, inconscient sans doute, mais très tenace, de rivalité. La Compagnie de Jésus avait trouvé en Espagne de grands lirolecteurs et d'illustres amis dans les autres ordres religieux et en particulier dans celui de saint Dominique. Mais à côté de ces religieux, dont le grand cœur se réjouissait de voir apparaître une nouvelle milice, pleine d'ardeur pour la défense de l'Église, des hommes, remarquables d'ailleurs à plus d'un titre, ne purent consentira accorder des regards et des paroles de frères à ce Joseph des ordres religieux, qui n'avait ni leur habit, ni leurs règles austères, ni le chœur, ni même, dans certains cas, les vœux solennels. Ils ne pouvaient trouver pour lui des paroles de paix (1). »
Un autre sentiment moins humain put entraîner ces adversaires des Jésuites et jusqu'à un certain point les excuser. L'ordre de saint Dominique, très nombreux en Espagne, savant, en possession de fonctions élevées dans les universités et les tribunaux ecclésiastiques, avait rendu et rendait encore de très grands services à l'Eglise. Mais son importance même et son influence parurent porter quelques-uns de ses membres à s'attribuer trop aisément le rôle de gardiens de la foi et des saines doctrines, là où ni la foi n'était en question, ni les saines doctrines n'étaient en péril. Ils écrivaient dans une circonstance solennelle :
« En face des doctrines dangereuses, de celles surtout qui se dressent contre la religion chrétienne, contre les mystères de notre foi et les enseignements des Pères, nous, les fidèles chiens de garde du premier et très
(1) Lo, vénérable cardinal Dellarmin, par le P. J.-H. Couderc, S. J., t. I. La cootroverse De Auxiliis.
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illustre inquisiteur des perversités hérétiques, le bienheureux Dominique notre Père, nous avons l'oblig-ation non seulement d'aboyer, mais encore, toujours obéissants au Sièg-e apostolique, de mordre, s'il le faut, à belles dents les inventeurs eux-mêmes de ces nouveautés ».
Suivait l'énuméralion de toutes les hérésies que leurs devanciers avaient démasquées, combattues et confondues (i).
Ils avaient raison assurément de se complaire dans ces gloires de famille. Mais leur tort était d'assimiler, sur des préventions sans fondement et sur des jugements sans autorité, Molina, Suarez et leurs doctrines à ces trop vrais hérétiques et à ces trop réelles hérésies des temps passés. Ignace, le premier, avait soulîert de ce tempérament trop combattit", lorsque, attiré au couvent de Saint- Etienne de Salamanque, il y fut, sur de simples soupçons, saisi et incarcéré (2). Sa Compagnie en souffrit après lui. Au reste, bien volontiers, avec un de nos anciens chroniqueurs, nous admettons, en faveur de ces excès, des circonstances atténuantes (3). La crainte persistante de voir les hérésies du dehors forcer les frontières de la Péninsule, l'horreur causée au dedans par les impiétés et les turpitudes, récemment découvertes, des illuminés, étaient de nature à exciter jusqu'à la passion et à alarmer jusqu'à l'injustice des hommes dévoués à la défense de la vérité, mais trop prompts à prendre pour des adversaires ceux qui ne la défendaient pas toujours comme eux.
Enfin il convient d'ajouter que ces intempérances n'étaient le fait que d'un petit nombre, et non de l'ordre lui-même. La plupart en gémissaient et se tenaient en dehors de ces luttes. D'autres les désavouaient ouvertement ou même prenaient la défense des Jésuites, comme Juan de la Pena qui écrivit un opuscule en leur faveur, comme Louis de Grenade qui soulTrit à leur occasion. Les généraux de l'ordre surtout interposaient leur autorité. Des lettres échangées, des instructions envoyées de
<1) Apologia Fratrum Prxdicalorum in Provincia Ilisp.niiœ sucrx thnoloifia PrO' tessorum adversus quosdam tiovas asscrtiones cnjusdam Doctoris Liidovici Molinsb Duncupati theologi de Socielate Jesu... (Début.) — Hom. Vatio. lut. MB. 4G74.
(2) V. Astrain, S. J., Hisloria de la Cowpanîa de Jcsiifi en la Asislencin de Espana, Madrid, 1902, t. I, 1. I, c. iv.
(3) Pedro de Guzman, S. J., Hisloria de lu Provincia de Castilli. — Arch. centr. S. J.
temps à autre, témoignaient de leurs sentiments et de leurs intentions (i). Aquaviva en remerciait en ces termes le général des Dominicains qui voyageait alors en Espagne :
« Des lettres de nos Pères m'ont appris avec quelle énerg-ie vous avez blâmé, avec quel empressement vous avez promis de réprimer les désordres causés par le Père de Avendano et autres de vos religieux, qui, agités je ne sais de quel esprit, ne cessent pas, en public et en particulier, de tenir les plus vilains propos, non pas sur tel ou tel d'entre nous, mais sur notre Compagnie elle-même. J'espère que cette charité et cette prudence, dont je suis très reconnaissant envers Votre Paternité, seront efficaces... Pour moi, je souhaite de toute mon âme et j'ai recommandé de tout mon pouvoir que mes religieux souffrent eux-mêmes, plutôt que de faire souffrir aux vôtres de pareilles misères. Tels étaient aussi les sentiments de votre prédécesseur, comme vous le verrez par une de ses lettres dont je vous envoie la copie. Mais je m'étonne qu'elle n'ait pas été mieux observée. Quant à moi, j'ai donné, je l'affirme à Votre Paternité, et je donnerai encore à tous mes religieux Tordre le plus rigoureux de ne se départir jamais du respect qui est dû à votre très saint ordre. Et je vous prie, si vous apprenez que l'un d'entre eux s'est mis en faute sur ce point, de me le faire savoir et de me le désigner. Mes actes montreront alors avec quelle sincérité je désire que la paix règne entre nous. Mais aussi je vous demande avec les plus vives instances d'extirper enfin ces zizanies, que Maître Gano sema, le premier, il y a déjà bien des années, et que ses imitateurs ont mis tout leur zèle à arroser et à cultiver. Il serait bien temps, et je sais que c'est le désir d'un grand nombre de graves et saints religieux de votre ordre, que, la main dans la main, nous unissions, pour combattre les ennemis de la foi et sauver les âmes, nos forces et nos efforts, en servant ensemble notre commun Seigneur (2). »
Il était plus facile de souhaiter cette paix fraternelle et de la demander que de l'obtenir toujours et de tous. Mort le 3o septembre i56o, Gano, ce semeur de zizanie dont vient de parler Aquaviva, avait laissé des disciples et des imitateurs. Après lui, dans la province dominicaine de Gastille, se perpétua une sorte de petite école, peu nombreuse mais remuante, où se conservait l'héritage de ses préventions et de son hostilité. De là partirent le plus souvent ces attaques, ces polémiques, ces accusations que l'on rencontre fréquemment à cette époque dans l'histoire des
(1) .\quaviva envoya des instructions de ce genre, notamment en 15S7, 1500, 1601.
(2) Arch. cenlr. S. J. — Castell. Epist. gêner. — Al gênerai de los Dominicos, à Vailadolid, y de nov. 1587.
SL'AREZ — l-U
Jésuites cVEspaijne. Cette opposition ne pouvait que ternir leur honneur de religieux et que détourner loin d'eux la confiance des fidèles. Ils durent se défendre, et, en dépit de toutes les influences qui cherchaient à couvrir leurs adversaires, ils le firent avec succès. De là des procès retentissants, des condamnations éclatantes, nécessaires sans doute, mais dont l'eiret ne pouvait être, comme toujours, que d'aigrir les esprits et de rendre la paix plus difficile.
Elle le devenait aussi de plus en plus, pour ces quelques religieux aux vues trop humaines, par suite des progrès mêmes de la Compagnie, qui ne cessait de croître en nombre, en renom de vertu, de zèle et déjà même de science. Cet échec de l'œuvre de Cano ne fit qu'exciter ceux qui en avaient pris la succession à un redoublement d'efforts, qui se manifesta vers le commencement du généralat d'Aquaviva. Un auteur presque contemporain, qui a étudié aux sources et écrit toute cette histoire, donne comme certain que plusieurs de ces adversaires de la Compagnie, quatre, dit-il, se réunirent en 1682 dans une sorte de conciliabule secret, d'où ils sortirent avec de nouveaux plans de campagne (i). Ce fait prouverait, si la chose avait besoin d'être prouvée, que les supérieurs de l'ordre et l'ordre lui-même dans son ensemble, non seulement restaient étrangers à ces agissements, mais les surveillaient et les réprimaient.
Toujours est-il qu'à dater de ce moment la Compagnie est prise à partie avec une nouvelle animosité. Un pamphlet calomnieux, écrit contre elle par Cano et légué par lui à ses disciples, est remisa neuf et à jour et recommence à circuler sous le manteau (2). Des questions délicates, prêtant à la malveillance, celle du secret de la confession, de la manifestation du complice, de la correction fraternelle, du genre de vie et des ministères de la Compagnie, sont réveillées ou soulevées de côté et d'autre. En même temps que la défiance des fidèles, on cherche à exciter contre l'ordre
(1) Pierre Poussines. S. J., Hislon'a Controversiarum quœ Jnler quosdam o S. Prsedicalorum Ordine et Societatcw Jesu agitatœ sunt. MS. autogr., p. 28.
(2) Poussines, op. cit., 1. I, n* xx. — Cet écrit ne serait-il pas celui que Quetif nt Echard, Sciiptores ordinis Prsedicotorum, mentionnent comme attribué à Cano, sous ce titre : Judicium de SocJetatc Jesu, sive juxta alios De Secta Jeauilarum ?
de saint Ignace celle des tribunaux de l'inquisition. Fray Alonso de Avendafio, ce Gano ressuscité (i), comme on lappela, poursuit dans les chaires les prouesses de dilï'amation, dont nous aurons plus tard à raconter le dénouement. A Madrid, Fray Martin Xemius, organiste à l'église du couvent, sème dans le peuple les propos les plus odieux et n'échappe à une sévère condamnation que par l'intercession de ceux qu'il vient d'attaquer. Un autre dominicain, Jacques de Peredo, pour défendre le jeune jésuite Roger de Cardenas, infidèle à sa vocation, soutient hautement que tous les membres de la Compagnie, qui n'ont pas fait la profession solennelle, ne sont pas de vrais religieux ; la tempête qu'il a soulevée devient si menaçante, que Grégoire XIII est obligé de l'apaiser en coniirmant de nouveau, par la Bulle Ascendente Domino, la distinction des vœux et des degrés établie par saint Ignace (2).
Bientôt, c'est sur la doctrine des Jésuites, que se portent de préférence l'attention et l'offensive de leurs adversaires. L'oreille et l'œil ouverts à ce qui se prêche, à ce qui s'enseigne, à se qui s'imprime, ils y cherchent matière à contradictions, à critiques publiques, à dénonciations secrètes. De là des conflits d'opinions, qui éclatent, tantôt sur une question, tantôt sur une autre, en attendant que le problème de la grâce mette aux prises les deux ordres. Nous aurons à raconter cette grande lutte, à mentionner aussi quelques-unes de ces escarmouches qui la précédèrent.
3, — Mais il faut dès à présent signaler et discuter le grand et perpétuel grief que ramenaient tous les autres et dans lequel on les renfermait tous, celui que nous avons entendu déjà et que nous entendrons encore adresser à Suarez : c'était de ne pas suivre
;i) Jbid., p. 45.
(2) Grégoire XIII avait écrit (IG mars 1584) à Louis Taherna, son nonce à Madrid, de mander Peredo et de lui donner le blâme qu'il méritait. Dans la réponse du nonce au pape (30 avril suivani), on lit : « Je l'ai si bien chapitré que toute sa vie, j'en réponds, il se souviendra de moi et de celte journée. Pour s'excuser, il a dil qu'il n'avait contre la Compagnie de Jésus aucun sentiment de malveillance, qu'il l'avait toujours, au contraire, particulièrement aimée; mais que les assertions qu'on lui reproche portent sur une matière qui est librement discutée par les théologiens dans les ('coles, que ses opinions sont la doctrine même de saint Thomas et d'autres docteurs faisant autorité... » (Lettre citée par Poussincs, op. cit.).
rKlèlemciil saint Tliomas, ou même de combattre sourdement sa suprématie théologique.
Il ne faut pas s'en étonner. Outre que saint Thomas était le principal représentant de l'orthodoxie catholique, outre qu'on le savait désigné par Ignace à ses fils pour leur premier docteur, il était tout naturel que des Dominicains eussent à cœur, par conviction, par dévotion, par intérêt, de défendre le génie qui était la gloire de leur ordre, pour peu qu'il parût être attaqué, et, lors même qu'il ne l'était pas, de se faire contre des adversaires une arme de son autorité exceptionnelle. Mais, au sein de la Compagnie même, des plaintes firent écho aux accusations du dehors. Des hommes de grande vertu et de grand savoir, mais attachés avec une lidélité trop étroite à l'enseignement, quelque peu routinier, qu'ils avaient eux-mêmes reçu et puis transmis, se prirent à croire tout perdu, quand ils virent à côté d'eux de nouveaux professeurs user, dans l'interprétation de saint Thomas, d'une méthode plus large et plus personnelle. Tels furent, entre autres, le Père Avellaneda que déjà nous avons vu sur le point d'arrêter Suarez dès sa première étape, le Père Miguel Marcos que nous verrons plus tard le combattre de toute son influence ; tel aussi, à Alcala, le Père Deza qui remplissait de ses alarmes, sincères mais quelque peu imaginaires, ses correspondances avec le général. Ainsi en i582, à peine revenu d'un voyage à Rome, il lui adressait cette lettre, où se manifeste au vif l'état d'esprit de ces théologiens à l'humeur trop inquiète :
(( Ce que j'ai répondu, lorsque Votre Paternité m'a questionné sur les doctrines des Nôtres, avait une importance qu'alors je n'aurais jamais soupçonnée. Je la constate depuis que je me retrouve en Espagne et surtout dans ce collège.
Quand je partis pour Rome, on attendait seulement, semble-t-il, que j'eusse tourné le dos pour le tourner à saint Thomas. De fait, ceux qui enseignent ici se sont mis à s'éloigner de lui, sans aucun respect pour son autorité. Il en est résulté que se sont éloignées aussi du même pas, au dehors, l'estime et la confiance qu'on avaitpour nos opinions, au dedans la paix et la tranquillité de nos communautés ; tant est grande la liberté que prennent nos professeurs. Ils se défendent en disant qu'elle est plus grande en Italie qu'en Espagne, et plus encore à Rome que dans le reste de l'Italie. Aussi, jusqu'à ce jour, n'a-t-il pas été facile aux supérieurs de la réprimer... Il appartient à V. P. d'y aviser et de faire ce que deman-
«lent le service de Notre-Seigneur et iintérètde la Compagnie. Faudra-t-il voir toujours nos professeurs perdre inutilement leur temps àinventerdes doctrines de fantaisie, à jeter au milieu de nous des opinions, ou depuis long-temps enterrées, ou qui n'avaient encore jamais vu le jour? Faut-il qu'ils s'exposent à être jugés par ces tribunaux de l'Inquisition, auxquels parle passé leurs propres jug-ements en imposaient? Faut-il compter pour rien l'avis de nos relig-ieux les plus anciens et les plus capables, ou plutôt l'avis de tous, ceux-là seuls exceptés que cette lèpre a contaminés ? Ces motifs m'obligent à supplier V. P., par les entrailles de Notre-Seigneur, d'examiner le mal et d'y porter remède, tant que c'est encore possible.
Que les difficultés ne vous arrêtent pas. Elles ne pourraient naître que de deux chefs : ou des opinions mêmes de saint Thomas, que certains jugent insoutenables ; or, si V. P. le veut, j'entreprendrai de ramener les esprits : ou du mécontentement de ceuxqui devraient être corrigés ; or, iln'y a pas lieu de tenir compte d-? cette difficulté, parce que, du train dont les choses vont, dans quelques années, elle sera chang-éeen véritable impossibilité, et celui-là en sera responsable, qui, pouvant à un moment donné tout arrêter, ne l'aura pas fait.
De quel œil aujourd'hui, bien différent de celui d'autrefois, on reg^arde la Compagnie ! Il suffisait alors de dire qu'une opinion était enseignée par ses maîtres, pour qu'elle fût acceptée comme un oi'acle. C'est que sa doctrine était celle d'un saint, de saint Thomas, et d'un saint qui appartenait à un autre ordre religieux. Ainsi, étant le fruit de la sainteté du Docteur et de l'humilité de nos professeurs, elle ne pouvait qu'être excellente. Elle l'était encore, parce que agir ainsi, c'était obéir à nos Constitutions et monter dans les chaires en inclinant d'abord notre esprit sous l'autorité de celui qu'elles nous assignent pour maître... Pour ma part, je ne vois d'autre remède efficace au mal dont nous souffrons, du moins pour l'Espagne, que de nous assujettir à suivre en tout la doctrine de saint Thomas (1). >>
4. — Cette lettre émue et d'autres semblables s'inspiraient assurément de principes très vrais et de sentiments très louables ; mais il y manquait une juste appréciation des faits qui en étaient l'occasion : la crainte les grossissait bien au-delà de leur réalité. Kien n'est difficile, d'ailleurs, à ces moments où l'esprit luunain se met à marcher plus vite, comme de faire un Juste discernement entre ce qui serait une altération téméraire de la science déjà acquise et ce qui n'en est qu'un lieureux rajeunissement ou un plus rapide développement. Nous sourions aujourd'hui de ces inquié-
(1) Lf.llre du 1^. De^a ;i Aqii.nviva, Ali-ahi, 17 avril îô^S. — Avch. rculr. S. J. — (.'.i d. Toiclan. Ilist. i 047-1010.
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tudes, avec lesquelles ces anciens de la Compagnie accueillaient, à l'aurore de son grand siècle théologique, les sages initiatives des maîtres qu'elle regarde aujourd'hui, avec l'Eglise elle-même, comme des guides non moins siirs que puissants. Car c'est bien d'eux surtout qu'il s'agissait dans toutes ces plaintes, de Vazquez, de Suarez, de Molina, et des autres professeurs qui prenaient leur esprit et leurs métiiodes.
Il convient, cependant, de nous demander s'il n'y avait rien de justifié dans ces accusations venant du dehors, rien de fondé dans ces craintes exprimées au sein même de la famille religieuse.
A cette ({uestion, dans la conjoncture la plus grave, Aquaviva donna une réponse qui ne laisse rien à objecter. Dans la première séance des controverses De Auxiliis, en présence du cardinal Madruccio et du général des Dominicains, Hippolyte - Marie Beccaria, il rendait ce témoignage à son ordre :
« Dès la naissance même de notre Compagnie, de nous-mêmes, par une dévotion spontanée, nous avons choisi saint Thomas, de préférence à tous les autres docteurs, pour notre maître en théologie. C'est lui que, dès l'origine, nos Constitutions ont remis aux mains de nos jeunes gecs pour l'étudier, aux mains de nos professeurs pour l'expliquer. C'est lui que le Ratio Sludiorinn, qui vient d'être promulgué dans toutes nos provinces, impose à nos études théologiques, pour principal auteur et pour docteur faisant loi. Eh bien ! je le déclare, et on peut m'en croire, chargé que je suis de veiller à l'observation de nos règles, ces prcsciiptions ont été fidèlement gardées il). »
Dans une circonstance encore plus solennelle, la Compagnie elle-même eut à faire sur ce point son examen de conscience et sa confession. En 1645, sa viii^ congrégation générale venait de se réunir à Rome, pour donner un successeur à Mutins Vitelleschi. Avant même qu'elle commençât à s'occuper de cette élection. Innocent X lui envoya un questionnaire, rédigé en douze points, sur lesquels elle devait d'abord s'interroger, pour orienter dès ce moment les principales résolutions qu'elle aurait à prendre. Le onzième point était ainsi conçu: « Qu'il ne soit permis d'enseigner ou de soutenir que la doctrine de saint Thomas, ou celle
(1) Aclu Conrjrcyotionum de Auxiliis, 1" séance. — Cf. Pousaines, op. cit., p. 610.
qui est suivie par l'ensemble des Pères. » Il fut répondu en ces termes :
M La congrég-ation tout entière a jug-é qu'il n'y avait point lieu d'émettre en cette matière un nouveau décret. Bien plus, elle a été d'avis qu'il fallait représenter à Votre Sainteté, comme au plus équitable des pères et des jug-es, de quelle grave injure elle est blessée par ceux qui soulèvent contre elle, à ce sujet, des plaintes et des accusations. Ce qui est vrai au contraire, c'est que, depuis un siècle, aucun autre ordre religieux peut-être n'a prodigué autant de veilles et de travaux que la Compagnie pour glorifier la doctrine de saint Thomas. Sans doute elle n'a pas pris pour parole sacrée tout ce que disent les thomistes : mais les suivre et suivre saint Thomas sont choses fort différentes : ceci, elle l'a fait ; cela, elle ne doit pas êti-e contrainte de le faire (i). »
5. — Cette réponse de la vin^ congrégation soulève et résout à demi-mot une question d'histoire de la théologie, qu'il serait intéressant d'éclairer à la lumière des documents. Si saint Thomas en est venu peu à peu à occuper la première place dans les universités et les écoles catholiques, non seulement par l'autorité exceptionnelle dont il jouit, mais encore par ce rôle de premier et universel auteur classique, qui lui est attribué de plus en plus, à partir du xvie ou du xvii« siècle, à quoi et à qui le doitil? Il le doit sans doute à son mérite incomparable, aux éloges hors de pair que l'Eglise lui a décernés, à l'influence de cet ordre de saint Dominique dont il est la gloire la plus éclatante ; mais enfin ces causes existaient et agissaient bien longtemps avant l'époque dont nous parlons : elles n'avaient cependant point encore produit le résultat qu'il s'agit d'expliquer.
De fait, durant près de trois siècles, saint Thomas ne parvint pas, ne parut même pas destiné à un magistère doctrinal, dont Pierre Lombard restait le détenteur incontesté. Longtemps il ne fut que le chef d'une école ; et cette école n'était ni toujours ni partout prédominante. Sans doute, on lisait les ouvrages du Docteur angélique, comme ceux des autres grands scolastiques ; on s'inspirait de sa doctrine, là surtout où enseignaient des Dominicains ; mais, même là, c'était le Livre des Sentences que l'on continuait généralement à expliquer dans les chaires et que l'on commentait
(1) Archives privées.
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dans les ouvrages (i). Jean Capreolus lui-même, dans la première moitié du xv^ siècle, bien qu'admirateur passionné de saint Thomas et l'un des chefs de l'école thomiste, n'écrivait des commentaires que du Maître des sentences. Le fait mérite d'être signalé : car les commentaires, fruits naturels de l'enseignement, manifestent, mieux que tout le reste, quel était, à l'époque où ils furent écrits, l'auteur enseigné. Or, l'ordre de saint Dominique, pendant les cinq premiers siècles de sa glorieuse existence, de la mort du fondateur (1221) à la publication du grand dictionnaire des auteurs dominicains (1721), a produit à peu près autant de commentaires des Sentences de Lombard que de la Somme de saint Thomas, et, pendant les trois premiers siècles, il n'a produit que des commentaires des Sentences (2).
Il faut avancer jusqu'au premier quart du xvi* siècle pour trouver enfin un maître, qui veuille, ou qui ose, substituer l'interprétation du texte de saint Thomas à celle du texte de Pierre Lombard et qui écrive un commentaire de la Somme Théologique. Ce fut, peu après i5oo, à Padoue, et autres villes, l'œuvre du dominicain Thomas Vio ou Cajetan. Presque en même temps, son confrère Conrad Coellin, àHeidelberg, et, un peu plus tard, François de Vitoria, à Salamanque, prennent la même initiative. Ce n'était là encore que des exemples isolés, que des essais personnels, qui n'entraînaient point les écoles. A Salamanque même, dans cette université (jui devait exercer sur la scolastique la plus forte et la plus heureuse influence, et où dominait alors l'influence des Dominicains, saint Thomas ne fut ofliciellemenl admis pour l'enseignement que dans la deuxième moitié du xvi^ siècle, et,
(1) Les statuts d« l'université de Paris, réformes en 1452 par le cardinal d'Estouteville, ne signalent pour les élèves de théologie que deux livres de cours, la lîible et Pierre Lombard. « Les écoliers, y est-il dit, qui connmencent la théologie, devront, pendant les quatre premières années, porter ou faire porter, en venant à l'école, ceux qui entendent l'explication de la IJihle, le livre de la Bible, et ceux qui entendent l'explication des Sentences, le Livre de.s Sentences. » (Denifle et Châtelain, CarluJarium Universilatis Parisiensis, t. IV, p. 713). — Voir aussi l'article du P. Denifle, 0. P. : « Quel livre servait de base à l'enseignement des maîtres en théologie dans l'université de Paris? » {Hevuc Thomiste, 1894, p. 149) et Douais, Essai sur Voiganisolion des études dans l'ordre des Frhes Prêcheurs, p. 87 : Pierre Lombard et saint Thomas.
(2) Quetif et Echard {Scriptores ordinis Prœdicalorum, Paris, 1721) mentionnent 153 commentaires du Livre des Sentences, 179 commentaires ou abrégés de la Somme, manuscrits ou imprimés, complets ou partiels. DilTérence de 2G seulement on faveur de la Somme, et moindre encore, si on déduisait un certain nombre de simples abrégés.
même alors, il ne faisait que partager cet honneur avec Pierre Lombard. Celui-ci continua longtemps encore à être expliqué dans les chaires et à fournir le texte des leçons exigées pour les grades et pour les concours. Son règne ne se maintenait pas moins dans la plupart des autres universités ; si bien que saint Ignace ne crut pas pouvoir se dispenser d'assigner à sa Compagnie, pour guide et pour maître de ses études théologiques, Pierre Lombard en môme temps que saint Thomas.
Ainsi, l'exemple avait bien été donné par de grands professeurs dominicains, mais il était lent à se propager ; la poussée qui devait porter saint Thomas sur son trône, s'était bien produite, mais elle était encore trop faible et trop locale pour refouler le courant d'opinions et d'habitudes séculaires. Elle devient puissante et bientôt irrésistible à l'époque où la Compagnie se développe et étend son enseignement. Il y a là plus qu'une simple coïncidence. C'est que, en dépit de lalettre de leurs Constitutions, en dépit de l'exemple encore presque général, ces nouveaux théologiens avaient laissé de côté Pierre Lombard et pris en main saint Thomas.
(' Nulle part dans nos collèges, écrivaient à Aquaviva, en 1580, quelques Jésuites portugais en crise de mauvais esprit, nulle part dans nos collèges, on n'enseigne le Maître des sentences. On n'entend parler que de saint Thomas dans nos écoles. Pourquoi donc laisse-t-on ainsi tomber nos Constitutions? A cette explication de Pierre Lombard, le renom de la Compagnie ne pourrait assurément que gagner. Car il n'est pas, que nous sachions, dans le monde chrétien, une université où le Maître des Sentences ne soit officiellement expliqué il). »
On laissa dire ces rares mécontents, et, sans se soucier de ce qui se faisait ailleurs, on s'attacha de plus en plus au Docteur angélique.
Or, la Compagnie, propagée et connue, comme elle le ftit bien vite, et déjà féconde en hommes de grand mérite, ne pouvait aller à un maître sans lui attirer à sa suite, par le fait même, beaucoup d'autres disciples. Il faut remarquer en
(1) Obseivaliones locorum priDcipulium Examinia cl Constitutionuni Sociefalis Jesu quœ ncgiecta Jaconl in Piovincia Lusitaua (1.589). — IJsbonne, Tonc do Toniliu, Armaiio Jesuitico, cod. 24.
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elï'et, qu'en cette matière, son exemple était tout autrement persuasif que celui des Dominicains. Eux, quand ils prenaient saint Thomas pour docteur, ils pouvaient paraître obéir à un attrait de famille. Leur choix le proclamait bien le premier de leurs Ihéologiens, mais non le premier de tous les théologiens, et dès lors cette préférence n'avait que peu d'efficacité pour s'imposer à l'imitation des autres. De la part de la Compagnie, il en était tout autrement. Du moment qu'elle allait chercher im maître en dehors de la famille, elle ne devait, elle ne pouvait tenir compte que de la supériorité du génie et de l'excellence de la doctrine ; et, par suite, celui qu'elle choisissait était par elle proclamé le docteur de tous les docteurs.
« La Compagnie, dit un de ses chroniqueurs, avait toute liberté pour le choix d'un auteur de théologie, et les auteurs a choisir ne lui auraient pas manqué. Du même droit que les uns s'attachaient à Scot, les autres à Durand et ainsi de suite, elle aurait pu faire composer par Lainez ou par Salmeron, une Somme de théologie, qui servît de texte dans ses écoles. ]']lle aurait pu aussi, à l'exemple de toutes les universités, imposer à ses professeurs l'explication du Maître des Sentences. Elle n'a rien fait de tout cela. Elle a préféré dès le premier jour, et sans jamais revenir sur ce choix, s'attacher h saint Thomas, le placer au premier rang dans son admiration, se mettre à son école, approfondir tous ses enseignements, ses opinions, ses formules, appliquer tout le génie de ses propres maîtres à glorifier le sien (1). »
Un pareil exemple dut être, nous ne saurions en douter, d'une puissante cflicacité, à mesure que les Constitutions de saint Ignace furent connues et qu'on put juger à ses fruits la direction qu'elles avaient donnée aux études de l'ordre et à son enseignement. Car bientôt ses théologiens, sortis d'abord de Paris, de Salamanque, de Coimbre, portèrent de tous côtés leur même esprit et leurs communes méthodes, les faisant apprécier par leui*s succès éclatants, comme Lainez et Salmeron à Trente, Casinius en Allemagne, François Tolet au collège romain qui devint bientôt le grand centre de formation du nouvel ordre, Maldonat à Paris, l*ierre Fonseca en Portugal, Grégoire de Valencia à Ingolstadt, Rodrigue de Arriaga à Prague, Bellarmin et Lessius à Louvain.
(1) Poussines, S. J., Ilistovio Controvcvsiarium, MS. autographe, p. 407.
Là OÙ ils n'allaient pas, allèrent leurs ouvrages de théologie scolastique, apportant le plus souvent de nouveaux commentaires de saint Thomas, plus libres peut-être en apparence que ceux, encore rares, qui les avaient précédés, moins enchaînés à l'explication formelle du texte, mais tout aussi appliqués à en faire valoir la doctrine, sans craindre de la discuter au besoin et de la compléter. Ces livres, qui se multiplièrent à la fin du xvi« siècle cl dans le xvif, ceux de Suarez surtout, les premiers ou peu s'en faut, et les plus remarquables, montrèrent avec éclat qu'on pouvait faire jaillir du texte de la Somme Tliéologique un enseignement aussi élevé que solide, aussi neuf que traditionnel. De plus en plus, on vit cette Somme Théologique passer, de la place d'honneur qu'elle occupait dans les bibliothèques, aux mains studieuses de maîtres et de disciples de tout nom et de toute robe : triomphe de saint Thomas qu'il serait absurde de regarder comme l'œuvre des seuls fils d'Ignace, mais qu'on ne saurait aussi se refuser, pour peu qu'on donne d'attention aux faits et aux considérations que nous venons d'indiquer, à leur attribuer pour une large part.
On voit mieux dès lors combien il était injuste de reprocher sans cesse à des religieux, disciples par choix et par état de saint Thomas, et ouvriers si infatigables de son règne doctrinal, de ne pas lui être assez fidèles ; combien il était inconvenant de les épier et de les poursuivre, à la moindre occasion, comme des ennemis, alors qu'ils avaient si grandement mérité la reconnaissance de tous ceux qu'intéressait la gloire du docteur.
Querelle étrange d'ailleurs ! Que prétendaient donc ces quelques adversaires, qui, les premiers, la soulevèrent contre la Compagnie ? B]tait-ce de défendre forthodoxie, en défendant l'autorité du maître qui en était le plus illustre représentant ? Mais alors, pourquoi s'en prenaient-ils à un ordre qui faisait profession de le suivre, plutôt qu'à d'autres familles religieuses, à d'autres écoles, qui faisaient, au contraire, profession de ne pas le suivre ? Voulaient-ils ramener la Compagnie à une observation plus exacte de ses Constitutions? Mais y avait-il lieu de le faire et avaient-ils pour cela mission et grâces d'état ? Se proposaientils d'empêcher que la doctrine de saint Thomas fût altérée par
des interprétations différentes des leurs? Mais, s'ils avaient pu la comprendre, pourquoi d'autres ne le pourraient-ils pas? Et poser en principe qu'on ne saurait être le vrai disciple de saint Thomas que si on portait sa robe blanche, n'était-ce pas lui refuser le titre et le rôle de maître universel, pour ne lui laisser que celui de chef d'une école, le ravir à l'Église catholique, pour l'enfermer dans les couvents de son ordre ?
(). — Les Jésuites, cependant, nous l'avouons sans peine,, purent, à défaut de raisons plausibles, fournir des prétextes aux plaintes de leurs adversaires. Dans leur culte pour saint Thomas, en effet, ils se tinrent en garde, dès cette époque, contre deux excès, également fâcheux, où l'on parut souvent vouloir les pousser, l'un qui amoindrissait, l'autre qui exagérait la mission providentielle du grand docteur. D'abord, ils se refusèrent, ainsi que le déclarait, il y a un instant, Aquaviva, à substituer rautorité et la doctrine de l'école thomiste, à l'autorité et à la doctrine de saint Thomas. Ils reconnaissaient les mérites de cette école, la science de ses maîtres, l'utilité de leurs travaux, la valeur générale de ses traditions ; mais ils ne pouvaient admettre ([u'en tout on ne put trouver que là la véritable pensée du Docteur angélique. Ils ne dédaignèrent point de l'y chercher, mais en gardant la liberté de la chercher aussi et de la prendre ailleurs. Ils s'aidèrent bien volontiers des ouvrages de leurs devanciers, mais sans s'y arrêter ; comme on s'aide des ruisseaux pour remonter à la source et y puiser de ses propres mains. Ils voulurent bien être les disciples de saint Thomas, ils ne se crurent pas obligés à être les disciples de ses disciples.
En second lieu, la Compagnie se refusa toujours à accoi-der, même par manière de simple règle prati([ue, à la parole d'un homme, cet homme fùt-il saint Thomas, un privilège qui n'appartient qu'à la parole de Dieu ou à la parole de l'Eglise parlant au nom de Dieu, le privilège de l'inérrance. Aussi, se réserva-t-elle toujours le droit de s'écarter un instant de son guide, quand elle ne pourrait plus le suivre sans s'écarter, ou sans s'exposer manifestement à s'écarter de la vérité. En cela, elle ne faisait que suivre le sage exemple que lui avaient donné les fils mêmes de saint Dominique :
M La théolog-ie, écrivait Melchior Cano, n'a point à s'engager sur la parole de qui que ce soil. Je me souviens que mon maître. François Vitoria, en commençant à nous expliquer la secunda secundœ de la Somme Théologique, nous disait que, si une opinion de saint Thomas ne se heurtait à quelque raison prédominante, l'autorité d'un tel docteur devait suH'ire pour nous la faire adopter. Mais il nous prévenait aussi qu'il ne fallait pas s'en tenir sans choix et sans examen à tout ce que dit saint Thomas ; qu'il pouvait s'y rencontrer des assertions peu probables ou dures à admettre : et qu'il fallait alors imiter, tout à la fois, la modestie et la sagesse du saint, qui se rend volontiers à l'autorité des auteurs recommandés par le suffrage des siècles, mais qui n'adopte point leur sentiment, quand une bonne raison l'en détourne. Direction que j'ai été très fidèle à suivre... Quant à mon professeur, bien quêtant par nature d'une extrême réserve, il lui arriva parfois de se séparer de saint Thomas, et il me paraissait plus admirable en le quittant, qu'en le suivant, tant il y mettait de respect et de modestie (1). »
La Compagnie ne se crut jamais obligée, par les Constitutions de son fondateur, à dépasser, dans son attachement à saint Thomas, une règle aussi sage ; et quand, du dedans, des fils trop zélés, ou du dehors, des adversaires trop exigeants, voulurent la pousser plus loin, elle n'avança pas.
« Quand on nous parle de suivre saint Thomas en tout, disaient les premiers rédacteurs du Ratio, on nous demande plus que ne le font nos Constitutions : elles assignent saint Thomas pour auteur à enseigner; et l'on suit, il est vrai, le plus souvent les opinions de l'auteur du cours, mais il n'y a point obligation de le faire toujours (2). »
C'est aussi la solution que déjà nous avons vue donnée par Everard Mercurian au visiteur Diego de Avellaneda :
« Je ne crois pas qu'il y ait lieu de porter de nouvelles prescriptions, touchant la conformité de notre enseignement théologique avec la doctrine de saint Thomas. Il suffit de s'en tenir à ce qui est dit dans la quatrième partie des Constitutions, à savoir qu'il faut suivre ordinairement sa doctrine, et c'est ce qui est compris et pratiqué par la Compagnie dans toutes les provinces (3). »
Aquaviva répondit de la même manière à la lettre, citée plus
(1) Melchior Cano, 0. P., De Locis Theotogicis, lib. xir, Proœm.
(2) liatio sludiorum, l" cdit., 1.580, n* G, Commcntariulus.
(3) Lettre d'Éverard Mercurian à Avellaneda, visiteur de la province de Caslille, S juillet 1579. — Arch. centr. S. J., Castellan. Episf. gêner.
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haut, du p. Deza, qui voulait, lui aussi, qu'on chercliAt l'unité de doctrine dans la conformité absolue avec celle de saint Thomas :
« Je ne crois pas, disait-il, qu'il y ait lieu en ce moment d'ag-graver ce qui a été déjà rég-lé. Nous en viendrions ainsi à des mesures extrêmes, à bannir de chez nous tous les autres auteurs, lesquels parfois ont traité certaines questions mieux que saint Thomas, à étouffer le g"oût et le talent de nos rehg-ieux, qui ne se soucieraient plus de consulter des maîtres, qu'il ne leur serait jamais permis de suivre. Il en résulterait un très grave dommage, c'est que bientôt, dans la Compagnie, nous n'aurions pour ainsi dire plus personne de versé dans la connaissance des bons auteurs scolasli(iues(l). »
Au reste, sur cette question, Aquaviva, dès le début de son généralat, avait institué une sorte de consultation, sans doute sur les instances de quelqu'un ou de quelques-uns de ces zelanti, qui cherchaient à rendre la Compagnie plus thomiste que saint Thomas ne l'eût été de leur temps. Nous avons la réponse de trois des Pères les plus illustres de cette époque, Maldonat, Salmeron, Bellarmin (2).
Maldonat demande qu'avant de prendre une décision, on fasse dans saint Thomas le relevé de toutes les opinions qu'il paraîtrait impossible ou difficile de soutenir. On pourrait alors juger en pleine connaissance de cause. Il ajoute cette observation de première importance dans le débat : de ce que saint Thomas, pris dans son ensemble, est supérieur à tout autre auteur, pris aussi dans son ensemble, il ne s'ensuit nullement que toute opinion de saint Thomas vaille mieux que l'opinion correspondante de tout autre.
Salmeron. l'un des premiers compagnons de saint Ignace, et, à ce titre, digne interprète de sa pensée, pose en principe qu'il ne paraît pas bon d'imposer un auteur dont toutes les opinions fassent loi. Il ajoute que saint Ignace a eu raison d'assigner saint Thomas pour maître en théologie, mais qu'on aurait tort d'astreindre les professeurs à ne s'en écarter en rien, obligation qui, chez les Dominicains mêmes, n'a nullement été portée. D'ailleurs, il ne faut pas enlever à la Compagnie le droit, que lui a laissé son
(1) Aquaviva à Deza, îi2 novembre t58'2. — Ibiil., Tolet. Epist. gêner, (i) Documenta de Ralitnc studiurum. — Aicli. ceiitr. S. J., 1583-1018.
fondateur, d'avoir tôt ou tard son auteur à elle, enrichi de tous les progrès que le temps apporte à la théologie, comme à toutes les autres sciences. Pourquoi donc imposer une méthode étroite et exclusive^ qui, loin de préparer nos théologiens à composer un pareil ouvrage, leur en ôterait même la pensée? Il termine, en demandant qu'on laisse la liberté que laisse l'Église elle-même : « Contentons-nous de l'Ecriture Sainte, des définitions de l'Eglise et des papes, des décrets des conciles, sans élever d'autre barrière pour retenir et captiver les esprits. » Voici les premières lignes de la réponse d'Aquaviva à Salmeron :
« J'ai été très satisfait de votre avis touchant les opinions et les doctrines des Nôtres : il est pleinement conforme à mon propre sentiment... Sans doute, il se rencontre parmi nous, ici et surtout en Espagne, des hommes de grande valeur et de bon jugement, qui voudraient nous voir tous suivre un seul auteur et adopter toutes ses assertions. Mais pour moi, je n'ai jamais pu me faire à l'idée d'enfermer ainsi tous les esprits dans la doctrine d'un seul auteur, en sorte qu'il faille, comme on dit, jurer sur sa parole (1). »
La note de Bellarmin porte en titre : Examen de cet avis, émis par quelqu'un {2), qu'il faut imposer de suivre en tout saint Thomas, un seul article excepté. Voici le début qui en renferme aussi le résumé : D'abord, que saint Thomas soit l'auteur de toute la Compagnie, je l'approuve; sur ce point donc Je suis d'accord avec l'écrit qui nous a été soumis. En second lieu, que toutes les opinions de saint Thomas, à l'exception seulement de celle qui concerne la conception de la Vierge, soient imposées à notre enseignement, ce serait à mon avis une mesure plutôt nuisible, trop dillicile, pour ne pas dire impossible, à faire observer
(i) Aquaviva à Salmeron, 29 septembre 1582 ; lettre publiée à la suite de celle de Salmeron, dans la collection Monuments historica Societatis Jeifu, fasc. 1G8. die. 1907, Madrid.
(2) Ce quelqu'un ne .«eiait-il pas le P. Deza ? Dans la lettre du 17 avril, citée plus haut, il disait : « ...En viendola (cette lettre), V. P. la rompa, que basla el papcl que va en latin para que se vea y so examine lo que ay digo por quien a V. P. parecierc ; aunque en esto mismo la recibire grandissima que a quien V. P. la mostrara se muestrc tacilo nomin« aulhoris. » Et dans la réponse (22 novembre 1.082) déjà mentionnée d'Aquaviva se trouvaient ces mots : m ... Yo vi y bize ver a los PP. Assistentes y a utros el papcl que V. 1?. me embi(j con una de 17 de Avril y contentû mucbo; y por el orden que en aquella materia se lia liadu avra visto quanto me he aprovecliado de su elucubracion ; aunque por agora no cunveiiia apretar mas de lo que se l;a hecho, por no venir a algur» estremo, etc. »
et que rien ne rend nécessaire. A la fin, Bellarmin demande qu'il soit dressé un catalogue des opinions de saint Thomas qui ne devront pas être enseignées, un autre des opinions qui pourront être enseignées ou ne pas l'être, tout le reste demeurant obligatoire. On objectera, dit-il, que ruiiité de doctrine souffrira de cette liberté. Il l'avoue, mais en faisant observer, avec Salmeron, que cette unité ne peut pas être complète, qu'elle est loin de l'être dans les écoles thomiste ou scotiste, que saint Ignace ne nous demande point de penser et de parler en tout de la même manière, mais dans la mesure où des hommes le peuvent.
Il est à croire que la consultation, dont nous venons de résumer quelques-uns des résultats, influa sur les rédacteurs du Ratio. Le plan de lîellarmin eut leurs préférences et ils dressèrent les catalogues d'opinions avec une largeur qui, nous l'avons déjà vu, inquiéta les meilleurs esprits. Aussi le Ratio définitif et la v» congrégation ne proscrivirent expressément de l'enseignement que deux opinions du saint docteur, celle qui nie la conception immaculée de Marie et celle qui concerne la nature et la dispense des vœux solennels (i). Tout le reste est remplacé par des règles générales qui se résument en ces quelques mots :
Pour la théologie scolastique, saint Thomas doit être le docleur de la Compagnie et il faut y suivre sa doctrine. De là cepenilanl, on ne doit pas conclure qu'il ne soit permis de s'en écarter absolument en rien, car les thomistes les plus déclarés l'abandonnent parfois, et il ne serait pas équitable d'astreindre plus étroitement les Nôtres à saint Thomas que ne le sont les thomistes euxmêmes. Qu'on ne mette à l'enseignement de la théologie que des hommes sincèrement attachés à sa doctrine. Dans les questions «ju'il n'a pas traitées ou quand son sentiment est douteux, qu'on prenne pour guides les autres auteurs les plus accrédités dans l'Église et qu'on s'attache aux opinions les plus généralement admises dans les universités catholiques (2).
Ces règles n'étaient que le commentaire officiel du mot fécond
(1) s. Thom., p. III, q. xxvii, el 2", 2", q. lxxxviii. — Cf. Suarez, De Mystoviis vUse Cbristi, disp. III, et De statu Beligioais, 1. II, c. vi.
(2) Congreg. V, d. 41, 50. — Rat. stud. : Reg. Prof. Theol. Schol., 2, 3.
de saint Ignace : In theologia leg-etar doctrina scholastica divi Thomœ (i).
Dans la suite, sur ce point, la Compagnie n'eut rien à ajouter, rien à retrancher à sa législation : elle ne fit à l'occasion que la rappeler et la confirmer. De nos jours encore, lorsque Léon XIII entreprit de hâter, par son encyclique ^terni Patris, l'heureux mouvement qui ramenait la théologie catholique vers la scolastique et vers saint Thomas, la Compagnie, dans sa xxiiie congrégation générale, voulant faire un acte solennel d'obéissance aux directions pontificales, se contenta de rendre un décret qui rappelait simplement les principes doctrinaux formulés trois siècles auparavant (2).
L'exposé précédent servira à mieux apprécier les attaques auxquelles Suarez a été et sera encore en butte, avec la Compagnie elle-même, sur le terrain doctrinal. Il fallait savoir d'abord ce que sa doctrine devait être, pour juger si elle mérita le reproche de ne l'être pas.
7. — Ajoutons aussi une observation qui n'est pas sans importance pour l'intelligence des faits. Ces luttes doctrinales n'étaient pas alors, comme les exercices d'école, de simples joutes intellectuelles, n'ayant guère de conséquences que pour l'amourpropre. Elles devenaient forcément des compétitions rivales, dont l'enjeu était la confiance des fidèles, acquise ou perdue ; et déjà c'était beaucoup pour un ordre apostolique. Mais leurs efl'ets ne s'arrêtaient pas là : elles étaient aussi de nature à compromettre, et souvent en effet elles mirent en péril l'honneur, le repos, la sécurité de la Compagnie et de ses religieux les plus éminents. A cette époque, en Espagne surtout, les questions doctrinales devenaient vite des questions judiciaires, et l'école, la chaire conduisaient facilement aux tribunaux ecclésiastiques. Vraie ou supposée, une erreur, une témérité, une imprudence de parole, exposait à des accusations, à des procès, à des condamnations, coups terribles pour des hommes, (jui, par-dessus tout, avaient besoin et
(1) CoDstit. S. J., p. IV, c. XIV, n* 1.
(2j Jasliù. Soc. Jes , congr. XXIII, décr. xv.
siAriF.7. — 1-15
avaient à cœur de garder intact leur renom d'orthodoxie. Les ennemis de la Compagnie ne manquèrent pas de lui créer ces dangers, en cherchant à exciter contre elle les défiances de ceux qui, par office, devaient être plutôt ses protecteurs. Des plaintes sans cesse répétées, des accusations souvent renouvelées, émanant d'hommes estimables et qui prétendaient ne vouloir que défendre la foi, ne réussirent que trop, môme sans être justifiées, à éveiller contre elle la défiance, à entretenir des préventions, d'où pouvaient surgir au moindre incident de pénibles aff'aires.
Les correspondances confidentielles de l'époque signalent souvent cette situation.
« Je suis plein d'inquiétude, écrivait Miguel Marcos au général, quand je vois combien le peuple, le roi, le conseil de l'inquisition sont soucieux des doctrines de la Compagnie et de quels regards défiants ils la suivent dans toutes ses chaires. »
Le P. Deza disait aussi :
(( Le Saint-Office tient à l'œil nos théologiens portés aux innovations : s'ils ont le malheur d'y donner lieu, du moindre péché véniel on leur fera un gros péché mortel et le méfait le mieux caché sous terre ne le sera pas quand il s'agira d'eux. »
Aquaviva lui-même écrivait :
« Les Bannésiens sont par trop à l'affût de tout ce que nous disons. »
Et une autre fois :
« Vous le voyez, ils ne nous en passent pas une I (1) »
Les faits montrèrent que ces craintes n'étaient point imaginaires. Les tribunaux de l'inquisition, où siégeaient souvent des rivaux et des adversaires de la Compagnie, ne restaient guère sans être saisis de quelque cause ou de quelque ouvrage de Jésuite. Leurs enquêtes n'étaient point toujours exemptes de prévention et de partialité.
« Ces Pères, disait au nonce de Madrid Vigil Quinones, premier
(34) Marcos à Aquaviva, 17 juillet 1594. — Arch. centr. S. J. : Epist. Hispaa. 1594, fol. .341. — Deza à Aquaviva, 17 avril 1582. — Ihid., Tolct. Ilisl. 1547-1610. — Aquaviva au P. Labata, à Valladolid, 8 janvier 1608 : Caslell. Epist. geacr. — A Heruando Lucero, 17 avril 1590 : Tolet. Epist. gêner.
conseiller de Tolède, ces Pères, avec tous leurs raffinements de doctrine et leurs nouveautés, sont en train de si bien débrider les consciences dans ce royaume, que, si on n'y met ordre, l'Ég-lise de Dieu ne tardera pas à souffrir quelque malheur ou à donner du scandale. En attendant, lesautres théolog-iens g-émissent de ne pouvoir plus étudier ni les saints Pères, ni saint Aug-ustin, ni saint Thomas, absorbés comme ils sont à reviser ce tas de livres obscurs et subtils, que publient ces Pères (Ij. »
Les théologiens de la Compagnie n'auraient pas mieux demandé que de laisser ceux de l'inquisition approfondir en paix les saints Pères et saint Thomas. Mais les anciens auteurs ne captivaient pas ces juges studieux au point de leur faire oublier les nouveaux; les écrivains de la Compagnie, même les plus illustres, en firent l'expérience. INIolina fut, pendant dix ans, tourné et retourné en tout sens dans leurs conseils. Suarez leur fut déféré plusieurs fois. Bellarmin fut sur le point d'y être condamné, si nous en croyons une lettre d'Aquaviva sollicitant l'intervention du nonce de Madrid (2). Yazquez et plusieurs de ses frères restèrent, pendant des semaines et des mois, les prisonniers des inquisiteurs de Tolède. L'histoire vaut la peine d'être rappelée: elle montrera combien il était alors nécessaire de veiller sur ce qu'on enseignait, ou ce qu'on écrivait, en matière religieuse (3).
Au collège des Jésuites d'Alcala, en 1600, sous la présidence du Père Luis de Torres, le Père Melchior de Onate soutint sur le traité des vertus théologales un grand acte, auquel assistèrent aussi le Père Nicolas de Almazan, recteur, et le Père Gabriel Vazquez, principal professeur. Une des thèses affichées était ainsi formulée : « Il n'est pas de foi que tel homme soit souverain pontife. » L'acte passa sans incident; cependant, une lettre du
(1) Lettre du nonce de Madrid, Dominique Ginnaslo, archevêque de Siponte, au cardinal Aldobrandini, 8 mai 1G02. (lAome, Arch. du Vatican, Nunziat. di Spagna, t. 55, fol.
(2) Aquaviva au nonoe de Madrid, Camillo Cajetani, 22 novembre 1594 : « J'apprends de bonne source qu'en Espagne on s'attend, sur de trop sérieux indices, à voir paraître un décret prohibant les œuvres du P. Bellarmin. J'ai cru devoir en informer Votre Seigneurie Illustrissime et recourir à Elle, etc. » (Arch. centr. S. J., Cod. Kpist. soli Hispaa., 1590-1602).
(3) Le récit qui va suivre est emprunté surtout à l'ouvrage inédit de Ribadeneira : GlorJas y triuafos de la Cowpania de Jésus en sus persecuciones, et aux Archives de la nonciature d'Espagne au Vatican, t. 55, fol. 150, 217, 240; t. 830, fol. 64.
nonce atïirmait plus tard qu'il avait été signalé par un Dominicain aux inquisiteurs, mais sans qu'il fût donné suite à cette dénonciation, parce que, à ce moment, la charge de grand-inquisiteur se trouvait vacante. Un an après, en la fête de saint Luc 1601, dans ramphithéàtre de l'université, un candidat au doctorat, nommé Hurtado, défendit, sous la présidence du docteur Alvaro de Villegas, titulaire de la chaire de vêpres, des thèses approuvées et signées par le docteur Gamara, doyen delà faculté de théologie, dont l'une était la reproduction, aggravée, de celle des Jésuites : « Il n'est pas de foi que tel homme, par exemple Clément VIII, soit souverain pontife. » Ces théologiens ne mettaient nullement en doute la certitude du fait, mais ils se demandaient si cette certitude reposait sur des motifs d'ordre surnaturel, offrant l'objet formel et nécessaire pour un acte de foi.
Une relation de ce second acte parvint à Rome. Clément VIII se montra très mécontent, se demandant si on ne voulait pas en venir parla à contester la légitimité de son élection ou à diminuer son autorité. Il ordonna que ce jeune docteur de l'université et ses deux patrons eussent à comparaître à Rome en personne. Y allèrent-ils en effet, nous l'ignorons, et il importe peu de le savoir. Mais bientôt, avant l'arrivée de l'ordre papal officiel, les inquisiteurs de Tolède eurent une vague connaissance del'irrilation du pape et de la citation des coupables. Ils ne doutèrent pas qu'il ne s'agît du premier acte et des Pères du collège. Aussitôt, soit pour maintenir leur prérogative de juges locaux, soit pour ne pas encourir le reproche d'avoir laissé passer le fait sans agir, soit pour prévenir le scandale que cette affaire pourrait causer à Rome, aux dépens du pays et de l'université où elle était née, soit enfin peut-être pour épargner aux quatre Jésuites les ennuis et les périls d'une comparution à Rome, ils leur intimèrent l'ordre de venir à Tolède se constituer prisonniers de l'inquisition. En conséquence, les Pères Luis de Torres, Nicolas de Almazan, Gabriel Vazquez et Melchior de Onate, se rendirent à Tolède et y furent aussitôt incarcérés. Au reste, ils furent traités avec beaucoup d'égards et ne furent point enfermés dans les cachots, ni soumis au régime des criminels. Mais cette mesure, dont on ne connaissait pas encore la cause, eut en Espagne un immense
retentissement et donna lieu à des interprétations douloureuses pour la Compagnie.
Cependant, de Madrid, le nonce et, de Rome, le pape, bientôt avertis que la malheureuse thèse avait d'abord été soutenue chez les Jésuites, se hâtèrent d'ordonner l'envoi à Rome des quatre coupables, déjà détenus à Tolède. Des amis et des protecteurs mirent tout en œuvre pour retenir l'afiaire et les prévenus. Philippe III fit partir pour Rome un courrier extraordinaire, yenteyviniente, dans le but d'obtenir du pape que la cause fut jugée par l'inquisition d'Espagne. Il promettait qu'elle le serait sans partialité ni complaisance, mais en toute rigueur de justice : ainsi le scandale serait réparé là même où il s'était produit et le roi aurait l'occasion de montrer tout le zèle qui l'animait pour la défense de la foi catholique (i). Répondant au nom du pape, son neveu et secrétaire d'état, le cardinal Aldobrandini, dans une longue missive, insista sur la gravité d'une faute qui ébranlait les principes mêmes de la foi, qui infligeait au Saint-Siège lui-même une cruelle offense. Il donnait cours ensuite à son irritation contre les Jésuites, « hommes, disait-il, enflés de superbe, surtout ceux de cette nation, au point qu'on peut se demander s'ils n'en viendront pas un jour à mettre le monde sens dessus dessous et à déchirer l'Eglise de quelque schisme, hardis comme ils sont à écrire et à imprimer des doctrines nouvelles, pleines de danger, en opposition avec les enseignements des Pères et de tant de saints. » On était alors au moment le plus critique des controverses sur la grâce, et le pape, souffrant de ne pouvoir arriver à une conclusion, s'en prenait volontiers aux Jésuites, qui défendaient de leur mieux leur doctrine. Toutefois, pour être agréable au roi, il accordait que l'effet de sa citation fût suspendu, mais à ces conditions expresses : que l'inquisition d'Espagne ne laisserait pas cette affaire aller au panier, qu'elle ne sacrifierait point la justice à la faveur dont jouissaient les Jésuites ou à toute autre influence, qu'elle infligerait aux coupables un châtiment sévère et public, et que du reste elle ne ferait rien sans en référer au Saint-Siège. Venait, à la fin de la lettre, un mot d'éloge et d'encou-
(1) Au duc de Sessa, ambassadeur d'Espagne à Rome, 2 mai 1602. — Arch. de Simaacas, Kslado, 1850.
ragement pour ce doyen des conseillers, Vigil de Quinones, dont nous avons déjà constaté le peu de bienveillance à l'égard des Jésuites et dont le nonce avait signalé le zèle déployé en cette affaire.
Ces instructions du pape partirent de Rome le 12 juin 1602. Or, la veille, une lettre du nonce était partie de Madrid racontant comment, à Tolède, le procès était déjà presque arrivé à son dénouement. Les quatre Pères, séparés d'abord tout le temps qu'avaient duré leurs interrogatoires, avaient pu, au bout de quinze jours, vivre ensemble et préparer leur défense : ils y avaient réuni vingt ou trente auteurs, qui, dans les deux siècles précédents, avaient soutenu l'opinion incriminée, tandis qu'un très petit nombre étaient pour l'opinion contraire. Bref, au bout d'un mois environ, Vazquez et le recteur Nicolas de Almazan avaient été renvoyés à leur collège d'Alcala, les deux autres à celui de Tolède, en attendant une sentence définitive d'acquittement, qui vint, en effet, le 7 août i6o3, bien que retardée par la mort du grand-inquisiteur Juan de Zuniga, évèque de Garthagène. Avec ce récit le nonce transmettait les doléances du premier conseiller, Vigil de Quiîîones, qui n'aA^ait pas assez de lamentations pour déplorer la faveur et les procédés irréguliers dont on avait usé dans ce jugement. Ainsi, on avait attendu, pour expédier l'affaire, le jour où l'on savait que, devant prendre une médecine, il ne pourrait pas assister au conseil ; là on avait présenté une lettre du roi même, disant combien l'acquittement des Pères lui serait agréable, ainsi que des billets de la comtesse de Miranda et d'autres grands personnages, interventions contraires aux usages de ces tribunaux.
En somme, avant que les instructions du pape fussent parvenues, tout se trouvait fait à l'encontre de ce qu'elles ordonnaient. Clément VIII en fut très mécontent. Au dos de la lettre du nonce il écrivit ces mots : « Tout cela nous déplaît extrêmement, nous avons besoin de penser à ce qu'il faut faire. » En fin de compte, il vit qu'il ne fallait rien faire : mieux instruit du sens inoffensif de cette thèse et du caractère platonique de ces discussions d'écoles, il comprit que ni son autorité n'en pouvait être ébranlée, ni la tranquillité de son règne compromise. Il se contenta donc de
CHAP. m. — DIFFICLLÏÉS DOCTRINALES DE LA COMPAGNIE a3l
faire rappeler au roi par son confesseur qu'il ne devait pas s'ingérer dans les affaires de l'inquisition, et de lui faire savoir par l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Sessa, à quel point il était mécontent. Il se plaignait que toute cette affaire eût été entravée par certain évêque, grand ami des Jésuites.
<( On ne peut le nier, disait-il, que ces thèses soient hérétiques ou non, elles étaient de nature, surtout de nos jours, à causer un grand scandale, et dès lors elles méritaient un châtiment, et un châtiment public, puisque l'insolence avait été publique (1). »
Mieux informé. Clément VIII aurait su gré aux inquisiteurs de Tolède de lui avoir épargné, en donnant eux-mêmes à l'incident la conclusion qu'il fallait, une erreur administrative. Certains mêmes avaient à tort redouté quelque chose de plus.
« Ces thèses, écrivait Lessius à Vazquez, sont généralement admises par les universités : la doctrine opposée choquerait plus d'un docteur et ils y verraient une sorte d'adulation... Nous désirons vivement apprendre comment tout cela s'est terminé. Sa Sainteté va-t-elle définir quelque chose, comme elle l'a fait pour la confession et l'absolution à distance? Plût à Dieu qu'elle n'en eût jamais eu la pensée! L'opinion, assezgénéralement admise, qui regarde le pape comme infaillible même en dehors du concile, y a beaucoup perdu, et j'en suis très peiné (2). »
Non, pour la croyance à l'infaillibilité, que Lessius désirait voir triompher, il n'y avait pas plus à redouter les définitions futures qu'à regretter les définitions passées ; mais il n'y avait pas davantage à se préoccuper, pour la sauvegarde de l'autorité pontificale, des innocentes thèses d'Alcala.
Ribadeneira, qui écrivait très peu de temps après le fait, en termine le récit par cette sorte de morale.
«< Le fruit à retirer de cette aventure, c'est que nous avonsàveiller avec le plus grand soin sur tout ce que nous disons ou enseignons ou écrivons, à bien regarder où nous mettons le pied, pour ne tomber ni broncher, car bien des gens comptent nos paroles et suivent de l'œil notre plume. Si, d'une doctrine si simple, si communément admise et si sûre, nos ennemis purent prendre occasion de faire tout ce vacarne, que n'auraient-ils pas
(Ij Duc (le Sessa à Philippe III, Pionif, 28 septembre lb03. — Simancas, Eslado, 30C (anc. 977).
(2) Lessius à Vazque/, Douai, 2i octobre 1002 et 8 octobre 1G03. — .Madrid, Arch. priv. S. J.
a32 LIVRK II. LE PROFESSEUR DE COLLEGES
fait, au cas où nos théologiens se seraient aventurés dans des opinions moins prudentes et moins solides ! »
8. — Ce conseil de l'ancien disciple chéri de saint Ignace, bon pour tous les temps et pour tous les pays, l'était surtout pour cette époque et pour l'Espagne. Ce n'était pas seulement avec l'inquisition que les théologiens avaient à compter, mais aussi avec le roi. Philippe II aimait la religion jusqu'à aimer sincèrementles religieux. Dans ces sympathies, rien n'indique que la Compagnie ait pris le pas sur des ordres plus anciens, il semble du moins qu'elle vint à son rang. Mais si cette bienveillance lui fut souvent utile, plus d'une l'ois aussi elle lui fut onéreuse. Ce monarque désirait que la paix régnât entre les 'religieux de tout nom et de tout costume, comme dans le clergé, comme au sein de son peuple. A force d'entendre des plaintes s'élever contre la Compagnie, il put croire qu'elle était l'auteur de contentions dont elle était surtout la victime et étendre jusqu'à elle le déplaisir qu'il en ressentait. Il put aussi, à force d'entendre quelques Jésuites inquiets lui faire part de leur mécontentement, se persuader que l'institut de saint Ignace n'était pas bien observé, ou même qu'il avait besoin d'être remanié. Quoi qu'il en soit, ce prince se croyait trop facilement autorisé, par son zèle pour la foi et par la droiture de ses intentions, à s'immiscer dans les affaires monacales comme dans les affaires ecclésiastiques, et ce n'était pas toujours à leur avantage. Un jour. Clément VIII disait à Claude Aquaviva : « On vous reproche d'avoir tenu des propos peu favorables à la personne du roi d'Espagne. — Je ne me souviens pas d'avoir commis celte faute, répondit le général des Jésuites, mais il se peut qu'on ait mal interprété certaines de mes paroles. J'ai dit en effet parfois que ce roi aime trop à se mêler des affaires des religieux et que par là il leur fait plus de mal que de bien. Et plût à Dieu qu'il ne nous en eût pas donné trop de preuves. — Vous disiez vrai, reprit le pape, mais comment le corriger? (i) » — On ne le corrigea pas en effet, et il ne se corrigea pas lui-même.
On le vit, à l'égard de la Compagnie, prendre parfois le rôle
(1) Jouvancy, Hisfori^ Soc. Jes., p. V, 1. x\, n* 68.
d'un directeur des études théologiques, d'un général d'ordre, presque d'un pape. Ainsi, le 22 mai iSgS, il écrit d'Aranjuez à Clément VIII pour demander que la congrégation générale de la Compagnie soit réunie (i). Le 9 mai de la même année, il envoie aux Pères de la province de Tolède, réunis en congrégation à Alcala, une lettre où se lisent ces mots : « J'ai voulu vous écrire pour vous recommander et vous enjoindre de ne traiter, de ne décider dans votre assemblée que des choses qui puissent servir au progrès de votre société, déjà florissante en sainteté de vie, en vertu, en doctrine (j) ». Le 12, la congrégation écrivait au roi, en réponse à sa lettre du 9, pour l'assurer du zèle de tous à maintenir l'observance de l'institut (3). L'année suivante, Joseph de Acosta, de retour en Espagne après la congrégation générale, mandait à Aquaviva :
« Sa Majesté m'a donné audience à San Lorenzo le 27 juin. Je lui ai dit que sur tons les points qu'elle m'avait recommandés, privilèges, affaires du Saint-Office, majorais, bénéfices, la congrégation avait tout réglé suivant son royal désir. J'ajoutai qu'il avait été tenu compte aussi, dans une large mesure, de ce que sa lettre et son mémoire contenaient sur d'autres questions, que je lui ai rappelées en détail : fidélité à suivre la doctrine de saint Thomas, restriction des cas réservés, interruption dans les fonctions de supérieur, contrôle sur le gouvernement des provinciaux^ diminution du nombre des religieux appelés aux congrégations provinciales... Le roi me dit que la congrégation avait beaucoup fait et en matières fort importantes, qu'il désirait l'exacte observation de tout, surtout de ce qui a été si saintement ordonné pour prémunir contre des opinions nouvelles et pour attacher aux doctrines les plus communes et les plus sûres (4). »
Ainsi, gouvernement des ordres religieux, doctrines qu'on y enseignait , pouvoirs sur les consciences , tout paraissait à Philippe II relever de son rôle de monarque chrétien.
Au reste, dans l'élaboration de ses plans de réforme, il n'était pas laissé à ses seules inspirations. C'était le temps où, en Espagne
(1) Arch. du Vatican, Borgliès», II, 433, p. 337.
(3) Bibl. de la ville de Douai, MS. 563, à la flu. « Heverendis et Devotis Societatis Jesu Religiosis in Congregatione tenenda in Alcala. »
(S) Alcazar, CroDO-historia de la Prov. de Toledo.
(4) Joseph de Acosta à Aquaviva, 13 juillet 1594. — Arch. centr. S. J., Hisp. Epiât., fol. 830.
et en Portugal, quelques Jésuites inquiets ou ambitieux, ce Joseph de Acosla à leur tète, cherchaient à propager au sein de l'ordre un esprit et à promouvoir des innovations qui en eussent altéré toute l'économie (i). Mécontents de la constitution monarchique donnée par saint Ignace à son institut, ils voulaient le démocratiser en alfaiblissant le pouvoir central ; mécontents du gouvernement d'Aquaviva qu'ils redoutaient, ils voulaient ou l'écarter ou le mettre en une sorte de tutelle ; mécontents d'un mode de nomination des supérieurs, qui ne les avait pas favorisés, ils voulaient le rendre électif, avec espoir d'en être mieux traités ; mécontents, certains du moins, des doctrines qui déjà donnaient tant d'éclat à la Compagnie, ils les demandaient plus conformes à la tradition, c'est-à-dire à leurs propres idées. Tous ces mécontents, n'ayant pas assez de vertu pour se changer eux-mêmes, rêvaient de changer l'ordre dans le sens de vues intéressées, quelques-uns même de changer d'ordre pour trouver ailleurs ce qu'ils n'espéraient pas introduire dans le leur.
« Je vous écris, disait le visiteur Garcia de Alarcon à Aquaviva, pour vous faire part de mes inquiétudes au sujet de ce que me mande, celle semaine, le provincial de Castille. Il semblerait que certains de celle province songent à passer chez les Dominicains. Un Dominicain, en effet, étant allé chez nous à Avila, aurait dit que leur prieur avait en main les lettres de six des nôtres qui lui faisaient part de ce projet ; et il croyait que
(1) Le 10 octobre 1592, le P. Gonzalo Davila écrivait de Madrid à Aquaviva pour l'informer que le P. Joseph de Acosta parlait pour Rome avec la mission, rei^ue du roi, d'obtenir du pape qu'il donnât l'ordre à Aquaviva de convoquer une congrégation générale. Celle lettre est chiffrée, mais par le procédé tout primitif qui consiste à remplacer des lettres par des chiffres ou certains mots par d'autres mots de convention. J'en donne un échantillon, en mettant entre parenthèses les mots réels que dans l'original le déchiffreur a placés dans les interlignes :
« V. P. avra sabido como D9367 (Joseph) 84 (va) por orden del graduado (Rey) a Basilea (Homa), que todo lo a movido con el graduado, dicieridole ((uc la Bibliolhcca comun (la Compania) se va perdiendo y que no tieno otro remedio sino junta universal y que esta no se hara si el mismo graduado no la procure con el sobreestanle (el gênerai) de la Impresion (de la Compania), y asi leva comision del graduado (Rey) por tratarlo con el sobreestanle (el gênerai), y que... lo trate de parte del graduado (el Rey) con el caledratico de Prima (el Papa)... »
Traduction. — « V. P. aura appris que 9367 ducats (Joseph de Aco.'ita) 84 (va), par ordre du gradué (le roi), à Bàle (Rome). Il a tout manigancé avec le gradué (le roi), lui persuadant que la Bibliothèque commune (la Compagnie) est en train de périr et que seule l'assemblée universelle pourra y remédier, mais qu'elle n'aura pas lieu si le gradué (le roi) même ne la négocie avec le surintendant de l'imprimerie (P. général de la Compagnie). Aussi part-il avec mission du gradué (le roi) de traiter l'affaire avec le surintendant (le général)... Il doit aussi, de la part du gradué (du roi), en parler au titulaire de la chaire de Prime (le Popej. » — Arch. cenlr. S. J., Lusil. Episl., Iù92, p. 3-52.
la chose était en train de se nég-ocier avec Sa Sainteté. Le recteur de Médina m'a aussi informé qu'un Père, naguère encore appliqué dans son collège à la prédication, agissait de son côté dans le même but (1 '. »
Au reste, ces intrigants, peu nombreux et obligés de travailler dans l'ombre, n'auraient fait de tort qu'à eux-mêmes et auraient passé presque inaperçus au dedans de la Compagnie, s'ils n'avaient trouvé au dehors des auxiliaires puissants. Ils gagnèrent à leur mauvaise cause certains prélats, jaloux des privilèges des religieux ; ils mirent en défiance les tribunaux de l'inquisition, en prétendant que les Jésuites voulaient se faire exempter de leur juridiction ; ils captèrent, Joseph de Acosta surtout, la confiance du roi, en paraissant ne vouloir que seconder ses propres projets : et par ces prélats, par ces inquisiteurs, par le roi, ils exercèrent à Rome sur des cardinaux, enfin sur le pape lui-même, une influence, qui par moments, parut faire de son autorité suprême l'instrument de leurs desseins.
9. — Clément VIII était un pape de grande piété et de haute vertu, très zélé pour les intérêts de l'Eglise et pour l'honneur du pontificat suprême, consciencieux et énergique dans l'accomplissement de ses devoirs, mais peut-être trop accessible à des plaintes intéressées et d'un esprit trop ouvert à des influences contraires^ qui tour à tour prirent sur lui de l'empire. Il passait, quand il fut élu, pour être quelque peu froid envers l'ordre des Jésuites, plus encore envers son général Aquaviva, dont certaines mesures lui avaient déplu quand il était encore cardinal. Prévenu contre lui, par suite écoutant volontiers ses adversaires, il le traita parfois, et l'ordre avec lui, avec une sévérité que ne paraissait pas justifier la réalité des choses ou des faits.
On sait tout ce qu'il fit afin d'éloigner de Rome le général, quand sa présence y était le plus nécessaire pour déjouer des plans perfides. Moins connues peut-être sont les paroles sévères qu'il adressa, le 3 novembre i593, au lendemain de l'ouverture de la ye congrégation générale, à une députation des profès que lui présentait Aquaviva. Il parla « de la douleur qu'il avait ressentie
(1) Garcia de Alarcon à Aquaviva, .Madrid, 22 Juin 159C. — Arch. centr. S. J., Tohl. Hist., 1 547- Î6W.
a36 LIVRE II. — LE PROFESSEUR DE COLLEGES
en apprenant de quels maux la Compagnie avait besoin d'être guérie, nombre de ses fils étant dégénérés de l'antique vertu de leurs pères et s'écartant de la sainteté première de leur institut. » Il ajouta qu'il avait voulu que cette congrégation fut convoquée pour travailler à celte œuvre de renouvellement : et, signalant en particulier certains griefs qu'on lui avait déférés, il insista surtout sur la trop grande liberté d'opinions, sur la fièvre qui agitait professeurs et auteurs de se faire un nom, en mettant au jour des doctrines nouvelles, licence qu'il était urgent de réprimer sous peine de voir la Compagnie, si riche en esprits excellents, rendre douteuse toute vérité et ébranler toute certitude (i). Reproclie surprenant, quand on se rappelle qu'il s'adressait à une génération, qui, plus que tout autre peut-être dans les temps modernes, a bien mérité de la science sacrée.
Quelques années plus tard, au mois de mai 1600, ClémentVIII, recevant les procureurs de toutes les provinces, s'étendit encore longuement sur les maux de la Compagnie et sur les réformes qu'ils appelaient. Quand il eut fini, le belge François Coster, ancien novice d'Ignace, remercia le pontife des paroles que venait de lui inspirer son zèle pour le bien de l'ordre, puis il ajouta :
(( Très Saint Père, je connais cette Compagnie depuis le temps de notre Père Ignace et je me rappelle très bien ce qu'elle était alors : ce qu'elle est maintenant, je le sais aussi, je l'ai vu, je l'ai touché du doigt dans les charges que j'ai remplies. Eh bien, ajouta-t-il en élevant les mains comme s'il voulait prêter serment, j'atteste devant Dieu et devant son Vicaire la vérité de ce que je dis : la Compagnie me parait être, de nos jours, dans un état deux fois meilleur que du temps de notre Père Ignace (2). »
10. — Les préventions qu'on avait inspirées à Clément VIII contre l'ordre et contre son général étaient donc ou vaines ou très exagérées; injustes étaient les attaques des adversaires de la Compagnie; très inopportunes, quoique bienveillantes sans doute, les ingérences du roi d'Espagne. Mais de tout cela il résultait
(1) Actes de la V' Congrégation. (Copie faite par le P. Martin Rouelle ea 1615.) — Bordeaux, Arch. priv. S. J.
(2) Relation M8. des PP. Coster et Diego Miravete, procureur de la province d'Aragon (Arch. priv.).
tliAP. III. — DIFFICULTÉS DOCTRINALES DE LA COMPAGNIE 287
pour l'ordre et pour ses supérieurs une situation délicate, difficile, périlleuse, qui, exigeant d'eux la plus grande prudence, surtout en matière de doctrine, les amenait parfois à des ménagements, à des concessions, à des mesures préventives, qui trouvent dans les circonstances leur explication. Dès lors, on ne sera pas surpris si, une fois ou l'autre, Aquaviva paraît se défier des meilleurs esprits, s'il adresse des recommandations inquiètes à ceux même qu'il estime le plus, s'il prescrit, en dehors des points essentiels, certaines atténuations des théories molinistes, s'il interprète dans un sens de plus en plus rigoureux les règles doctrinales qu il a luimême promulguées.
Ces derniers mots font allusion surtout à des mesures qu'il prit dans les dernières années de son généralat. Ainsi, en 1604, dans une instruction directive sur la revision des ouvrages, il disait : « Dès qu'on constate qu'une doctrine est opposée à saint Thomas, cela suffit, on ne doit pas la laisser passer : c'est le décret de la congrégration compris comme l'entend Sa Sainteté (i). » — Le 24 mai 1611, il adressait à tous les provinciaux une lettre, où, se plaignant de la liberté et de la diversité d'opinions, qui persistaient malgré la mise en vigueur du Ratio studiorum, il prescrivait de prendre, dans chaque province, l'avis d'une commission compétente sur les moyens les plus propres à conserver la sécurité et l'unité de doctrine. Près de trois ans après, le 14 décembre i6i3, il écrivait de nouveau pour promulguer la décision à laquelle il s'était arrêté. Nombre de moyens, disait-il, lui avaient été suggérés par les diverses provinces, moyens sages et efficaces, mais d'une application trop lente ou trop rigoureuse. Aussi se bornait-il à imposer une observation plus fidèle du décret de la v^ congrégation et des règles du Ratio, qui prescrivent de suivre saint Thomas en théologie, Aristote en philosophie. Or, l'observation plus fidèle qu'il en demandait les resserrait jusqu'à les modifier, supprimant, sans même distinguer entre questions d'importance majeure et questions d'importance secondaire, toute permission de s'écarter en rien de saint Thomas,
(1) Aquaviva aux provinciaux, 28 juin 1G04. — Arch. cenlr. S. J., Hispaa. Epjsl.ad Provinciales, 1602-1680.
sauf en deux seuls points qu'avait mentionnés expressément le Ratio.
(( S'il conste, disait Aquaviva, qu'une doctrine est en opposition avec saint Thomas, dès lors il n'y a pas lieu d'examiner si elle est solide ou non, car nous ne devons pas l'adopter... Qu'on ait déjà permis de l'imprimer dans quelque ouvrage, comme vraiment probable et soutenue par des auteurs de mérite, il en résulte seulement qu'elle ne peut pas être taxée de nouveauté et de témérité, mais nullement qu'il soit permis désormais de la suivre. Si quelqu'un enseig'ne des opinions contraires à saint Thomas, si en philosophie il invente des théories nouvelles ou les emprunte à des auteurs peu connus, on devra lui ordonner de les rétracter au plus tôt, sans attendre la fin de l'année scolaire (i). »
Celte interprétation était rigoureuse et sévère. On trouve cependant, dans les correspondances particulières, des réponses d'Aquaviva qui en maintiennent la vigueur. Mais, dans la suite, on la regarda sans doute comme une mesure prudemment inspirée par des circonstances, qui, une fois passées, emportaient avec elles sa raison d'être et l'on revint à la lettre et à l'esprit du décret et du Ratio (2). La lettre d'Aquaviva ne fut point insérée dans l'institut parmi les instructions des Pères généraux. Son successeur. Mutins Yitelleschi, interrogé sur ce sujet par des supérieurs que l'ancienne direction tenait encore anxieux, dissipa leurs scrupules par cette réponse :
« On ne voit pas pourquoi nos théologiens seraient astreints à suivre la doctrine de saint Thomas plus étroitement que ne le sont les Dominicains. Or, les Dominicains s'écartent parfois du saint docteur, ou réduisent son opinion à n'être plus que très douteuse (3). »
II. — D'ailleurs, un fait notable, alors tout récent, pouvait confirmer cette traditionnelle interprétation de la pensée d'Ignace.
(1) Aquaviva aux provinciaux, 24 mai 1611, l" janvier 1G14. — Ibid.
(2) Dans une autre lettre, expédiée avec celle du 24 mai 1611 aux provinciaux, mais qui devait rester secrète (Ibid.), Aquaviva avait fait entendre combien il subissait, par prudence administrative, l'influence du dehors et des circonstances : « Ce point, disait-il, me cause de particulières et très vives inquiétudes. Ceux qui estiment et aiment la Compagnie craignent que la liberté d'opinions ne lui cause quelque grand dommage. Pour moi, je vois le tort qu'elle a fait à sa réputation et le mal qui lui en est résulté dans certaines circonstances. Aussi, devons-nous regarder comme très grave de donner à des docteur» séculiers et même à d'autres religieux quelque occasion de s'en prendre à nos doc^ trines... u
(3) Bcsp. PP. goner., 28 avril 1629.
CHAP. III. — DIFFICULTÉS DOCTRINALES DE LA COMPAGNIE sSq
Le 19 juin 1627,1e corps universaire de Salamanque décrétait que désormais nul ne pourrait être admis au grade de licencié ou monter dans une cliaire, sans avoir prêté un serment par lequel on s'engageait à suivre en tout les opinions de saint Augustin et la doctrine de saint Thomas, excepté pour la question de l'Immaculée-Gonception et pour celles que l'Église aurait définies dans un autre sens. Ce décret était une machine de guerre, depuis longtemps conçue et préparée contre la Compagnie. Ses adversaires voulaient par là l'humilier, l'écarter du haut enseignement, tenir ses docteurs en tutelle, se créer un prétexte permanent pour les attaquer. Ce serment parut inacceptable aux Jésuites et à d'autres religieux, notamment aux Franciscains. Ils plaidèrent leur cause auprès du conseil royal de Madrid, à qui il appartenait de donner, par sa ratification, force de loi aux décrets universitaires. Le conseil à l'unanimité annula, le 7 février 1628, la décision de Salamanque. Un courrier spécial apporta, dès le 11, cette nouvelle au collège des Jésuites « et, dit le journal de la communauté, on se rendit à l'église pour réciter les litanies des saints et le Te Deum. » Nous trouvons dans un document le dénouement définitif de cette affaire.
« Les promoteurs de ce serment s'adressèrent à Rome et demandèrent au pape, par l'entremise du maître du sacré palais, la confirmation du décret de Salamanque. Le pontife prit l'avis de divers docteurs et de plusieurs cardinaux, examina les motifs allégués, puis confirma le refus du conseil royal de Gastille et ordonna qu'il ne fût plus question de ce serment. Ainsi l'écrivit de Rome le Père Jean de Lugo, jésuite, principal professeur de théologie au collège romain (1). »
Ainsi, sans exagérer ni dans un sens ni dans l'autre, la Compagnie avait fixé son école doctrinale dans ce milieu précis, où la conduite de l'homme trouve sa perfection. Elle s'attachait au meilleur guide, mais sans consentir à prendre sa pensée pour un critérium infaillible de vérité, son autorité pour seul motif d'ac-
(1) Diarios dol Colegio de la Compaiiia de Jésus, Salamanque, Bibliotb. de l'université. — Papples de Jesuilas, t. 118, n* 1, Madrid, Bibl. de la Acad. de Historia. — Ce refus d'Urbain VIII fut notillc par Vitelleschi au provincial du Rhin inférieur, en ces termes : « Rogatus Pontifex ut juberel nemiuem adniitl! Salmantica; ad gradum theologisp vel cathedram nisi in doclrinam S. Thomcn juraret, respondit se id non velle nec posse facere. » — Arch. centr. S. J., Resp. gêner. : Prov. Rben. Infer,, 9 dec. 1634.
quiescement, ses écrits pour le dernier terme des progrès de la théologie catholique.
Cette histoire a déjà montré, elle montrera encore que Suarez comprit toujours ainsi ses devoirs et sa mission de théologien. Ceux-là seuls purent lui reprocher de s'en écarter qui s'en faisaient une idée fause et étroite, réclamant pour la parole du maître une adhésion servile, alors qu'elle ne doit que guider et qu'inspirer, et voulant établir dans la famille religieuse l'unité de leçons et de formules d'une classe d'enfants, au lieu de l'unité de principes d'une même école doctrinale. Le mot est de Suarez :
« 11 faut éviter, dit-il, même dans les matières libres et discutées entre catholiques, qu'il y ait parmi nous comme des écoles diverses. Mais l'unité d'une même école n'exclut pas une certaine diversité des esprits et des opinions, pas plus que le type général d'une race n'exclut les traits personnels et la physionomie des individus.»
Tel était aussi le sentiment d'Aquaviva, même quand les circonstances l'amenaient à des mesures restrictives :
Rappelez aux thomistes qui nous attaquent, écrivait-il en 1596, combien une môme doctrine de saint Thomas est diversement comprise par ses commentateurs, même les plus enthousiiisles. Dos lors serait-il juste de leur part de vouloir contraindre les nôtres à penser comme eux sur toute opinion de saint Thomas, quand ils ne pensent pas eux-mêmes entre eux de la même manière (1). »
Restons-en là sur ces questions générales de doctrine, nous ne disons pas pour revenir à notre sujet, car, loin de lui être étrangères, elles y sont continuellement mêlées, et il fallait bien, une bonne fois, les préciser, mais pour reprendre la suite des faits sur un nouveau théâtre.
(1) Suarez, Da Instituto SocJetatis Jesu, 1. VIII, c. vu, n« 9-10. — Aquaviva au P. Gonzalo de Alarcon, provincial de Castille, 11 mars 1596. — Arch. centr. S. J., Castell. Epist. gêner., 1588-160S.